Tous les sarcophages n’abritent pas des pharaons

        Les bombes nucléaires américaines tombèrent sur les villes japonaises d’Hiroshima et de Nagasaki le 6 et le 9 août 1945. Elles sonnèrent le glas de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), mais ouvrirent la voie à la Guerre froide (1947-1991) dont les deux protagonistes majeurs furent les États-Unis et l’Union soviétique. Entre 1945 et 1961, ces deux camps menèrent de nombreuses expérimentations dans le but de détenir en premier la bombe atomique la plus puissante. C’est dans ce contexte que les États-Unis engagèrent, de 1946 à 1958, une soixantaine d’essais nucléaires sur plusieurs atolls des Îles Marshall, archipel micronésien sous le joug américain suite à la victoire des Alliés et ce jusqu’à son indépendance en 1986.
CASOAR vous propose aujourd’hui de revenir sur l’une des ruines de ces expériences, le dôme de Runit, situé sur l’atoll d’Enewetak, aux Îles Marshall. Lire la suite de “Tous les sarcophages n’abritent pas des pharaons”

Le malangan : entre agent et patient

        En 1998, Art and Agency, la théorie sur laquelle Alfred Gell avait travaillé toute sa vie, est publiée un an après la mort de son auteur. Cette théorie allait devenir une des plus marquantes dans le champ de l’anthropologie et de la culture matérielle.
Le concept développé par Gell consistait à « [classifier] toutes les entités du monde entre celles qui « comptent » comme agents et celles qui ne comptent pas ».1 Qu’entendait-il par le terme « agent » ? Lire la suite de “Le malangan : entre agent et patient”

Merry Christmauss

      Rarement un écrit en sciences humaines aura eu autant de lecteurs, d’impact et de détracteurs. L’Essai sur le don rédigé par Marcel Mauss (1872-1950) paraît pour la première fois dans la revue L’Année sociologique dans son volume des années 1923-1924. L’auteur, neveu d’Émile Durkheim (1858-1917), qui est considéré comme le fondateur de l’école française de sociologie, choisit de poursuivre l’ambition d’asseoir pleinement cette discipline. Ce sont finalement autant des sociologues que des anthropologues qui se sont emparés de ce texte au cours du XXème siècle, en faisant littéralement le « propre don de Mauss aux siècles à venir ».1 Lire la suite de “Merry Christmauss”

Le guide du routard ontologique

      La vulgarisation n’a pas toujours bonne presse auprès des anthropologues mais que celui qui n’a jamais eu envie de crier « Kamoulox » au milieu d’une de ces phrases où Philippe Descola parvient à caser à la fois les termes « ontogenèse » et « solipsisme » me jette la première pierre. Car si nous sommes convaincus chez Casoar que l’anthropologie est bonne pour la santé, elle est souvent bien difficile d’accès pour les non spécialistes et constitue aux yeux de beaucoup une discipline d’initiés, peu accueillante. Pourtant, aujourd’hui plus que jamais, l’anthropologie est nécessaire, vitale même, pour nous permettre de penser le monde qui nous entoure. C’est pourquoi Casoar a décidé de s’attaquer aujourd’hui avec vous à une question particulièrement épineuse et complexe mais ô combien riche d’enseignements : le tournant ontologique.

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Biographie d’objet : la pierre d’Ambum

      Si vous visitez la National Gallery of Australia de Canberra, vous vous devez d’aller découvrir la pierre d’Ambum. Elle trône seule, sur un socle blanc dans une salle consacrée aux arts mélanésiens à l’étage du musée. Si l’objet est mystérieux par sa forme, son histoire ne l’est pas moins. Lire la suite de “Biographie d’objet : la pierre d’Ambum”

Le pouvoir de la lumière : le phénomène d’iridescence dans les Salomon orientales

« Le crépuscule est le moment où les choses se confondent, et où les êtres, morts ou vivants, croisés le long d’un chemin ou sur le rivage, sont indifférenciés ».1       La brillance et plus particulièrement l’iridescence, sont des phénomènes visuels que nous expérimentons tous au quotidien. Il s’agit d’aberrations chromatiques, qui résultent de la capacité qu’ont certains corps à refléter la lumière de telle sorte que celle-ci est décomposée. Seules certaines couleurs sont alors visibles. Vous retrouvez un tel phénomène sur le pourtour des nuages, qui parait parfois irisé. Ceci est dû aux gouttes d’eau contenues dans l’atmosphère qui filtrent la lumière solaire. C’est aussi le cas des couleurs que vous pouvez observer au crépuscule, liées à la « réfraction, à la dispersion et à l’absorption sélective des rayons solaires ».2 Comment réagissez-vous à de tels phénomènes ? Qu’est-ce que cela évoque dans votre imaginaire ?

Carte îles Salomon

© CASOAR

       Chez les peuples des Iles Salomon orientales (Makira, Malaita, Ulawa, Ugi, Owaraha, Aorigi), notamment chez les Owa de Aorigi étudiés par Sandra Revolon3, la brillance provoquée par ces phénomènes naturels a une signification et une place toutes particulières, puisqu’elle suggère la présence des ancêtres, mais aussi la présence d’une forme de mana. Le mana est une notion assez complexe, que l’on retrouve dans plusieurs archipels du Pacifique. Il est défini par Robert Henry Codrington comme un « vecteur diffus de pouvoir spirituel ou d’efficacité symbolique, supposé habiter objets et personnes ».4 Henri Hubert et Marcel Maussprécisent cette définition au début du XXème siècle, en expliquant que le terme mana peut être utilisé comme adjectif, substantif ou verbe, et recouvre donc une variété d’états, de notions, d’actions, de qualités…

    Pour les Owa des îles Salomon, ce menaest considéré comme une « capacité d’action potentiellement illimitée ».7 Ce mana se forme au moment du décès d’une personne. Il est dû à la transformation du principe vital afigona, « la partie vivante de l’être »8. Au moment du décès, le principe vital (afigona) se transforme en ataro, un être invisible qui va quitter le corps et qui lui, possède du mana. Or, les humains ne peuvent pas contrôler ce processus de transformation d’afigona en mana, ni le recréer. Cependant, le mana peut être accaparé, de façon transitoire ou définitive par les hommes. Par exemple, il est possible pour les hommes d’échanger ce mana, notamment pour un père de transmettre son mana à son fils. Cela passe par le partage d’aliments spécifiques et de formules rituelles liées à celui-ci. Mais il est également possible pour les hommes de s’accaparer le mana   d’un   ataro.   Si   ils   parviennent  à  accomplir  cette  entreprise,  ils  se  verront  « endettés » envers cet ataro, dans le sens où ils devront toute leur vie le nourrir avec des offrandes et de la nourriture qu’ils vont eux-mêmes ingurgiter pour réactiver le mana qu’ils portent en eux. Or, ce mana se manifeste notamment dans les phénomènes physiques que nous mentionnions au début de cet article, l’iridescence et la brillance.

      Pour les Owa, tous les êtres ne contiennent pas de mana de façon immanente. Certains êtres en possèdent lorsqu’ils sont vivants, mais parmi eux,  la bonite, le nautile et le corail produisent du mana dans leurs deux états, vivant ou mort : en effet, lorsqu’ils meurent, ils continuent à difracter la lumière et offrir à la vue ce phénomène d’iridescence. Ils se retrouvent donc visuellement dans un entre-deux, entre le vivant et le mort, ce qui leur confère un statut très particulier car ils sont les rares êtres vivants à développer cette capacité. De plus, tout être, lieu ou moment présentant cette brillance est considéré comme ayant une proximité avec les ancêtres et peut les rendre présents. C’est un biais par lequel les hommes peuvent entrer en contact avec eux. Capter et reproduire cette iridescence est donc un moyen d’appeler les ancêtres dans le monde des vivants, et mettre à contribution leur pouvoir dans les actions entreprises par ceux-ci.

      Différents phénomènes visuels, outre ceux évoqués précédemment ont cette capacité de diffraction de la lumière. Dans la langue des Owa, c’est le verbe toga qui fait référence à tous ce qui brille, scintille, mais également ce qui reflète la lumière.9 La forme nominale de ce verbe (togatoga(na)) quant à elle désigne ce qui reflète la lumière de telle façon que c’en est aveuglant. Dans les îles Salomon, cette iridesence se retrouve par exemple sur la nacre, qui par sa composition réfléchit les rayons lumineux et selon son inclinaison fait apparaitre ou disparaitre certaines couleurs. C’est le cas également de la chaux, issue du corail qui, lorsqu’appliquée sur les pirogues, crée un contraste fort avec le fond noir, et présentent ainsi une forme de brillance, notamment lorsque la pirogue est sur l’eau. Enfin, l’un des corps iridescents qui semble le plus fasciner les salomonais est la peau de la bonite.10 Cette peau est recouverte de cellules pigmentaires iridophores, c’est-à-dire qu’elle diffracte également la lumière.

     La place de la bonite dans l’imaginaire des Salomonais mérite que l’on s’attarde un instant sur cet animal particulier. C’est un poisson sacré, car elle est considérée comme agissant « sous le contrôle des esprits de la mer ».11 Lorsque les gens vont à la pêche, c’est un foisonnement d’espèces qui s’offre à eux. Aux bancs de poisson qui affleurent à la surface se joignent les thons et bonites, ainsi que des mouettes, qui viennent tous prendre leur repas. Les requins répondent également présent à ce banquet. Ce mélange d’espèces en mouvement crée un scintillement et une brillance, il est donc observé comme la présence de puissance ancestrale, visible depuis les pirogues, qui permet aux hommes de se nourrir, mais peut aussi représenter un danger.12 Le sang de la bonite est également un élément essentiel : parce qu’il est lié à l’ancestralité, il est considéré comme une grande source de mana. Comme toute matière contenant du mana, il est supposé transférer celui-ci aux être humains lorsqu’ils entre en contact avec lui. Un rite d’initiation appelé maraufu et qui était autrefois en activité dans la plupart des îles des Salomon orientales, avait pour objectif le passage des jeunes garçons à l’âge adulte. Lors de ce maraufu, les garçons et les hommes partaient en mer, expédition durant laquelle les jeunes non-initiés devaient attraper une bonite. On frottait la peau de la bonite contre celle des garçons afin de s’approprier physiquement cette propriété d’iridescence. Dans un autre moment, ces jeunes garçons devaient « s’allonger au fond des pirogues au milieu des poissons, chacun serrant un poisson contre sa poitrine ».13 Puis ils devaient ingérer un peu de sang de l’animal, qui comme nous l’avons précédemment noté, est réputé contenir du mana. Ce lien entre l’homme et l’animal et le passage de l’un à l’autre est un élément iconographique et mythologique récurrent dans les îles Salomon. D’après Deborah Waite, ces images font référence à des transformations, véhiculées par la culture orale, et « pourraient être interprétées comme une matérialisation des transformations rituelles ponctuant la vie des hommes ».1446142736_973020899575790_1029999729573888000_n

Empreinte irisée de la bonite sur la peau d’un jeune initié. © Sandra Revolon

    C’est cette capacité de brillance et donc cette présence de mana que les populations Owa essaient de reproduire sur les objets et les corps. Quand on termine de sculpter un bol cérémoniel ou une pirogue, on l’orne de nacre, qui après avoir été vernie, reflète la lumière et acquiert cette propriété iridescente. Les inclusions de nacre sont des références explicites à la peau de la bonite.15 Pour les Owa, ce type d’objets a la propriété d’attirer l’attention des entités ancestrales. Ce sont certains membres du village, des spécialistes de la sculpture, qui sont en charge de tels objets, car les entités leur ont transmis leur propre image à travers les rêves. Les défunts viennent donc s’incarner temporairement dans ces images et associer leur force à celle des humains, sur la terre et sur la mer. Les éléments iconographiques portés sur de tels objets se réfèrent souvent à des animaux, comme le requin, ou l’oiseau frégate, dont les hommes cherchent à s’approprier les capacités. C’est le cas de la rapidité, ou la capacité à fondre sur sa proie, ou encore celle d’être un excellent prédateur, propriétés dont les hommes ont besoin quand ils partent pêcher. En addition de la présence des ancêtres, on cherche également à s’accaparer les propriétés du monde naturel environnant afin d’être plus efficace, plus rapide.

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Contraste du noir avec le blanc de la chaux qui crée un phénomène de brillance.

    Ainsi, les objets sacrés fonctionnent un peu comme des appâts. Leur création a pour but d’attirer les entités ancestrales dans le monde des vivants et d’utiliser mais également contrôler leur puissance, qui peut également se révéler dangereuse pour les hommes. Le pouvoir des défunts représente une condition nécessaire à la régénération des êtres vivants et au maintien de la fertilité. Le phénomène d’iridescence, quant à lui, place les êtres et les choses dans un entre-deux. C’est un instant où la barrière entre les vivants et les défunts se brouille, où les choses s’hybrident et se transforment, où les jeunes garçons deviennent des hommes.

Margaux Chataigner

Image à la une : Le crépuscule est, pour les Owa, l’heure où les êtres morts et vivants sont indifférenciés. Iles d’Aorigi.© Sandra  Revolon

Revolon, S., 2014, p. 148.

Revolon, S., 2012, p. 261.

Sandra Revolon est ethnologue au CREDO et à l’Université Aix-Marseille, elle a effectué un terrain chez les Owa.

Bonte, P. et Izard, M. 2010, p. 440.

Ibid, p. 441.

Mena est le terme vernaculaire qui correspondrait à la notion de mana.

Revolon, S., 2018, p. 35.

Revolon, S., 2014, p. 149.

Revolon, S., 2012, p. 253.

10 Le mot bonite recouvre plusieurs espèces de poissons, notamment le thon, et le maquereau. Autour de l’archipel des Salomon, on trouve surtout des bonites à ventre rayé.

11 Waite, D., 2014, p.  197.

12 Scott, M.W., 2014, p. 165.

13 Waite, D., 2014, p. 197.

14 Ibid, p. 194.

15 Revolon, S., 2018, p. 37.

Bibliographie :

  • BILLE, M., et SORENSEN T. F., 2007. « An anthropology of Luminosity. The Agency of Light”. In Journal of Material Culture, Vol 12, issue 3, November 2007, pp. 263-284.
  • BONTE, P. et IZARD M., 2010. « Mana ». In Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie. Presses Universitaires de France. pp. 440-443.
  • MARANDA, P., et REVOLON S., 2013. « La cosmologie dans l’objet. L’immatériel exprimé dans les pirogues cérémonielles lau et owa (est des îles Salomon) ». In Le Journal de la Société des Océanistes, n° 136-137, 2013, pp. 27-42.
  • REVOLON, S., 2007. « The deads are looking at us ». In Le journal de la Société des Océanistes, n°124, 2007, pp. 59-66.
  • REVOLON, S., 2012. « L’éclat des ombres ». In Techniques et Culture. Maison des sciences de l’Homme.
  • REVOLON, S., 2014. « Les couleurs de la métamorphose. La lumière comme mode d’action sur le monde. » In REVOLON, S., et MELANDRI, M., (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. Paris, Somogy éditions d’art, pp. 146-151.
  • REVOLON, S., 2018. « Iridescence as Affordance : On Artefacts and Light Interference in the Renewal of Life Among the Owa (Eastern Solomon Islands). » In Oceania, Volume 88, Issue 1, pp. 31-40.
  • SCOTT, M. W., 2014. « La pêche à la bonite : au cœur d’un maelström sacré ». In REVOLON, S., et MELANDRI, M., (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. Paris, Somogy éditions d’art, pp. 165-169.
  • WAITE, D., 2014. « Images hybrides ». » In REVOLON, S., et MELANDRI, M., (dir.), 2014. L’éclat des Ombres, 2014. Paris, Somogy éditions d’art, pp. 194-199.

Rencontre par-delà la mort : le rambaramp au musée

       En parcourant l’espace dédié aux collections océaniennes du Musée du Quai Branly – Jacques Chirac selon le sens consacré (c’est-à-dire en le remontant vers la droite depuis l’entrée), le visiteur finira immanquablement par déboucher dans l’espace présentant les collections issues de l’Archipel du Vanuatu, marqué par l’imposante présence des tambours à fente. À partir de là, il fait alors face à un embranchement ; aller à gauche et se diriger vers l’alignement de flèches faîtières et d’appliques de chambranles kanak ou bien laisser sa curiosité le porter vers l’intrigante ouverture sombre qui s’ouvre à sa droite ? Lire la suite de “Rencontre par-delà la mort : le rambaramp au musée”

Malinowski ou le désamour de la photographie de terrain

     Parler des photographies de terrain de Bronislaw Malinowski paraît tout à fait saugrenu. Sa relation avec la photographie n’est pas très heureuse. Il compare notamment dans son journal de terrain la photographie à une croix monstrueuse sur le mont Golgotha de la vie1. Il est le premier à se détacher de cette pratique ethnographique connaissant un grand développement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Perçue comme une véritable révolution dans la pratique du terrain, la photographie était employée comme un outil d’objectivation. Faisant perdre à la main son rôle essentiel dans l’élaboration d’un objet2, la photographie permet de fixer une vision du monde à un instant donné. Il s’agit de comprendre pourquoi Malinowski montre un tel désintérêt pour la photographie qui était pourtant fervemment défendue par ses aînés. Lire la suite de “Malinowski ou le désamour de la photographie de terrain”

La kula : à la recherche de la renommée

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En finir avec nature et culture ? L’exemple de la peinture en Terre d’Arnhem

[Please note: Aboriginal and Torres Strait Islander people should be aware that this article may contain images or names of deceased persons in photographs or printed material.] Lire la suite de “En finir avec nature et culture ? L’exemple de la peinture en Terre d’Arnhem”