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Les « Hommes de boue » Asaro des Hautes-Terres de Papouasie-Nouvelle-Guinée

     Les masques sont suffisamment rares dans la région centrale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, bien connue sous le nom de Hautes-Terres, pour que les quelques groupes qui en produisent soient remarqués. Les habitants de la région du fleuve Asaro, près de Goroka, n’y font pas exception et bénéficièrent même d’une attention du grand public rarement égalée par d’autres sociétés de Mélanésie, et même, osons le dire, d’un véritable feu des projecteurs – au point d’être sponsorisés par de puissantes firmes internationales. Pourquoi donc ?

Masque de Mudman conservé dans les collections du musée du quai Branly – Jacques Chirac, Paris. Après 1960. Toile de jute, terre, dents, fibres végétales. 29 x 28 x 27 cm.

       Connu sous la fantasmagorique appellation de Mudmen, ou « Hommes de boue », ce groupe fut particulièrement médiatisé pour ses pratiques culturelles, liées notamment à la fabrication de masques de terre et d’argile qui ont vite frappé les Européens par le choc visuel qu’ils représentent lors des performances dansées.
Modelés à partir d’une boue blanche sur une armature de fibres, de feuilles, de rotin et de dents de mammifère, les visages aux yeux percés qu’ils figurent sont associés à une ornementation corporelle composée d’une pellicule de cette même glaise recouvrant le corps tout entier, ainsi qu’à des tubes de bambou extrêmement pointus coupés en biseau et enfilés sur les doigts des porteurs. L’ensemble paraît alors non seulement saisissant, mais aussi particulièrement effrayant à l’oeil étranger impressionnable.

     Lewis Cottlow, dont l’équipe assistera en 1961 à l’apparition des masques Asaro lors du festival de danse du Mont Hagen et la filmera, les décrit oralement de la façon suivante :

« Les Mudmen de la région de la rivière Asaro détonnent au sein de cette procession de plumes chamarrées et transportent les visiteurs sur une autre planète. Dans le public, nombreux furent ceux qui n’avaient jamais vu de Mudmen et qui restèrent interdits devant eux, et certains furent effrayés. »1

      Leur première apparition publique lors du festival Goroka Show daterait de 1957 devant près de 100 000 personnes rassemblées pour l’occasion, et aurait provoqué une telle stupeur que les spectateurs auraient été nombreux à prendre la fuite !

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Mudmen, Goroka de Margaret Olley, peintre australienne. Aquarelle sur papier, 1968 (c) The Olley Project.

     Irving Penn (1917-2009), un très célèbre photographe Américain bien connu aujourd’hui pour ses portraits d’artistes (Pablo Picasso ou Salvador Dali par exemple) et ayant travaillé au cours de sa vie pour le magazine de mode Vogue, se rendit en mai 1970 dans l’un des villages de la vallée du fleuve Asaro pour en photographier ses habitants. Les photographies avec lesquelles il en revint furent publiées dans le magazine en décembre de la même année, et montrent plusieurs Mudmen dont l’air menaçant fut mis en scène par Irving Penn. La démarche, bien qu’elle soit évidemment discutable, reflète une partie de la réalité liée à ces masques, en lien avec le monde des esprits agressifs et de la mort.

A gauche : Irving Penn donnant des indications de pose aux Mudmen Asaro lors d’une séance photo en Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1970. Photographie publiée par le magazine Vogue en 2009.
A droite : Mudmen Asaro. Photographie par Irving Penn publiée par Vogue en 1970.

      La signification de ces ornementations et peintures corporelles pourrait notamment être éclairée par un commentaire d’Andrew Strathern, qui, après avoir étudié les pratiques de différentes sociétés des Hautes Terres, remarque que les groupes associent souvent la brillance du corps dans un contexte rituel avec la bonne santé et la faveur des entités invisibles. Cette brillance est souvent obtenue avec de la graisse de porc, comme chez les Wiru du Mont Hagen ou encore les Wahgi des Hautes-Terres occidentales. En contrepoint, Andrew Strathern érige l’opacité, obtenue par un enduit de glaise sur le corps, comme liée à la mort et au deuil. Il propose précisément d’interpréter de cette façon la pellicule de boue claire recouvrant en contexte rituel le corps des Mudmen ; la boue imiterait les chairs en décomposition d’un cadavre. Il ajoute qu’un des attributs de ces masques est un bouquet de feuilles avec lequel les porteurs font mine d’éloigner les mouches qui seraient attirées par l’odeur de décomposition.

John Namaneho, Jim Aruwe, Sen Puro, Tatus Parokowe, David Michael, Steven Po, Henry Lucky, Miano Rowen, Jimick Aki, Like Apio, Mai Ape, Koibu Mark, Asaro Mudmen, Eastern Highlands, Papua New Guinea, Jimmy Nelson, 2010

Un groupe de Mudmen : John Namaneho, Jim Aruwe, Sen Puro, Tatus Parokowe, David Michael, Steven Po, Henry Lucky, Miano Rowen, Jimick Aki, Like Apio, Mai Ape, Koibu Mark. Photographie de Jimmy Nelson de la série « Before They Pass Away », 2010.

     En 2010, le photographe Jimmy Nelson recueillit des Asaro le témoignage suivant concernant l’origine de ces masques : il y a longtemps, les hommes, défaits par des ennemis, furent acculés dans le lit de la rivière Asaro. Là, ils attendirent jusqu’au coucher du soleil pour s’enfuir. Lorsque les ennemis les virent surgir du lit de la rivière, couverts de boue blanche dont la couleur était celle de la mort, ils les prirent pour des esprits et s’enfuirent à leur tour, terrorisés. Après cet épisode, les villages voisins furent persuadés que les esprits de la rivière étaient les alliés des Mudmen Asaro; alors, les anciens décidèrent de tirer parti de cette croyance et maintinrent l’illusion jusqu’à aujourd’hui.2

    Le succès public retentissant des Asaro poussa notamment certaines firmes internationales à leur proposer de participer à leurs publicités; parmi elles, on compte par exemple Toyota, Pepsi, Benetton, ou encore les parfums Tribú Benetto. Toyota, pour profiter de leur notoriété, leur aurait permis de participer à de nombreux spectacles dansés à travers le pays, en souhaitant comme contrepartie de faire apparaître le nom de la marque sur les masques en terre.3

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Un masque portant l’inscription « Toyota » en lettres majuscules. Photographie de Ian Booth, 2010.

      Devant cette opportunité, de nombreux autres Papous auraient alors reproduit ces masques afin d’organiser à leur tour des représentations à destination du public touristique grandissant.

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Un jeune homme portant sur son épaule un masque de Mudman récent à l’occasion d’une représentation au Nation Sports Institute de Goroka. Photographie de @backpagephotography (Instagram), août 2019.

       En 2010, Ruipo Okoro, un chef Mudman, affirmait que les imitateurs ne devraient pas être autorisés à « se faire de l’argent » en plagiant ce qui a fait le succès des Asaro4. Aujourd’hui, on trouve même des masques Asaro miniatures qui sont vendus à l’occasion des festivals.

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Un masque miniature récent. Photographie de @tobymate6789 (Instagram), septembre 2019.

      On peut remarquer avec humour que les Mudmen Asaro continuent à marquer les consciences et à terroriser jusqu’à notre époque ; dans la bande-annonce du jeu vidéo Call of Duty : Ghosts (2013) figure un Mudman ayant suscité de nombreuses réactions au sein de la communauté de joueurs…

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Une image issue de la bande-annonce de Call of Duty : Ghosts postée sur Reddit par un internaute anonyme en 2013 lors de la sortie du jeu vidéo.

Elsa Spigolon

Image à la une : Mudman Asaro, photographie © BBC Science Focus, magazine de Février 2016.

1 Version originale : «  The Mudmen from the Asaro river area devoid our feathery pomp and transport visitors to another planet. Many of the spectators who had never seen these mudmen with their bizarre clay masks were taken aback, and some were frightened. » Traduction française : Elsa Spigolon.
COTLOW, L., 1961. Primitive paradise. Washington, D.C., Smithsonian Institution.

2 Jimmy Nelson, 2010. Série photographique et ressources en ligne liée au projet « Before They Pass Away ». https://www.jimmynelson.com/people/asaro

3 Ian Booth, 2011. Article « Papouasie-Nouvelle-Guinée » sur vice.com suite à un reportage photographique en 2010.

4 Ibid.

Bibliographie :

  • BOOTH, I., 2011. Article « Papouasie-Nouvelle-Guinée » sur vice.com suite à un reportage photographique en 2010.
  • COTLOW, L., 1961. Primitive paradise. Washington, D.C., Smithsonian Institution.
  • KIRK, M., STRATHERN, A., 1986. Les Papous : peintures corporelles, parures et masques. Fribourg, Medea Diffusion.
  • NELSON, J., 2010. Série photographique et ressources en ligne liée au projet « Before They Pass Away ». https://www.jimmynelson.com/people/asaro
  • O’HANLON, M., c1989. Reading the skin : adornment, display, and society among the Wahgi. London, Trustees of the British Museum by British Museum Publications.
  • PENN, I. « The spectacular highlanders of New Guinea. Adornment: for gods, for love, for war ». Vogue, Décembre 1970.

2 Comments

  1. Kirk Huffman

    Tres interessant. Pour informations additionelles, cherchez l’information disponible en ligne aux sujet de l’exposition ‘Asaro Community and their Holosa masks’ au Musee d’Australie, Sydney, en 2016. Projet fait en collaboration avec la comunaute de Komunive (la communaute a l’origine de ces masques), le museee a fait venir une groupe de gens de Komunive a Sydney pour enseigner la publique Australienne certains aspects des traditions de ces masques Holosa. Le projet etait un success fou. Pour information, vous pourriez ecrire (en anglais svp, ils ne parlent pas francais) a
    Dr Michael Mel et a Yvonne Carrillo-Huffman au Musee d’Australie aux directions suivantes »:
    michael.mel@austmus.gov.au
    yvonne.carrillo@austmus.gov.au

    Ciao,

    Kirk

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