La maison venue de l’Océan : petite histoire des Bai de Palau

     Quelque part dans le Pacifique, entre les Philippines et la Papouasie, un homme nage dans les profondeurs de l’océan. Il s’aventure si loin sous les eaux qu’il assiste bientôt à un étrange spectacle… Sous ses yeux, les dieux réunis construisent une immense et majestueuse demeure. Après avoir minutieusement observé la scène, l’homme, remonté à la surface, raconte à son village l’incroyable vision subaquatique. Le village s’empresse alors de construire une bâtisse similaire à celle aperçue sous les flots…

        Nous ne sommes ni dans vos rêves les plus fous ni dans le scénario d’un futur film, mais dans le récit de la construction du premier bai, l’un des mythes fondateurs des Îles Palau. Ce nom ne vous évoque pas grand-chose ? Rien d’étonnant à cela ! Ces îles sont rattachées à la Micronésie, une région bien souvent oubliée de l’Océanie.  Indépendantes des Etats-Unis depuis 1994, les Palau, de leur nom complet République des Palaos ou dans la langue locale Beluu er a Belau, sont constituées de plusieurs centaines d’îles, dont seulement une poignée d’entre elles sont habitées par les quelque 21 291 habitants recensés en 2015.1

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Carte des îles Palau © CASOAR

       Arrivée dès le deuxième millénaire avant l’ère commune, la population des Palau a des origines multiples, allant du sud-est asiatique aux autres régions d’Océanie, l’histoire de ces multiples migrations se retrouvant dans la tradition orale. La société, matrilinéaire2, est organisée en différents clans répartis dans les villages, chacun placé sous l’autorité d’un chef ou d’un conseil. Traditionnellement, chaque village est divisé en deux moitiés qui entrent dans une compétition permanente sur tous les domaines.

    Toute l’organisation de cette société prend symboliquement forme dans un bâtiment devenu l’emblème des Palau3, le bai. On le retrouve dans les carnets des premiers voyageurs passés par ces îles, dans l’esprit desquels le bai laissa une forte impression.

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Habitants des Palau devant la maison des hommes et un temple bai, par Franz Hernsheim, c.1880

    Hijikata Hisakatsu, artiste puis ethnographe japonais ayant vécu aux Palau dans les années 1930, nous dit même que quiconque ayant voyagé dans les îles du Pacifique Sud ou lu quelque document à propos de ces îles devrait avoir connaissance de ces bâtisses4 ! Au moment de son arrivée sur l’île, il note qu’un bai se retrouve dans chaque village et est inséparable de la vie publique des Palaosiens.  Le bai a pour but principal de servir de dortoir et de lieu de vie aux hommes du village encore non mariés, séparés ou veufs, mais tous les hommes du village peuvent également s’y retrouver en cas de préparation d’une cérémonie impliquant un tabou lié à la sexualité, ou en période de guerre contre un autre village, afin de maintenir tous les hommes à disposition en vue d’une attaque. Enfin, le bai est la maison des visiteurs, et notamment des klechedaols, groupes d’hommes ayant l’habitude de voyager ensemble de villages en villages, entretenant des relations amicales ou cérémonielles entre les clans5. Une distinction est souvent faite entre le rubakbai et le bai, le premier étant la maison de réunion des chefs, faite de matériaux plus nobles et dans une construction plus soignée que le simple bai6.

    Quoi qu’il en soit, la construction d’un bai est toujours un événement pour un village. Supervisée par le tabalkai, qui possède les connaissances théoriques nécessaires à l’élaboration du bâtiment, l’opération débute par la consultation des esprits vivants dans les arbres devant servir à la construction. En cas d’accord, le village passe commande de son futur bai à un village allié, en échange de monnaies locales et d’autres services. Passer commande de son bai c’est donc, pour le village commanditaire, montrer sa grande prospérité, renforcer la cohésion du groupe et maintenir des liens vivaces avec les clans voisins.7

    Le tabalkai, s’il délègue ensuite le travail à d’autres hommes, est en revanche celui qui réalise la partie de la maison où se tiendront les quatre chefs. Cette répartition du travail, et la symbolique même du bai, qui associe chaque angle à un chef, est une illustration du système social de Palau : chaque chef est nécessaire et ne peut assurer l’équilibre de l’ensemble de la construction qu’en étant uni aux trois autres. Le bai devient ainsi la transposition architecturale du village, l’affirmation et la traduction dans l’espace du système de pensée des Palaosiens, pour qui les différents éléments composant le bai ne peuvent exister qu’en formant un tout. De la même façon, chaque homme du village ne peut exister qu’en étant partie de son clan, l’union de chacun assurant l’équilibre de l’œuvre finale, qu’il s’agisse du bai ou de la vie en communauté.8

     Après la construction, les bai, malgré des tailles pouvant dépasser les 20 mètres de longueur pour 4 mètres de hauteur, sont ensuite démontés et livrés, par voie maritime, à leurs commanditaires. Cette particularité, qui aurait de quoi rendre jaloux de nombreux architectes ici-bas, est souligné par Celio Ferreira.9 Celui-ci ajoute que seul un système de tenons est utilisé pour remonter le bai. Les constructeurs accompagnent la livraison et remontent le bâtiment dans le village des propriétaires, ces derniers devant se charger de l’achever en construisant le sol et le gâble. La maison arrive ainsi par la mer, sur les embarcations du village constructeur. Cette arrivée est un moment très fort dans la vie du village, le bai devenant l’offrande non plus seulement d’un village allié, mais aussi celle de la mer, rejouant la scène du mythe originel.

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Démontage du bai du musée ethnologique de Berlin, en 2017,  à l’occasion du déménagement du musée.  © Jonathan Fine

         Si la ressemblance entre les bai de Palau et les balai d’Indonésie a pu être soulignée par certains10, il est évident que la décoration de ces bai détonne en Océanie. Les décorations peintes ou/et sculptées sur le gâble, présentent une spécificité unique dans le Pacifique : un art illustratif. Si cela peut passer pour un insignifiant détail à l’œil occidental, en Océanie où les représentations sont bien souvent de l’ordre du symbolique, cette exception devient remarquable. Hisakatsu compare ces représentations aux peintures de l’Égypte ancienne, y voyant un substitut à l’écriture. Il reproduit ces dessins dans ses carnets et tente de les déchiffrer, les lisant comme les récits mythologiques ou historiques des îles, ou encore comme des contes, des leçons de morales, des anecdotes notables, le tout teinté d’un grand sens de l’humour. Les motifs sont inspirés tout autant de l’environnement immédiat des habitants que des légendes peuplant leur imaginaire. Pour obtenir un meilleur contraste et par là une plus grande lisibilité, seules quatre couleurs sont utilisées : rouge, jaune, blanc et noir, faits d’ocres, d’argile, ou de chaux de corail. 11

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Reproduction des frises de bai par Hisakatsu, c. 1929 © HISAKATSU H., 1996.

     Mais la partie la plus importante, d’après Kubary12, ce ne sont pas les peintures, mais la figure nommée dilngai. Si les autres parties du bai peuvent être réalisées par des travailleurs ordinaires, cette figure là ne peut être réalisée que par un maître aux qualifications spéciales. Son nom dérive de deux mots, dil, « femme », et hng, « vulve » : on comprend aisément son nom en observant la position de la figure !

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Dilngai du musée ethnologique de Berlin © Clémentine Débrosse

     Lorsque la dilngai est achevée, le bai est alors complet et la sculpture peut être fixée sur le gâble. Cette étape, d’après les observations de Kubary, donne lieu à une grande cérémonie publique, olonasak er a melek, au cours de laquelle les esprits quittent la maison. Il peut paraître bien étonnant d’avoir, sur une maison des hommes et des chefs, une figure féminine, alors même que les femmes du village, bien que choisissant les chefs de clan13, ne pouvaient franchir l’entrée d’un bai… Mais cette présence féminine pouvait faire écho à la présence féminine réelle des mengol, des femmes au statut particulier qui faisaient l’objet d’échanges entre villages et vivaient dans le bai en tant que concubine des hommes présents.14

     Quant à la signification de la dilngai elle-même, il nous paraît difficile, voire impossible, de comprendre réellement la ou les significations de cette mystérieuse figure… Hisakatsu n’y voit qu’une figure visant à repousser les esprits15, mais elle est pour d’autres la représentation mythique du couple premier, en union avec les représentations masculines peintes derrière elle. D’autres paroles font de la dilngai une protectrice de la fertilité des jardins et une guérisseuse des malades, tandis que les légendes locales racontent comment un homme, gêné par les comportements de sa sœur, fit sculpter son image sur le bai pour l’embarrasser.16

      Si les ethnologues et voyageurs en tout genre furent nombreux à s’extasier sur ces légendaires bai, ramenant dessins et photographies de leur découverte sur leurs terres d’origine, eux-mêmes eurent, pour certains, une influence sur le travail des insulaires. C’est le cas de Hisakatsu qui, cumulant à son travail d’ethnologue son statut d’artiste, modifia la production picturale des Palau, peinte depuis sur des panneaux transportables et commercialisables pour les touristes. Ce changement n’est pas le seul sur les Palau, qui doivent désormais compter leurs bai sur les doigts d’une main. Cet élément essentiel du patrimoine de l’archipel, et au-delà, du patrimoine de l’humanité, risque de se faire d’autant plus rare qu’une catastrophe pend au nez des Palau – comme de tous… Le réchauffement climatique provoque, en effet, des cyclones de plus en plus fréquents sur les îles17, mettant en danger les bai et, avec eux, un pan immense de l’histoire et un joyau de l’architecture d’Océanie…

Camille Graindorge

Image à la une : Bai du village d’Airai © Refractory Road

1 Chiffres issus de la Banque Mondiale, voir sur https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/republique-des-palaos/article/donnees-generales

2 Une société matrilinéaire prend en compte spécifiquement l’ascendance maternelle pour la transmission du nom ou l’appartenance à un clan, par exemple

3 On retrouve notamment le bai sur le sceau des Palau

4 HISAKATSU H., 1996, Collective works of Hijikata Hisakatsu, Myths and Legends of Palau, Tokyo, The Sasakawa Peace Foundation

5 Ibid

6 FERREIRA C., 1987, Palauan Cosmology, dominance in a traditional Micronesian Society, Göteborg, Acta Universitatis

7 KUBARY J.S., 1895, Ethnographische Beiträge, Karolinen-Inseln, 2, P.W.M Trap, Leiden

8 FERREIRA C., 1987, Palauan Cosmology, dominance in a traditional Micronesian Society, Göteborg, Acta Universitatis

9 Ibid

10 FELDMAN J., MASON L., RUBINSTEIN D., 1986, The Art of Micronesia, Honolulu, The University of Hawaii

11 HISAKATSU H., 1996, Collective works of Hijikata Hisakatsu, Myths and Legends of Palau, Tokyo, The Sasakawa Peace Foundation

12 KUBARY J.S., 1895, Ethnographische Beiträge, Karolinen-Inseln, 2, P.W.M Trap, Leiden

13 KAEPPLER A.L., KAUFMANN C., D.NEWTON, 1993, L’art océanien, Genève & Paris, Citadelles & Mazenod

14 HISAKATSU H., 1996, Collective works of Hijikata Hisakatsu, Myths and Legends of Palau, Tokyo, The Sasakawa Peace Foundation

15 HISAKATSU H., 1995, Collective works of Hijikata Hisakatsu, Gods and religion of Palau, Tokyo, The Sasakawa Peace Foundation

16 FELDMAN J., MASON L., RUBINSTEIN D., 1986, The Art of Micronesia, Honolulu, The University of Hawaii

17 Voir https://www.rtl.fr/actu/meteo/rechauffement-climatique-les-presidents-des-iles-du-pacifique-lancent-un-nouvel-appel-de-detresse-7773521315, article de 2014

Bibliographie :

  •  Dépêche AFP et rédaction numérique de RTL, 2014, Réchauffement climatique : nouvel appel de détresse en Océanie, in RTL.fr [en ligne] Disponible à l’URL https://www.rtl.fr/actu/meteo/rechauffement-climatique-les-presidents-des-iles-du-pacifique-lancent-un-nouvel-appel-de-detresse-7773521315, dernière consultation le mercredi 1er août 2018
  • Ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères, 2018, République des Palau, données générales in France Diplomatie [en ligne],  Disponible à l’URL https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/republique-des-palaos/article/donnees-generales, dernière consultation le mardi 31 juillet 2018
  • FELDMAN J., MASON L., RUBINSTEIN D., 1986, The Art of Micronesia, Honolulu, The University of Hawaii
  • FERREIRA C., 1987, Palauan Cosmology, dominance in a traditional Micronesian Society, Göteborg, Acta Universitatis
  • HISAKATSU H., 1995, Collective works of Hijikata Hisakatsu, Gods and religion of Palau, Tokyo, The Sasakawa Peace Foundation
  • HISAKATSU H., 1996, Collective works of Hijikata Hisakatsu, Myths and Legends of Palau, Tokyo, The Sasakawa Peace Foundation
  • KAEPPLER A.L., KAUFMANN C., D. NEWTON, 1993, L’art océanien, Genève & Paris, Citadelles & Mazenod
  • KUBARY J.S., 1895, Ethnographische Beiträge, Karolinen-Inseln, 2, P.W.M Trap, Leiden

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