Le regard malagan

     La Nouvelle-Irlande est riche de nombreuses traditions sculptées. L’une d’entre elles, appelée malagan, a particulièrement marqué les esprits avant nous et continue de nous frapper encore aujourd’hui. L’éventail d’œuvres (sculptures, masques, éléments tressés, crânes surmodelés) au sein de cette tradition est vaste. Les mieux connues, car particulièrement impressionnantes, sont certainement de spectaculaires effigies en bois sculpté et peint où s’imbriquent et se côtoient formes humaines, animales ou végétales terrestres et marines.

Sculpture funéraire malagan féminine, Nouvelle-Irlande, Papouasie-Nouvelle-Guinée. Acquise en 1884. Bois, pigments, coquillages, fibres végétales. © The British Museum
Sculpture funéraire malagan, Nouvelle-Irlande, Papouasie-Nouvelle-Guinée. Fin XIXème siècle. Bois, pigments, coquillages. H 120 cm L 25 cm © Berlin, Ethnologisches Museum

      Les scultptures malagan apparaissent après une mort, au terme d’un cycle d’échanges de plusieurs années qui culmine lors leur exposition publique. Cette sortie cérémonielle, après leur fabrication secrète pendant de longs mois par les hommes, marque également la fin d’une période d’initiation pour les jeunes gens.
Chaque sculpture malagan est unique. La combinaison des représentations sur chacune s’apparente à un miroir hybride des relations sociales du défunt. Au cours de son existence physique, chaque individu porte en lui un ensemble de symboles qui varient notamment en fonction de son appartenance à un groupe, clan ou lignage. A ces symboles « innés », enseignés au cours des initiations, s’ajoutent également à ceux reçus lors des cérémonies funéraires d’autres individus. Ces transactions rituelles s’effectuent entre adultes, lors de la courte période de trois jours pendant laquelle le malagan du récent défunt est brièvement exposé. En procédant ainsi, un homme obtient alors le droit et le savoir de reproduire pour lui-même le symbole du défunt.
La force vitale du mort est donc partagée symboliquement entre les vivants, accompagnant ainsi le souvenir du disparu bien au delà des limites de son existence physique jusqu’aux générations suivantes.

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Pitsia, spécialiste des rituels malagan, réfléchissant au rôle du malagan dans la vie future des gens de Tabar. Village de Banesa, île de Big Tabar, 2001. © Michael Gunn

      Après leur brève sortie en public, les éphémères sculptures malagan sont strictement détruites par le feu ou laissées à pourrir. Küchler souligne que la destruction de la sculpture est assimilée à un meurtre (« luluk a malangan »).1 Leur existence matérielle achevée, leur image perdurait néanmoins dans les esprits de ceux ayant acheté les symboles du mort jusqu’à la cérémonie suivante.
Certaines de ces images, collectées avant leur destruction rituelle, permettent aujourd’hui d’en admirer la puissance plastique, qui nous frappe lorsque surgit, au cœur de l’enchevêtrement complexe de formes, le regard de la sculpture. Ce regard est incarné par l’opercule d’un escargot de mer originaire des eaux encerclant la Nouvelle-Irlande, le Turbo petholatus. Il n’est pas étranger aux Français qui le connaissent mieux sous l’appellation « œil de Sainte Lucie » à Marseille, où il fut longtemps vendu sur le port par les épouses des pêcheurs pour sa réputation de porter bonheur. Il est également fréquemment nommé, en fonction de la culture, « œil de Vénus », « œil de la Vierge » ou encore « œil de Shiva ».

Un specimen de turbo petholatus et son opercule.

   D’un côté plat, orné d’une spirale et blanc ou brun, l’autre face de l’opercule est bombée et présente pour les plus beaux une tache verte ou orange sur fond blanc lui donnant cet aspect saisissant d’iris. Comparable au stratagème employé par certains papillons pour persuader leurs prédateurs de la présence d’un animal plus gros que la proie qu’ils constituent, ce sceau calcaire a pour fonction de protéger le mollusque délicat de n’importe quelle attaque potentielle en prenant l’apparence presque mimétique d’un œil toujours vigilant.

Dans la tradition malagan, cet « œil » marin, inséré dans les orbites creux de bois sculpté, est essentiel pour donner vie à la sculpture. Comme souvent dans les cultures de l’océan Pacifique (par exemple les Maoris avec la nacre de l’Haliotis iris), le regard constitue l’étape finale de la création d’une effigie. En 1988, Susanne Küchler faisait même de cette étape le point focal du processus de l’activation de la sculpture.

« La réalisation d’une sculpture est divisée en deux phases. Le bois est d’abord sculpté en ronde bosse jusqu’à ce que les motifs apparaissent en forme tridimensionnelle. Le cadre nu des motifs est ensuite couvert de dessins peints. Les dessins recouvrent complètement les parties sculptées comme la peau du corps.
La « peau » de la sculpture est ainsi la composition visuellement indivisible des motifs et dessins peints qui vient à la vie avec l’insertion de l’« œil » du Malangan, l’attribut le plus remarquable de cet art. Cet « œil » est (…) l’opercule d’un coquillage vivant (Turbo petholaurus). Avec ses « yeux » fixés, la sculpture, maintenant vivante, voit à son tour la personne qui est en train de la regarder. La « venue à la vie » de la sculpture inaugure la seconde étape du processus rituel, dans lequel la force de vie capturée est récupérée de façon spectaculaire. »2 

Œil de crâne surmodelé, iris : Turbo petholatus ; blanc de l’œil : Cypraea tigris © MEG
Crâne surmodelé malagan marratampirivit. Crâne humain, mastic Parinarium laurinum, matériau végétal, coquillage (Cypraea tigris), opercule de Turbo petholatus, pigments.
H 20 cm. © MEG

    Certaines autres formes de malagan, comme les crânes surmodelés ou les uli du plateau de Lelet, matérialisaient le blanc de l’œil par un morceau précisément taillé du coquillage Cypraea tigris, bien connu sous le nom de porcelaine. Cette association mimétique avait pour effet de rendre le regard plus glaçant encore.

     Comme les formes, les couleurs, les odeurs, les gestes, les chants et les danses, il est essentiel de garder à l’esprit que le regard de la statue malagan participe surtout d’une expérience esthétique globale dont seule la partie visuelle nous est accessible aujourd’hui, dans les musées ou ailleurs, lorsque nous nous retrouvons face à face avec ces sculptures.

Nous laisserons à Philippe Peltier le mot de la fin :
« Ces opercules dotent les sculptures d’un regard fixe et troublant, leur donnent vie. Ils leur confèrent cette puissance qui est aussi la marque d’une présence. Une présence que nous avons parfois, face à l’inquiétante étrangeté des objets mélanésiens, l’impression de saisir un court instant. »3

Elsa Spigolon

1 KÜCHLER, S., 1988. « Malangan: objects, sacrifice and the production of memory » in Journal of the American Ethnological Society, Volume 15, Issue 4, November 1988, pp. 625-637.

2 Susanne Küchler, op. cit., pp. 631-632.
Version originale du texte : « The carving itself is divided in two phases. The wood is first sculpted in the round until motifs appear in three-dimensional form. The bare frame of motifs is then covered with painted patterns. The patterns completely cover the carved planes like the skin of the body.
The « skin » of the sculpture is thus the visually nonpartible composite of motifs and painted patterns that comes to life inserting the « eye » of Malangan, the art’s most distinctive feature. This « eye » is the outer protection of the inner part of a living shell (turbo petholaurus). With its « eyes » fitted, the sculpture, now alive, looks back at the person who is viewing the sculpture. The « coming to life » of the sculpture initiates the second stage of the ritual process, in which the captured life-force is dramatically reclaimed. »

3 GUNN, M. et PELTIER, P., (dir.), 2007. Nouvelle-Irlande. Arts du Pacifique Sud. Paris, musée du quai Branly, 5 Continents.

Bibliographie :

  • GUNN, M. et PELTIER, P., (dir.), 2007. Nouvelle-Irlande. Arts du Pacifique Sud. Paris, musée du quai Branly, 5 Continents.
  • KÜCHLER, S., 1988. « Malangan: objects, sacrifice and the production of memory » in Journal of the American Ethnological Society, Volume15, Issue 4, November 1988, pp. 625-637.
  • DERLON, B., 1997. De mémoire et d’oubli. Anthropologie des objets malanggan de Nouvelle-Irlande. Éditions de la Maison des sciences de l’homme, CNRS Éditions.
  • Crâne surmodelé malagan marratampirivit
    Objet Inv. ETHOC 010205, Musée d’Ethnographie de Genève
    https://www.ville-ge.ch/meg/musinfo_public.php?id=010205
    Consulté le 03/09/2019

Waka huia : de fascinantes boîtes à plumes maories

       Parmi les nombreux objets collectés en Nouvelle-Zélande par le capitaine Cook lors de ses trois voyages1 au XVIIIe siècle se trouvent plusieurs fascinantes boîtes à plumes, ou waka huia, qui ont tôt fait d’attiser la curiosité des Européens. Si ces boîtes sont très bien représentées dans les institutions et galeries européennes, ce n’est rien comparé à la place qu’elles occupent dans les musées néo-zélandais. A Wellington, le musée Te Papa Tongarewa en compte à lui seul plus d’une centaine dans ses collections, soulignant de fait l’importance de ces objets pour les Maoris. Retour sur l’étymologie de ces  boîtes  à plumes maories. Lire la suite de “Waka huia : de fascinantes boîtes à plumes maories”

San i stap ko daon, “le soleil descend” : Autour du kava au Vanuatu

     Cet article repose sur quelques observations et impressions personnelles issues de mon séjour au Vanuatu de mars à août 2019 dans le cadre d’un voyage de 11 mois en Nouvelle-Calédonie et au Vanuatu. La visée de cet article est de partager mes propres rencontres et impressions autour du kava, dans les quelques lieux où j’ai pu me rendre ; Port Vila sur l’île d’Efate, Emau, le nord d’Ambrym, Pentecôte, le centre de Santo, Aniwa et Tanna.  Lire la suite de “San i stap ko daon, “le soleil descend” : Autour du kava au Vanuatu”

Le réveil des armures des Kiribati

      Ceux d’entre vous qui sont familiers du Pacifique savent bien qu’avec de la noix de coco on peut tout faire. Tout ? Oui tout ! Du récipient à la cuisine en passant par des cordages et même des armures. Oui, vous avez bien lu, des armures. Ces objets singuliers étaient fabriqués principalement à partir de bourre de noix de coco tressée dans l’archipel des Kiribati. Aujourd’hui, ils sont l’un des principaux symboles culturel de la région.

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La bascule des montagnes

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Cet article a été écrit pour le catalogue de la troisième édition du Bourgogne Tribal Show, 2017. / This article has first been written for the catalogue of the third edition of the Bourgogne Tribal Show, 2017.

    C’est en 1926, qu’un jeune australien, Michael Leahy, 24 ans, débarque pour la première fois en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il est attiré, comme de nombreux autres, par l’or facile de la mine d’Edie Creek. Loin d’être un El Dorado, l’île est alors un poids pour l’administration australienne des années 1920 qui vient d’hériter de ces terres allemandes suite au traité de Versailles. Le climat chaud et humide de la Nouvelle-Guinée et la prétendue pauvreté de son sol dissuade le gouvernement d’investir dans ce nouveau territoire sous-tutelle dont la seule richesse semble être sa population, devenue une main d’œuvre bon marché pour les planteurs et les mineurs coloniaux. Lire la suite de “La bascule des montagnes”

Matérialisation et représentation du “divin” en Polynésie (Partie 2)

Cet article fait suite à Matérialisation et représentation du “divin” en Polynésie (Partie 1) que vous pouvez retrouver ici.

Un « divin » construit entre terre et mer

      En Polynésie, cette zone géographique complexe et immense, les peuples partagent donc non seulement une histoire commune mais aussi des croyances qui se reflètent d’une île à l’autre et qui semblent provenir de la même origine. Pour mieux comprendre comment les polynésiens représentent mais surtout matérialisent ce ‘divin’ nous allons aujourd’hui nous pencher sur l’origine de ces objets que l’on considère comme des divinités. Lire la suite de “Matérialisation et représentation du “divin” en Polynésie (Partie 2)”

Matérialisation et représentation du “divin” en Polynésie (Partie 1)

       « Mais bien que le peuple supposât que (les dieux) fussent des êtres spirituels, il en fabriquait néanmoins des images, en représentant leurs formes et les emblèmes de leur caractère, comme des véhicules ou des instruments à travers lesquels leurs messages pouvaient être transmis au dieu et celui-ci leur répondre. Les idoles étaient soit des pièces à peine dégrossies de bois d’aito ou arbre de casuarina, enroulées dans de nombreuses épaisseurs de tissu sacré, soit des images de bois grossièrement sculptées, soit des morceaux informes couverts de cordelettes curieusement nattées de bourre de coco finement tressées et ornées de plumes rouges (…) Ils pensaient que le dieu entrait en celles-ci à différentes saisons ou en réponse aux prières des prêtres. Pendant cette habitation des dieux, ils s’imaginaient que les images elles-mêmes devenaient toutes-puissantes. Mais dès que l’esprit était parti, bien qu’elles restent parmi les choses les plus sacrées, elles perdaient tout leur pouvoir surnaturel ».
Ellis, 1972, p. 213. Lire la suite de “Matérialisation et représentation du “divin” en Polynésie (Partie 1)”

Du fusil à la caméra : la photographie en contexte colonial

        Cette semaine, CASOAR s’intéresse au statut de la photographie en contexte colonial. Il s’agit de comprendre toutes les implications que recouvrent le fait de réaliser des images des territoires et des populations colonisés. Pour questionner les liens entre contexte colonial et photographie, nous nous pencherons sur le cas de la Nouvelle-Guinée. Lire la suite de “Du fusil à la caméra : la photographie en contexte colonial”

Sacrifice, guerre et meurtre : objets de mort en Polynésie (Partie 3)

      Cet article fait suite à Sacrifice, guerre et meurtre : objets de mort en Polynésie parties 1 et 2 que vous pouvez retrouver ici et ici.

« Les récits nous ont rapporté que si les affrontements avaient une grande part de parade et peut-être même un aspect quasi-théâtral, ils avaient comme toutes les guerres, leur part de violence et d’horreur. Malgré cela, et peut-être davantage encore que pour l’ensemble de leurs biens, les Polynésiens ont apportés un tel niveau de raffinement à la fabrication de leurs armes, que l’on peut les considérer comme de véritables œuvres d’art ».1 Lire la suite de “Sacrifice, guerre et meurtre : objets de mort en Polynésie (Partie 3)”