T’es qui Tiki ? Représenter la figure humaine aux Îles Marquises

      Avec ses grands yeux ronds, son nez plat et sa bouche allongée d’où sort le bout d’une langue, le Tiki est la star des îles Marquises !1

      Il peut être en bois, en pierre ou encore en os humain et mesurer entre 3 cm et 2,50 mètres. En pieds, on le trouve sur les me’ae (espaces cérémoniels en plein air où les prêtres communiquaient avec les dieux et ancêtres déifiés) mais également servant de pilier aux habitations des chefs ou aux structures funéraires (abritant le corps d’un défunt de haut rang le temps de sa décomposition). Il peut également prendre la la forme d’un « Tiki de pirogue »2, figure taillée directement dans l’embarcation ou pouvant s’y rattacher.

À gauche : figure masculine sculptée, îles Marquises, pierre, 30 cm, British Museum (Oc1954,06.364). Ce type de sculptures en pierre pouvait se retrouver sur les me’ae.
À droite : figure sculptée, bois, îles Marquises, 290 cm (en tout), British Museum (Oc1925,1119.183). Ce type de figures servait de pilier aux habitations des chefs ou aux structures funéraires.

       Mais au delà des sculptures en pieds, le tiki se décline sur toute sorte d’objets. En 1900, le peintre Paul Gauguin3 (qui séjourne aux Marquises de 1901 à 1903, année de sa mort)4 note que : « Chez les Marquisiens en particulier, il y a un sens inégalé de la décoration. Donnez-leur un sujet aux formes géométriques les plus disgracieuses et ils réussiront à garder l’ensemble harmonieux et à ne laisser aucun espace déplaisant ou incongru. Le motif de base est le corps humain ou le visage, surtout le visage. On s’étonne de découvrir un visage là où l’on pensait qu’il n’y avait rien d’autre qu’une étrange figure géométrique. Toujours la même chose, mais jamais la même chose ».5

       Le Tiki peut être démultiplié comme sur les célèbres massues de guerre U’u. Par ailleurs, son corps peut apparaître entièrement mais aussi partiellement comme pour les ivi po’o, petites effigies protectrices en os humain (pouvant être attachée aux bols, tambours, trompes…), reprenant le buste et la tête du Tiki. Parfois des visages voire uniquement des yeux sont déclinés sur certains pilons ou couvercles de récipients !6

À droite : Massue U’u, îles Marquises, bois, 139 cm, British Museum (Oc,St.877).
En haut à gauche : Ivi po’o, os humain, 3,9 cm, British Museum (Oc.6336)
En bas à gauche : Couvercle sculpté;, îles Marquises, bois, 22 cm de diamètre,
British Museum (Oc1944,02.693)

Mais alors, qui est donc Tiki ?

        De manière générale en Polynésie, Tiki signifie figure humaine mais aussi ancêtre déifié. Aux îles Marquises, le terme revêt un sens particulier puisqu’il désigne plus spécifiquement le premier homme.7 Selon les mythes, il serait (avec son épouse  Hina-tu-na-one, qu’il façonne dans le sable) à l’origine de l’humanité. De leur union naissent en effet deux enfants, un fils et une fille : Te-papa-una et Ta-papa-ao qui donnent à leur tour naissance à deux autres enfants : Oatea et Oatanua… et ainsi de suite ! Mais il n’y a à cette époque qu’une immense étendue d’eau et c’est également Tiki qui décide de créer la première terre pour y loger sa famille. C’est ainsi qu’émerge Nuku Hiva, la plus grande île des Marquises. Lorsque celle-ci est surpeuplée, Tiki en fait apparaître une seconde : Ua Pou, autre île importante de l’archipel.8
Pensant ne jamais revoir leur aîné les habitants de Nuku Hiva décident alors de graver son image dans la pierre est c’est ainsi qu’est sculpté le premier Tiki.9

… et pourquoi le représenter ?

       Avant l’arrivée des missionnaires occidentaux, les marquisiens (comme la plupart des polynésiens) croyaient en un panthéon complexe. Celui-ci comprenait des divinités lointaines, régissant les différents aspects du monde naturel mais aussi des divinités plus proches, sortes de déités tutélaires veillant sur les activités humaines. Alors qu’il était impossible pour les hommes d’entrer en contact avec les divinités lointaines, la frontière entre leur monde et celui des divinités proches était plus poreuse. Une communication était notamment possible avec les etua (ancêtres divinisés). Par des sacrifices à leur intention les marquisiens garantissaient, entre autres, de bonnes récoltes, des pêches abondantes ou encore du succès à la guerre !10
Au fil du temps, les populations ont commencé à considérer leurs Tiki comme des représentations d’etua, où tout du moins comme des enveloppes capables de les accueillir. Sur les me’ae, les sculptures Tiki accueillaient donc les etua le temps de la cérémonie et permettaient la communication entre les divinités et les hommes tandis que déclinés sur les différents objets, transmis de génération en génération, les motifs Tiki pouvaient avoir une fonction protectrice.11

Vous-avez dit pop ?

      Le « Tiki pop », style éclectique se revendiquant d’inspiration polynésienne, prend son essor dans l’Amérique conservatrice des années 1950.
Notons que le goût pour l’exotisme est présent dès le début du XXème siècle avec la musique d’inspiration hawaïenne (près d’un quart des disques produits dans les années 1920 se classent dans cette catégorie) ou encore à travers le cinéma hollywoodien où le décor océanien occupe une place de choix.12 Par ailleurs, dans les années 1930 (à la fin de la prohibition, période pendant laquelle la consommation d’alcool est illégale), on assiste au développement d’une mode du cocktail. Don the Beachcomber commence alors à élaborer des cocktails dits exotiques à base de rhum … l’engouement est important et de nombreux établissements sont ouverts.13
Outre un terreau fertile, plusieurs facteurs contribuent à expliquer la déferlante polynésienne des années 1950. Tout d’abord, Hawaï devient en 1959, le 50 Etat des Etats-Unis. Parallèlement, l’avènement de l’avion à réaction (moyen de transport rapidement populaire) rend l’aventure accessible à l’Américain moyen.14

       À défaut de voyage ou pour se le remémorer, on feint alors l’exotisme sur le continent ! Les cours de Ula, danse hawaïenne, et de ukulele se multiplient tandis que les bars proposent de s’adonner à des cérémonies dites du kava au cours desquelles les participants sirotent en réalité des cocktails. Les bars, restaurants, hôtels, bowlings et parcs de loisirs d’inspiration polynésienne fleurissent un peu partout et la figure Tiki, sous forme de sculpture monumentale ou déclinée sur divers objets du quotidien, devient l’ambassadeur de ce nouvel art de vivre.15
Notre Tiki d’inspiration marquisienne connaît son heure de gloire dans l’ameublement et la décoration d’intérieure avec les produits de la firme Marshall Products, marque probablement la plus répandue pour les objets utilitaires. On le retrouvait alors sur les salières, poivrières, briquets, tasses de café, lampes… Il inspire également à la marque Amway une ligne de savons et articles de toilette appelée Tonga.16 On le retrouve également dans les Tiki bar, prenant la forme d’un mug !17

À gauche : Lampe de table d’inspiration Tiki (marquisien), collection Frank Brajevic.
In KIRSTEN, S., 2014. 
Tiki Pop : l’Amérique rêve son paradis polynésien.
Köln, Taschen, p. 113.

À droite : Savon d’inspiration Tiki de la marque Amway. DR : Sven Kirsten, commissaire de l’exposition Tiki Pop : l’Amérique rêve son paradis polynésien (musée du Quai-Branly, 2014) décrit les produits de la marque Amway comme étant d’inspiration marquisienne. Mais on peut également y voir une influence hawaïenne (bouche du mépris). Par ailleurs, Tonga est l’un des archipels de Polynésie occidental. La marque convoque donc différentes influences pour créer son produit « exotique ».

        Drôle de reconversion pour le Tiki, premier homme, figure protectrice ou permettant la communication entre humains et déités, placé au service d’une Amérique capitaliste en quête d’instants d’évasion !
Nous espérons en tout cas que cet article vous aura permis d’en découvrir un peu plus sur le Tiki et l’art des îles Marquises.

Margot Kreidl

Image à la une : Ivi po’o, Îles Marquises, os sculpté, XIXème siècle, 4 cm, galerie Flak, Paris. http://www.galerieflak.com/tiki-ivi-poo/

1 LE FUR, Y., et MARTIN, S., 2009. Musée du quai Branly : la collection sous la direction d’Yves Le Fur. [préface de Stéphane Martin]. Paris, Skira-Flammarion et musée du quai Branly, p. 288.

2 VON DEN STEINEN., K., 2016. Les Marquisiens et leur art. L’ornementation primitive des mers du Sud. II. Plastique. Tahiti, Au vent des piles éditions Musée de Tahiti et des îles – Te fare iamanaha, p. 100.

3 Galerie Flak, Massue de guerre U’U, http://www.galerieflak.com/massue-uu-150/, dernière consultation le 26 juin 2019.

4 BAYLE-OTTENHEIM, J., 2016. Hiva Oa (1901-1903) : Gauguin aux îles Marquises. Paris, Société des Océanistes.

5 Galerie Flak, Massue de guerre U’U, http://www.galerieflak.com/massue-uu-150/, dernière consultation le 26 juin 2019.

6 IVORY, C. S., 2016. Mata Hoata : arts et société aux îles Marquises [exposition, musée du quai  Branly,  Paris,  12  avril – 24  juillet  2016].  Paris,  Musée du quai Branly et Actes Sud, p. 116.

7 MUSÉE DES BEAUX ARTS DE CHARTRES, 2008. L’art ancestral des îles Marquises : [exposition, Chartres, Musée des beaux-arts, 21 juin-28 septembre 2008]. Chartres, Musée des beaux arts de Chartres, p. 18.

8 IVORY, C. S., 2016. Mata Hoata : arts et société aux îles Marquises [exposition, musée du quai  Branly,  Paris,  12  avril – 24  juillet  2016].  Paris,  Musée du quai Branly et Actes Sud, p. 115.

9 Ibid. p. 45.

10 Ibid. p. 112.

11 LE FUR, Y., et MARTIN, S., 2009. Musée du quai Branly : la collection sous la direction d’Yves Le Fur. [préface de Stéphane Martin]. Paris, Skira-Flammarion et musée du quai Branly, p. 288.

12 KIRSTEN, S., 2014. Tiki Pop : l’Amérique rêve son paradis polynésien [exposition, musée du quai Branly, Paris, 24 juin-28 septembre 2014]. Köln, Taschen, pp. 49-59.

13 Ibid., p. 171.

14 Ibid., p. 209.

15 Ibid., p. 191.

16 Ibid., p. 315.

17 Ibid., p. 199.

Bibliographie :

  • BAYLE-OTTENHEIM, J., 2016. Hiva Oa (1901-1903) : Gauguin aux îles Marquises. Paris, Société des Océanistes.
  • IVORY, C. S., 2016. Mata Hoata : arts et société aux îles Marquises [exposition, musée du quai  Branly,  Paris,  12  avril – 24  juillet  2016].  Paris,  Musée du quai Branly et Actes Sud.
  • LE FUR, Y., et MARTIN, S., 2009. Musée du quai Branly : la collection sous la direction d’Yves Le Fur. [préface de Stéphane Martin]. Paris, Skira-Flammarion et musée du quai Branly.
  • MUSÉE DES BEAUX ARTS DE CHARTRES, 2008. L’art ancestral des îles Marquises : [exposition, Chartres, Musée des beaux-arts, 21 juin-28 septembre 2008]. Chartres, Musée des beaux arts de Chartres.
  • VON DEN STEINEN., K., 2016. Les Marquisiens et leur art. L’ornementation primitive des mers du Sud. II. Plastique. Tahiti, Au vent des piles éditions Musée de Tahiti et des îles – Te fare iamanaha.
  • KIRSTEN, S., 2014. Tiki Pop : l’Amérique rêve son paradis polynésien [exposition, musée du quai Branly, Paris, 24 juin-28 septembre 2014]. Köln, Taschen
  • Galerie Flak, Massue de guerre U’U, http://www.galerieflak.com/massue-uu-150/, dernière consultation le 26 juin 2019.

 

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