San i stap ko daon, “le soleil descend” : Autour du kava au Vanuatu

     Cet article repose sur quelques observations et impressions personnelles issues de mon séjour au Vanuatu de mars à août 2019 dans le cadre d’un voyage de 11 mois en Nouvelle-Calédonie et au Vanuatu. La visée de cet article est de partager mes propres rencontres et impressions autour du kava, dans les quelques lieux où j’ai pu me rendre ; Port Vila sur l’île d’Efate, Emau, le nord d’Ambrym, Pentecôte, le centre de Santo, Aniwa et Tanna. 

Il aurait fallu bien plus de temps pour saisir pleinement l’organisation de tous ces lieux de vies aux normes sociales si éloignées des miennes. D’autant plus que chaque île – et même chaque région dans une même île – accueille des villages vivant de manières différentes et selon des kastom1 toutes différentes ; ce qui est vrai quelque part, est peut être faux ailleurs. Avec ses 138 langues vernaculaires pour ses quelques 280 000 habitants2, le Vanuatu est un pays où il est possible de traverser une aire linguistique en une heure de marche.  

Carte Vanuatu web
Carte du Vanuatu ©Casoar

         San i stap ko daon. Le soleil descend et signale aux Ni-vanuatu3 la fin de la journée. Déjà depuis le nakamal4, on entend le bruit rythmé des busnaef5 : on s’affaire à découper en petit morceaux les racines de kava. Les hommes préparent, se chambrent et se marrent. Enfin, le jus opaque et marron est prêt et les premiers sel6 sont servis. Le nakamal plonge dans la pénombre. Une lumière permet tout juste de distinguer les buveurs de kava qui chuchotent maintenant entre eux. De temps à autres, le silence est interrompu, il faut bien le dire, par des raclements de gorges et des crachements affirmés. Le kava fait effet. Certains vous diront qu’il est en train de parler.

       La boisson du kava porte le nom de la plante dont elle est issue. C’est le jus extrait de la racine qui est consommé. Le kava provient de Tanna, Santo, Pentecôte, Ambae, Paama, Epi, Maewo pour ne citer que les principales îles cultivatrices. Il se plante à partir d’une branche qui reprend racine et donne un nouveau plant. Il faut attendre trois ou quatre ans minimum souvent plus, jusqu’à dix ans parfois pour déterrer la racine. Pendant tout ce temps, il faut entretenir le champ en le débroussaillant régulièrement.

 

Etapes de plantation du kava, du prélèvement jusqu’à la mise en terre. © Soizic Le Cornec

        Le kava a un effet anesthésiant et relaxant qui peut être plus ou moins fort selon l’âge, la variété et la qualité du plant. Son goût, légèrement poivré, n’est pas réputé pour être agréable, on ne peut s’empêcher de tirer une grimace en vidant son sel. Il est consommé à la fin de journée dans des lieux spéciaux, propices à la conversation ; le nakamal ou le kava bar. Traditionnellement, il prend part dans les cérémonies ou les réunions importantes de la communauté. Il est une manière de sceller un accord et une union entre les buveurs. Mais aujourd’hui, aller boire le kava est une pratique presque quotidienne pour les hommes au Vanuatu.

      La préparation peut s’effectuer de différentes manières. Au centre de Pentecôte, notamment au village de Level dans les hauteurs de Namaram7, le kava est broyé à l’aide d’une section de corail longue de 25-35 cm prélevée sous l’eau. On vient tourner la pierre de corail avec sa main, dans la paume de sa seconde main où sont disposés les morceaux de racines. Le kava broyé est dans un premier temps mélangé avec un peu d’eau avant d’être filtré plusieurs fois dans un morceau de fibres de cocotier, pour extraire le jus. Ce soir où nous arrivons à Level, le village commémore les soixante-dix jours de deuil d’un des leurs. Les jeunes hommes sont chargés de la préparation du kava spécial devant le nakamal, le grand bâtiment communautaire du village. Ils sont assis au sol en face d’une planche en bois à côté de laquelle sont disposés les outils et éléments nécessaires à la confection. Sur la planche, chaque chose à sa place : le kava humidifié, le kava pressé (makas), les deux sel nécessaires aux filtrages sur le côté… Coline, la mère de la famille me montre quelques jours après le sandroing8 de la préparation du kava reprenant la disposition précise des éléments. Si ce sandroing existe, cette préparation bien codifiée revêt, me semble-t-il, d’une certaine ancienneté ou tout au moins un caractère traditionnel. Lorsque l’un des jeunes hommes a terminé la préparation d’un sel, on vient boire accroupi derrière lui, en signe de reconnaissance.

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Sel, coraux et plats pour la préparation du kava. Nord Pentecôte© Soizic Le Cornec

       À Tanna, au sud du Vanuatu, le nakamal est un espace extérieur de réunion, organisé traditionnellement autour d’un nambangga (l’arbre banyan). Un abri peut être aménagé dans les longues et multiples racines.9 La kastom liée au kava y est très forte. Les femmes en sont exclues pour la plupart des endroits de l’île. D’ailleurs les nakamal sont réservés aux hommes, surtout la nuit lors de la consommation du kava. Le soir, je reste avec les femmes qui veillent sur les enfants et font la cuisine. Si je le souhaite, un homme m’apporte un sel que je bois à l’extérieur du nakamal. La façon de préparer le kava à Tanna peut nous sembler étonnante puisque les jeunes hommes non mariés mâchent les racines avant de les presser. L’île a la réputation de faire un kava très fort. Une fois que le kava est réduit en bouilli dans la bouche des hommes, ils le crachent sur une feuille de bourao puis le versent dans un morceau de tissu aux mailles serrées qui sert de filtre. On ajoute un peu d’eau et on presse pour récupérer le jus de kava. Mis à part lors de ce kava spécial de Pentecôte évoqué précédemment, j’ai partout vu utiliser ce tissu (kaliko) pour filtrer. Dans beaucoup d’endroits aujourd’hui, les gens se servent de hachoirs à viande manuels pour broyer le kava. À Port Vila, la capitale du Vanuatu, certains petits magasins possèdent des hachoirs électriques que l’on peut utiliser sur place pour 50 vatu le kilo.10 Couramment appelés nakamal à Port Vila, le terme de kava bar semble plus adapté pour faire la distinction entre le premier où le kava partagé revêt un caractère traditionnel et le deuxième où les gens payent pour consommer. Au kava bar, le sel de kava s’achète 100, 150, 200 vatu selon la dose voulue. Il y a au moins plusieurs centaines de kava bar à Port Vila placés entre deux maisons, sur la plage, sur une place… qui peuvent être des édifices de toutes formes et tailles possibles. Ils se repèrent par une lanterne rouge qui ne s’éteint que lorsque le kava est fini.

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Nakamal, Nord Pentecôte © Soizic Le Cornec

     Lorsque je questionne les femmes par rapport au kava, majoritaires sont celles qui répondent ne jamais en boire. Certaines ne boivent que rarement, lors d’occasions spéciales. Néanmoins, si le kava est une boisson traditionnellement réservée aux hommes, les femmes peuvent aujourd’hui le boire plus ou moins librement selon les endroits. Même s’il s’agit moins d’une pratique quotidienne comme il en est pour les hommes, et que très rares sont celles que l’on voit rester au nakamal, il me semble que les femmes prennent goût à la liberté de consommer le kava. À Port Vila, il n’est pas rare de voir des groupes de femmes au kava bar là où Tanna reste un exemple très exclusif. Toutefois, beaucoup ne se sentent pas à l’aise dans ce lieu très masculin où la présence des femmes est encore mal perçue. Je me souviens être allé une fois au kava bar à Port Vila avec une amie, qui avait accepté de m’y accompagner. Après avoir bu notre sel derrière le bâtiment à l’abri des regards, elle était partie rapidement sans prendre le temps de s’asseoir et discuter. Au nakamal, les femmes sont souvent là uniquement pour vendre, à l’écart des buveurs, des petites choses à manger à 20 vatu (environ 15cts) pièce. Beaucoup d’entre elles n’y sont pas autorisées par leurs maris ou tout simplement trop occupées avec les enfants et la préparation du repas. Les femmes préfèrent parfois consommer le kava chez elles. Souvent, elles attendent que les enfants soient lavés, nourris et couchés. Il est possible d’acheter une bouteille pleine (un plastik) dans les kava bar. Il est arrivé plusieurs fois à Santo, Emau et Ambrym que des femmes me demandent de leur sortir un sel ou un plastik du nakamal car par mon statut d’étrangère, et donc moins strictement soumises aux règles liées à la kastom et au regard des hommes, je suis invitée plus facilement à boire le kava. Cette appréhension des femmes dépend cependant du statut et de la personnalité de chacune. Je pense à Tarcisia, une amie d’Ambrym qui avait obtenu des chefs du village l’autorisation de préparer et de vendre son kava au kava bar du village pendant l’absence de son mari, parti travailler plusieurs mois en Nouvelle-Zélande. Rare est cette situation mais elle, se trouvait tous les soirs au centre du nakamal pour vendre son kava.

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Tarcisia coupant les racines de kava avec ses fils. © Soizic Le Cornec

       Le marché du kava bat aujourd’hui son plein. Il faudrait pouvoir évaluer le nombre de litres de kava consommés chaque soir dans les kava bar de Port Vila pour quantifier la popularité de la boisson au Vanuatu. Chaque jour, le kava est vendu au marché de Namburu – un quartier sur les hauteurs de Port Vila –  entre 1000 et 1500 vatu le kilo. Les cultivateurs le font acheminer jusqu’à Port Vila en profitant des rotations des cargos qui desservent les îles. Il est pour beaucoup, une source de revenus importante, ce qui est un enjeu vital pour les familles qui doivent faire face aux frais de scolarité, de santé ou d’équipements souvent supérieurs aux niveaux de vies. Pentecôte et Santo ont la chance d’avoir des terres particulièrement fertiles pour la culture du kava et profitent d’un marché d’exportation fructueux. Le kava séché se vend à environ 3300 vatu le kilo. Il s’exporte sous forme de poudre, vers la Nouvelle-Calédonie par exemple ou les Etats-Unis où des kava bar font apparemment succès dans les quartiers branchés des grandes villes. Très efficace pour se détendre et combattre l’anxiété, il n’est pas étonnant que le kava fasse son chemin dans les mégapoles occidentales. 

       Beaucoup de Ni-vanuatu sont fiers de leur boisson dont la réputation dans tout le Pacifique et même au delà n’est plus à faire. Le kava est au Vanuatu ce que le vin est à la France. J’ai choisi d’écrire sur le kava lorsque je me suis rendu compte qu’il avait été le point central de mon immersion au Vanuatu. C’est au nakamal que j’ai noué des relations amicales, appris à parler le bislama, discuté longuement avec plein de personnes différentes qui m’ont offertes des témoignages précieux pour m’aider à comprendre l’environnement dans lequel je me trouvais. Le kava, que l’on se situe à l’échelle personnelle ou à celle des autorités dirigeantes est, je le crois, un médiateur efficace pour créer des unions, dialoguer et prendre des décisions. Il est pour cela un pilier central de la culture ni-vanuatu.

Merci aux nombreuses personnes qui m’ont accueillies et partagées tant d’informations.

Merci à M. Georges Cumbo pour ses conseils linguistiques.

 Soizic Le Cornec

Image à la une : Champ de kava, centre Pentecôte. © Soizic Le Cornec

1  La kastom est un terme très largement utilisé au Vanuatu pour parler de tout ce qui a trait avec la tradition et ses applications. La langue, les chants, les danses, le tressage et toutes les productions matérielles, le kava… sont des exemples d’éléments de la kastom.

2 Chiffres d’après François A. et al, The languages in Vanuatu : Unity and diversity, Asia-Pacific Linguistics publications ANU, Canberra, 2015.

3 Habitants du Vanuatu.

4 Lieu de réunion de la communauté. Il prend différentes formes selon les îles. À Pentecôte, les nakamal sont de hauts et grands bâtiments en bois et en feuilles de natangura (palmier sagoutier) pour le toit.

5 Terme en bislama (langue véhiculaire du Vanuatu). Littéralement « couteau pour le bush ». En français, coupe-coupe ou sabre d’abattis. Il est l’outil principal des Ni-vanuatu pour tous les travaux manuels.

6 Terme en bislama. De l’anglais shell, la coquille ou la noix. Traditionnellement, le kava est servi dans des demi-noix de coco vide. Même si des bols en plastique sont souvent utilisés aujourd’hui, les Ni-vanuatu parlent toujours de sel de kava.

7 J’évoque ici ce lieu précis pour ne parler que d’une expérience personnelle sur le sujet. Il existe cependant d’autres endroits au Vanuatu où le kava est broyé à l’aide d’un morceau de corail comme le nord de Pentecôte par exemple.

8 Terme en bislama. De l’anglais sand drawing, dessin sur sable. Le sandroing est une tradition du Vanuatu qui consiste à dessiner avec un doigt dans le sable ou dans la terre un motif géométrique et complexe qui représente un objet réel ou une idée (animal, plante, objet, mythe…). Ces dessins, qui se transmettent entre les générations, sont accompagnés d’histoires connues des gens de la communauté.

9 On fait progressivement passer les jeunes racines qui poussent depuis les branches en hauteur par-dessus l’abri. Les racines continuent de pousser et pénètrent le sol devant l’abri, l’enfermant dans les racines.

10 Le vatu est la monnaie du Vanuatu. 130 vatu est environ égal à un euro.

Un commentaire sur « San i stap ko daon, “le soleil descend” : Autour du kava au Vanuatu »

  1. Beau jour, et merci de ce beau témoignage.
    J’ai 2 questions :
    – Le kava a-t-il un rapport avec notre “kawa” (café), ou est-ce seulement une coïncidence ?
    – Cette pratique semble être un rituel qui aurait perdu de sa force ancestrale. Connaissez-vous son origine, et les éventuelles pratiques sacrées qui s’y associaient et le consacraient ?
    Grand merci de votre réponse, bien à vous, Sylvie de Berg

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