Votre Mission, si toutefois vous l’acceptez…

         Robe mission, robe kanak, robe popinée. Divers noms désignent cette même tenue, la robe portée depuis plus de 150 ans par une grande partie des femmes calédoniennes : c’est d’elle dont nous allons parler sur CASOAR aujourd’hui. Patrick O’Reilly et Jean Poirierécrivent en 1953 une remarque qui frappe par son actualité : «elles mettent des notes très colorées dans la foule calédonienne ». Difficile en effet de rester insensible devant les femmes de Nouvelle-Calédonie vêtues de ces robes aux couleurs et motifs variés. Cette robe aux manches amples, montée autour d’un plastron carré qui peut être décoré de dentelles ou de galons, tombe de manière souple sans marquer la taille jusqu’à mi-mollets. Légère, agréable à porter, passe partout, les femmes portent la robe mission en toutes occasions. Elle est portée pour effectuer les tâches ménagères, le travail au champ, pour se baigner, et même pour le sport. Lors des tournois de cricket ou de volley-ball, jeux féminins les plus populaires du Caillou, les deux équipes se distinguent par des couleurs de robes différentes. Pourtant si populaire, ce vêtement n’a pas fait l’objet de nombreuses études. Probablement que les historiens et anthropologues ne se soient pas penchés sur le sujet, perçu comme l’un des premiers signes tangibles d’une acculturation forcée, et donc jugé non authentiqueà la société kanak. Pourtant, l’Histoire de cette robe n’est pas si simple et c’est par l’action des femmes que le temps en a changé sa perception. Après un premier état lié à la religion, le vêtement a fait l’objet de modifications, de réappropriations et d’instrumentalisation pour devenir aujourd’hui le symbole de la femme «d’ici». Voyons comment la robe mission a retourné sa veste…

     Selon Waimalo Wapotro, la « robe mission a suivi le trajet »de la London missionnary society (LMS), organisation missionnaire anglaise fondée en 1796 et actrice de nombreuses campagnes de conversion dans le Pacifique Sud. La parenté de la robe mission néo-calédonienne et les robes polynésiennes comme le holoku hawaïen montre une coupe commune « Mother Hubbard dress » qui a subi une évolution stylistique différente selon ses lieux d’implantation. La robe serait issue de la mode victorienne, en hommage à la Reine d’Angleterre (1837-1901) qui était en train de donner son visage à l’une des périodes les plus prospères de l’empire britannique. Les premiers missionnaires de la LMS arrivent dans les îles Loyauté à la moitié du XIXème siècle ; en 1854 à Maré et 1859 sur l’île de Lifou,3 en concurrence avec les pères maristes et catholiques français établis sur la Grande Terre. Une des premières mesures adoptées fut d’habiller les corps des hommes et des femmes pour les adapter à la décence puritaine, selon la définition occidentale de la pudeur. Mais contrairement à ce que la Vieille Europe aimait imaginer, la notion de pudeur existait bien chez les Kanak avant le contact avec les premiers occidentaux. En effet, si les femmes, comme dans de nombreuses autres sociétés, ne couvraient pas leurs seins, les parties sexuelles étaient cachées par une jupe en fibre végétale. En Nouvelle-Calédonie, la robe devint l’une des premières marques visuelles distinguant alors le « sauvage » du civilisé, le chrétien du païen. Le corps des femmes, se conformant à la doctrine puritaine, se trouva caché du cou jusqu’aux chevilles et même les manches étaient maintenues fermées par des élastiques. La diffusion de la robe fut très vite assurée par les femmes de pasteurs qui se montrèrent ainsi vêtues lors des événements religieux importants organisés par la mission. Des activités de couture furent dispensées par ces dernières qui, fournissant l’unique patron, outils et textile apprirent aux femmes locales à confectionner la fameuse robe. Si l’hypothèse de l’influence de la Robe Victoria semble être la plus probante, une autre suppose qu’elle serait l’œuvre d’un couturier parisien,4 ou encore qu’elle dériverait d’une jupe parisienne du XIXème siècle. Certaines femmes témoignentaussi que la robe actuelle serait plutôt une évolution de l’habit religieux des sœurs catholiques.

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Portrait de femme kanak, Fritz Sarasin, 1911- 1912.

         Anna Paini,6 nous fait remarquer qu’à Lifou aujourd’hui, la robe est qualifiée en drehu de nyipi heetre, littéralement « vrai/vêtement ».7 Ce terme nyipi, « vrai » est associée à la notion d’« intérieur » s’opposant à celles d’« extérieur », d’«étranger », de     « Blanc ». Cette analyse linguistique montre que le vêtement, à l’origine pourtant imposé, est aujourd’hui perçu à Lifou comme un élément propre à eux, avec une valeur culturelle authentique. La robe mission est en effet toujours considérée comme le seul vêtement féminin approprié lors des événements traditionnels et culturels. La tentative temporaire et localisée de l’adoption de la « robe Madame » ou kimono dans l’histoire de l’habillement local, montre de manière probante l’attachement des femmes kanak à leur robe devenue bien à elles. Une diffusion du kimono a vu le jour en Nouvelle-Calédonie dans la période de l’Entre-deux-guerres, qui coïncidait avec le départ du dernier missionnaire anglais James Hadfield en 1920. Cette époque est celle d’une pénurie de manou importé dès le début du XXème siècle d’Asie et alors que la robe mission nécessitait quatre hauteurs de tissu pour sa confection, le kimono n’en requérait que deux. De plus, il n’y avait pas besoin de patron pour le kimono qui était souvent réalisé directement sur le corps des femmes.8 De coupe simple, il était formé d’un tissu plié en deux, troué au niveau du col et cousu sur la longueur. Le kimono était donc tout à fait adapté en ces temps difficiles pour le textile. Les missions catholiques, comme celle de Saint-Louis, adoptent un moment ce nouveau modèle. Les missionnaires français ont-ils souhaité soutenir cette nouvelle coupe pour se détourner de la Robe Victoria et jouir de leur domination sur le territoire ? Les témoignages et photos historiques montrent que le kimono a eu un réel impact principalement à Nouméa, où les étudiantes et femmes employées des riches familles européennes avaient un contact avec le « monde blanc ». En tribu, la robe mission est toujours la favorite, alors que le kimono est resté considéré comme un vêtement d’influence étrangère.

         La présence des troupes américaines entre 1942 et 1946 entraîne un « début de fracture de l’ordre colonial ».9 Les américains font fi du Code de l’Indigénat en place depuis 1887. Les kanak retrouvent une certaine liberté de circulation et les GI’s emploient en masse pour entreprendre des grands travaux durant cette période de cinq ans. Au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, le climat international prône le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et les soldats envoyés en métropole reviennent au pays avec de nouvelles aspirations. Les kanak obtiennent le statut de citoyen français suite à l’abolition du Code de l’Indigénat le 1er janvier 1946. L’administration française organise donc une politique d’assimilation. On tente de gommer tout symbole identitaire et spécificités culturelles. La robe mission, associée à présent à la femme kanak est dépréciée. Certains établissements, internats et écoles interdisent implicitement le port de la robe pour les femmes. Des trousseaux constitués de jupes, blouses et souliers fermés sont imposés aux familles contraintes de payer un prix démesuré pour permettre aux jeunes filles d’étudier. Suite à cet endoctrinement des institutions, beaucoup d’étudiantes délaissent la robe, de honte. Certaines témoignent aujourd’hui avoir porté cette robe à contre cœur pour faire plaisir à la famille, lors des week-ends et des vacances. Mais derrière l’abandon d’un simple vêtement se manifeste le rejet de sa propre identité et fierté culturelle. En 1966, Billy Wapotro, Fote Trolue et Jimmie Ounei mènent une action au lycée du centre-ville Lapérouse pour encourager le port de la robe mission des filles et des chaussures ouvertes pour les garçons. La robe mission était dans cette revendication étudiante le support d’une demande de reconnaissance culturelle. Lors du festival Melanesia 2000 organisé en 1975 par Jean-Marie Tjibaou pour réaffirmer une identité kanak souffrante, la robe est mise en valeur à travers les danses. A cette occasion, les femmes oseront par ailleurs se dénuder pour danser avec la jupe en fibre, renouant avec le costume des anciens. La robe devint alors outil et symbole de la lutte kanak.

      Aujourd’hui, la femme joue un rôle actif dans la société néo-calédonienne. Bien qu’encore minoritaires aux postes décisionnaires, la part de femmes actives a beaucoup progressé ces dernières années. A dix points inférieurs à celui des hommes en 2014, le pourcentage de femmes employées représente aujourd’hui 47% des actifs en Nouvelle-Calédonie.10 Dans le monde kanak, les femmes se regroupent pour organiser les activités solidaires et de cohésion au sein de la tribu : marchés hebdomadaires pour vendre et échanger les productions de fruits et légumes, aide bénévole dans les cantines pour faire vivre les écoles des tribus, ateliers de couture, vente d’artisanat, jeux de bingos pour récolter des fonds pour organiser un voyage ou aider un étudiant à se rendre en métropole par exemple… Les idées ne manquent pas ! Elles affirment par ce travail leur autonomie vis-à-vis d’un environnement encore très patriarcal et plus largement tiennent une place indispensable dans l’émancipation de leur société dans un pays en devenir. La robe mission, dans son dernier état, est la représentation d’une femme qui lutte pour son affranchissement et compte sur une réelle prise en compte de l’égalité homme femme par la Coutume.

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Marche pour la solidarité des Femmes Engagées pour le Oui, un mois avant la consultation référendaire du 4 novembre 2018. 6 octobre 2018. ©Femmes engagées pour le oui

       On aurait tort de penser que les femmes de Nouvelle-Calédonie n’aient pas fait évoluer leur style vestimentaire depuis la moitié du XIXème siècle. La robe, certes toujours issue d’un même modèle d’origine a subi des modifications permanentes, changeant de longueur, de placement pour les boutons, de tissu, de couleurs et de motifs selon les époques et les envies personnelles. Aujourd’hui, les couturières donnent libre cours à leur imagination et renouvellent sans cesse les coupes et les motifs, de plus en plus fantaisistes pour satisfaire la demande des clientes. Face au marché de concurrence avec les boutiques de vente de robes bon marché de centre-ville, beaucoup de femmes, en brousse comme à Nouméa cousent elles-mêmes leurs robes et les vendent à leurs commanditaires ou dans les marchés. La vraie question demeure pour la jeunesse qui semble se détacher un peu de la tenue « des mamans et des mamies », et aspire à se vêtir selon la mode occidentale. Est-ce que les adolescentes renoueront avec la robe mission en entrant dans le monde adulte ? Nous comptons sur la créativité et l’imagination des femmes et des couturières qui ne manqueront pas de renouveler leur vêtement au cours du temps.

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Modèle de robe 2018, Atelier d’Eseka, Nouméa. ©Eseka Couture

Soizic Le Cornec

Image à la une : Jeu de cricket féminin. D’après Nouvelle-Calédonie la 1ère, « Journal des sports du jeudi 27 septembre 2017.

O’REILLY, P., POIRIER, J., 1953. « L’évolution du costume ». In Journal de la Société des Océanistes, tome 9, pp. 151-169.

WAPOTRO W., 2003. « Robes missions, histoire(s) de femmes », Conférence au centre culturel Tjibaou, Nouméa.

L’archipel des îles Loyauté, situé au large de la côte est de la Grande Terre, dépend administrativement et culturellement de la Nouvelle-Calédonie.

Lors d’une émission de télévision locale, le député de Nouvelle-Calédonie Maurice Lenormand aurait attribué l’origine de la robe à un couturier parisien. D’après PAINI, A., 2003. « Rhabiller les symboles : les femmes kanak et la robe mission à Lifou (Nouvelle-Calédonie) », Journal de la Société des Océanistes [En ligne], 117, mis en ligne le 22 mai 2008, consulté le 16 février 2019.

PAINI, op. cit.

L’anthropologue Anna Paini est enseignante-chercheuse à l’Université de Vérone. Elle commence à travailler en 1989 à Lifou où elle s’intéresse aux femmes kanak et leurs engagements, activités, centres d’intérêt, etc… Auteure de plusieurs publications sur le sujet, elle est aujourd’hui reconnue comme la spécialiste de la robe mission.

PAINI, op. cit

PAQUET, M., 2006. “Regardez comment nous sommes vêtus !” la robe-mission sous différentes façons à Nouméa (Nouvelle-Calédonie). Mémoire de Master 2, sous la direction de Pierre Lemonnier, Université de Provence, p. 61.

D’après le témoignage de l’historien calédonien Ismet Kurtovitch. In. LE TENNEUR, A., ARLAUD, J., Série documentaire Les Chemins de l’Histoire 1er épisode « 1945 – 1953,  Adieu la colonie ! » diffusé le 22 mars 2018 par Nouvelle-Calédonie la 1ère.

10 Mission à la condition féminine, province Sud, Nouvelle Calédonie, Le travail au féminin, 2016.

Bibliographie :

  • Témoignages de Mmes Loudja Goujon et Monique Villisseck.
  • LE TENNEUR, A., ARLAUD J., Série documentaire Les Chemins de l’Histoire 1er épisode « 1945 – 1953,  Adieu la colonie ! » diffusé le 22 mars 2018 par Nouvelle-Calédonie la 1ère
  • O’REILLY, P., POIRIER, J., 1953. « L’évolution du costume ». In Journal de la Société des Océanistes, tome 9, pp. 151-169.
  • PAINI, A., 2003. « Rhabiller les symboles : les femmes kanak et la robe mission à Lifou (Nouvelle-Calédonie) », Journal de la Société des Océanistes [En ligne], 117, mis en ligne le 22 mai 2008, consulté le 16 février 2019.
  • PAQUET, M., 2006. « Regardez comment nous sommes vêtus ! »  la robe-mission sous différentes façons à Nouméa (Nouvelle-Calédonie). Mémoire de Master 2, sous la direction de Pierre Lemonnier, Université de Provence.
  • SARASIN, F., BOULAY R., MOZZICONACCI, C., AUDRAIN O., 1995. « Portraits kanak, Fritz Sarasin, 1911- 1912 – Paroles kanak, 1995 ». ADCK, Nouméa.
  • WAPOTRO, W., « Robes missions, histoire(s) de femmes », Conférence au centre culturel Tjibaou, Nouméa, 19 Août 2003.
  • Mission à la condition féminine, province Sud, Nouvelle Calédonie, Le travail au féminin, 2016.
  • Mwà Véé n°69, « De la robe mission à la robe kanak ».ADCK, Nouméa, Juin 2010.

 

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