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À vélo sur les pistes de l’outback australien : rencontre avec Eddie Mittelette

[Please note: Aboriginal and Torres Strait Islander people should be aware that this article may contain images or names of deceased persons in photographs or printed material.]

      Cette semaine, nous partons à la rencontre d’Eddie Mittelette. Voyageur au long cours, il est l’auteur du livre Aborigènes – avec les derniers nomades d’Australie (2015)1, récit personnel richement documenté publié aux éditions Transboréal. L’auteur y narre son périple de 11 000 kilomètres à vélo sur les pistes de l’ouest australien à la rencontre des Aborigènes Martu. Un portrait affûté et saisissant de l’outback2 contemporain. 

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Eddie Mittelette, communauté de Parnngurr, 2013. © Eddie Mittelette

Pouvez-vous vous présenter ? 

        Je dirais que je suis devenu voyageur-auteur à forces de voyages dans une même région : l’ouest de l’Australie, en particulier le Grand Désert de sable et le Kimberley. Mais même si j’accorde de plus en plus de temps à cette activité, je conserve en parallèle un emploi qui me garantit une indépendance financière. Cela m’offre une grande liberté intellectuelle : j’écris sans contrainte de temps et toujours en accord avec mes convictions profondes. 

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Piste de Talawana, près de la communauté de Parnngurr, 2013. © Eddie Mittelette

Comment êtes-vous arrivé en Australie la première fois et qu’est-ce qui vous a fait y revenir ? 

       Mon premier voyage remonte à l’an 2000. J’avais été sélectionné pour représenter la France à la coupe du monde de boomerang à Melbourne. Comme quoi, j’étais peut-être déjà inconsciemment attiré par l’Australie ! Lors de la cérémonie d’ouverture, un Aborigène de la région a réalisé une performance. C’est cet événement qui a planté en moi la première graine pour les voyages suivants. En tout, j’ai séjourné sept fois en Australie. Je suis revenu en 2005 : un voyage d’un an en visa vacances-travail. J’ai découvert le continent en van et ce fut mon premier contact avec le désert australien. Lors de ce séjours, je souhaitais déjà me rapprocher des Aborigènes et il était prévu que j’effectue un volontariat à la communauté de Docker River dans le désert central mais cela n’a finalement pas pu se faire. Ce fut un regret mais aussi le moteur d’un nouveau projet : un voyage plus proche de la nature et de l’humain. Rapidement, c’est l’idée d’un périple à vélo à travers l’ouest australien et le désert central qui s’est imposée. 

Pourquoi le choix du vélo et de cette zone géographique ? 

      Le vélo m’a paru le moyen de transport idéal : sécurisé, lent, propice à la rencontre. Je voulais me poser un défi physique et j’avais la conviction que se présenter différemment, avec la notion d’effort, me permettrait de nouer des liens plus importants. Concernant mon choix de l’ouest australien et mon envie d’aller à la rencontre des Aborigènes Martu, j’ai sans doute été influencé par mes lectures et en particulier par Les derniers nomades d’Australie3 qui relate une expédition conduite par le médecin W.J. Peasley en 1977 à la recherche de Warri et Yatungka, les derniers nomades Martu. Alors que j’imaginais des populations sédentarisées depuis de nombreuses années, cette histoire a mis en lumière l’existence d’un semi-nomadisme contemporain. Warri et Yatungka, les deux protagonistes du livre, étaient nomades jusque deux ans avant ma naissance (en 1979) ! Le contraste est d’autant plus saisissant que le récit se passe dans un État, l’Australie occidentale, qui a vu les premières « explorations » blanches plus d’un siècle auparavant. Cela m’a amené à me questionner sur la part d’autochtonie au sein de cette population sédentarisée depuis peu. 

Votre livre relate deux périples à vélo (2010 et 2013) sur 11 000 kilomètres au total, comment vous y êtes-vous préparé ? 

      Je savais qu’un tel projet pouvait être risqué sans bonne préparation physique et j’avais envie, avant cela, de découvrir la Nouvelle-Zélande. J’y ai séjourné une année entre 2008 et 2009 afin de tester mes capacités dans un environnement moins dangereux. Les défis n’étaient bien sûr pas les mêmes mais cela m’a néanmoins permis de définir mes besoins et de m’équiper en conséquence.

      Concernant l’itinéraire, je souhaitais relier Perth à Darwin et voulais que ma première étape soit Wiluna où se sont sédentarisés Warri et Yatungka. J’étais par ailleurs attendu à la communauté de Warralong dans la région du Pilbara.
Au départ, je n’étais pas totalement isolé, puis j’ai pénétré progressivement dans le Grand Désert de sable. Je n’ai pas forcément suivi les pistes qui s’offraient à moi au coeur du désert. C’est en partie ce qui a motivé un second voyage en 2013 où j’ai pu les emprunter et ainsi effectuer une traversée complète du désert de l’Ouest. 

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Carte des trajets en van et en vélo d’Eddie Mittelette. © CASOAR

      Pour entrer en contact avec les Martu, je me suis rapproché de la photographe et réalisatrice Mégan Lewis qui les a beaucoup photographiés. Au départ elle s’est montrée méfiante : certains voyageurs rejoignent les communautés pour répondre à une sorte de quête mystique et leur vision des Aborigènes est souvent romantique et figée. Mais voyant que mon envie d’apprendre était réelle et que je n’étais pas là pour confirmer des croyances, elle m’a orienté vers la communauté de Warralong et son école indépendante. Travailler auprès des enfants devait me permettre de jouer un rôle plus important et d’être accepté par les adultes, d’abords plus timides. 

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Classe de maternelle, communauté de Warralong, 2010. © Eddie Mittelette

Pour revenir au livre, comment l’avez-vous pensé et quelles étaient vos intentions de rédaction ? 

       Je lisais beaucoup de livres de toutes sortes sur les Aborigènes. L’ethnographie, qui n’est malheureusement pas accessible à tous les lecteurs, est néanmoins la source la plus porteuse d’informations. En tant que non-universitaire, j’ai souhaité produire un contenu à la fois personnel mais aussi sérieux et documenté en le confrontant à des sources historiques et anthropologiques. 

        Lors de mes précédents séjours, j’avais entendu beaucoup de préjugés dépeignant les Aborigènes comme oisifs et alcooliques. Cela résulte d’une méconnaissance et d’une vision biaisée de l’histoire. Le mythe historique oublie souvent que l’Australie n’aurait pas eu le même visage sans la colonisation : appropriation des terres par les Blancs ; utilisation des Aborigènes comme main d’œuvre corvéable à merci, souvent rétribuée avec des rations et quelques vêtements ; exploitation des pisteurs pour les explorations coloniales du territoire. J’en parle notamment dans la postface de L’exploration de l’Australie4 également aux éditions Transboréal, une anthologie historique dans laquelle je mets en lumière le rôle majeur – souvent expurgé de l’Histoire officielle – qu’eurent les Aborigènes dans le succès des explorations coloniales et plus largement dans la construction de l’économie australienne moderne. En allant à la rencontre des Martu, je souhaitais aller au-delà des idées reçues. 

        De plus, je suis persuadé que les Aborigènes ont, sans en avoir conscience, réponse à plusieurs défis de nos sociétés occidentales. Le système de parenté classificatoire5 aborigène par exemple incite à agir pour le bien commun, écartant de fait l’accumulation et les possessions individuelles. Il inscrit chaque individu d’un groupe dans un rôle, lui donnant des droits mais aussi des responsabilités et devoirs, en particulier vis-à-vis de certains membres et d’Aînés. 

       Je pense également au rapport privilégié que chaque groupe aborigène entretien avec son territoire.6 C’est un miroir tendu face à notre monde industrielle mû par une perpétuelle volonté de conquête dans le seul but d’exploiter les ressources. Je pense que c’est cette déconnexion à la terre qui pousse à sa destruction. 

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Route de Ripon Hills en direction de la mine de Telfer, 2010. © Eddie Mittelette

Votre livre est enrichi de nombreuses références, comment avez-vous vécu la confrontation de vos lectures à la réalité ? 

       Je ne parlerais pas de confrontation car je n’avais aucune attente de confirmation. J’espérais en revanche que ce voyage ouvrirait de nouvelles pistes de réflexion. Ce fut le cas avec l’approche concrète des systèmes de parenté auxquels je ne m’étais pas intéressé auparavant. Chez les Martu, je me suis vu attribuer un « nom de peau »7 qui m’a inséré dans un réseau de relations mais qui m’a aussi donné des responsabilités et des devoirs. Ce fut une découverte essentielle et actuellement encore des lectures continuent de m’éclairer sur le sujet. Je considère les sources historiques et anthropologiques comme un ancrage auquel me référer et un outil afin d’affiner ma vision et m’offrir une vue d’ensemble. Finalement, la lecture comme le voyage résultent d’un besoin de ne pas écouter les idées préconçues et sont un moteur pour la défense de cultures que je trouve exceptionnelles ! 

Vivre dans une communauté Aborigène c’est se confronter aux répercussions d’une histoire violente, quelle a été la chose la plus éprouvante pour vous ? 

         Je n’en ai pas parlé dans le livre. C’était en 2010 au retour du « Carnaval » aborigène de la communauté de Punmu. Notre convoi était passé par les backroads8 et nous arrivions à court de vivres. Nous n’avions réussi à chasser qu’une seule outarde australienne. Nous nous sommes rendus sur une exploitation minière proche de celle de Telfer afin d’y acheter de la nourriture. Nous nous sommes retrouvés face à une responsable d’exploitation. Je discutais avec les enfants et, à ce moment là, hormis ma couleur de peau plus rien ne me distinguait du groupe. Elle a posé sur nous un regard profondément condescendant et nous a tendu avec mépris un carton rempli de pain, de pommes, de mauvais fromage et de mauvais jambon comme si nous étions des chiens ! Je lui ai dit que nous ne demandions pas la charité et que nous souhaitions payer de la nourriture. Elle m’a ignoré. Ceux avec qui j’étais ont pris la nourriture sans s’en émouvoir. Tristement, ils ont l’habitude de ces traitements, d’être considérés comme des citoyens de seconde zone. Je n’en ai pas dormi. 

        Il faut savoir que cette mine, comme de nombreuses autres, est en territoire Martu et que son exploitation est rendue possible par le Native Title Act (1993), une loi sur les droits fonciers aborigènes taillée sur mesure pour les industries minières qui essorent le territoire.9

Dans le livre vous contez aussi des moments de joie. Lequel fut le plus marquant ? 

        Ce fut probablement cette même semaine au « Carnaval » aborigène de Punmu en 2010. J’ai eu le sentiment d’être traité comme l’un des leurs. On m’a confié des tâches à remplir. Notamment celle de veiller sur les enfants pendant que les adultes menaient à bien leurs cérémonies funéraires. Plus tard un ancien m’a donné une série d’ordres, dont celui d’allumer le feu. Pour moi, cela voulait dire : « Je te considère comme faisant partie du groupe en ce moment ». Grâce à la confiance acquise, j’ai aussi recueilli les confidences et on m’a confié histoires et anecdotes. Ces liens tissés m’ont beaucoup nourri. 

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Tir au propulseur, communauté de Punmu, 2010. © Eddie Mittelette

Quels sont vos projets en cours ou futurs projets ?

     Il y a un an, en 2019, j’ai réalisé une marche de quatre mois et demi sur 1300 kilomètres le long du fleuve Fitzroy (région du Kimberley). Actuellement je suis en pleine rédaction d’un récit documenté avec comme fil conducteur le rapport des Aborigènes de la région au fleuve et la question de l’accès à l’eau. Je me suis surtout rapproché du peuple Kija (vivant principalement dans la communauté de Warmun et plus récemment celle de Yulumbu) dont l’une des familles avait pratiquement disparu et qui tente aujourd’hui de réapprendre son histoire et de se reconnecter à son territoire.

      Pour mon prochain voyage, j’ai envie de tenter une survie de quarante jours sur quelques centaines de kilomètres le long du réseau hydrographique. Il a été question de faire cette expérience avec Lindsay, un leader Kija afin d’apprendre l’un de l’autre. 

        Je vais prochainement créer une association en France en lien avec l’Australie pour la défense des rivières. Actuellement plusieurs sociétés minières partent à l’assaut de ce territoire, et l’une d’elle s’apprête à effectuer des forages avec le procédé de fracturation hydraulique10 dans la région du fleuve Fitzroy, autour de son estuaire, ce qui serait totalement destructeur pour l’environnement et les populations qui en dépendent pour la pêche et la tenue des cérémonies. 

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« Shortcut », back road entre la communauté de Yakanarra à Fitzroy Crossing, 2019. © Eddie Mittelette

Je remercie chaleureusement Eddie Mittelette pour cet échange passionnant. À très vite sur CASOAR ! 

Margot Kreidl  

Image à la une : Eddie Mittelette à “Billinooka”, près de la communauté de Jigalong, 2013. © Eddie Mittelette. 

1  MITTELETTE, E., 2015. Aborigènes – avec les derniers nomades d’Australie. Paris, Transboréal. 

2  Nom informel désignant l’arrière pays australien.

3  PEASLEY, W.J., 2001. Les derniers nomades d’Australie. Paris, Actes Sud.

4  STUART, J., WILLS, W.J., BURKE, R.H., 2016. L’exploration de l’Australie. Paris, Transboréal. 

5  Le système de parenté aborigène régit les interactions sociales en divisant la société en groupes et sous-groupes (l’un des objectifs étant d’encadrer le mariage et d’éviter la consanguinité).

6  Chaque Aborigène se rattache a un territoire précis qui aurait été crée par l’un de ses ancêtres au temps du Rêve (temps mythique de la création du monde). Avant leur sédentarisation au cours du siècle dernier, les Aborigènes vivaient de manière semi-nomade sur leur territoire.

7  Un « nom de peau » correspond au nom attribué à chaque Aborigène en fonction de sa naissance le rattachant ainsi à un groupe particulier. 

8  Pistes aborigènes précoloniales ou premières routes coloniales, aujourd’hui en marge du réseau routier officielle mais continuant à être empruntées par les Aborigènes.

9  Pour en apprendre plus sur la question des droits fonciers Aborigènes en Australie : https://www.mondediplomatique.fr/1986/11/A/39588#:~:text=Les%20droits%20fonciers%20varient%20beaucoup,leurs%20terres%20et%20sous%2Dsol.&text=Cela%20implique%20qu’en%20cas,peuvent%20que%20s’installer%20ailleurs. (le Monde diplomatique) 

10  La fracturation hydraulique consiste à fissurer une roche par l’injection d’un liquide sous pression afin d’extraire du pétrole ou du gaz d’un substrat trop dense pour être exploité via un puits classique. Pour en apprendre plus sur le sujet :  https://www.futura-sciences.com/planete/definitions/geologie-fracturation-hydraulique-9048/  (Futura sciences)

Bibliographie :

  • MITTELETTE, E., 2015. Aborigènes – avec les derniers nomades d’Australie. Paris, Transboréal. 

  • PEASLEY, W.J., 2001. Les derniers nomades d’Australie. Paris, Actes Sud.
  • STUART, J., WILLS, W.J., BURKE, R.H. (postface MITTELETTE, E.), 2016. L’exploration de l’Australie. Paris, Transboréal. 

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