0 Commentaire

Le marché de l’art à l’heure du coronavirus

        Depuis plusieurs mois la pandémie de Covid-19 bouleverse les habitudes, y compris dans le domaine des arts. À l’heure où se referment, deux événements majeurs de l’agenda artistique parisien : Parcours des mondes (salon d’art extra-européen et d’archéologie) et Art Paris Art Fair (foire d’art moderne et contemporain), CASOAR revient sur l’actualité d’un marché de l’art en pleine mutation.

Post instagram de Parcours des mondes après le vernissage (masqué) du 08 septembre 2020.

À l’aube de la pandémie

        Alors que le rapport annuel Art Basel UBS sur le marché de l’art global rapportait pour 2019 une année en demi-teinte1, l’année 2020 offre à l’ensemble des acteurs du marché de l’art un défi de taille : comment se réinventer en contexte pandémique ?

Le 11 mars dernier, la fermeture anticipée de la TEFAF (European Fine Art Fair) après la détection d’un cas de Covid-19 parmi les exposants2 donne le ton du second semestre 2020. Alors que nombre de galeries et maisons de vente ferment leurs portes, les foires d’art du monde entier font face au dilemme de l’annulation – comme le Bourgogne Tribal Show pour les arts extra-européens – ou du report – choix de la Biennale d’art contemporain de Sydney initialement prévue de mars à juin, fermée 10 jours après son ouverture et repoussée de juin à septembre.

Au printemps, les maisons de vente accusent une baisse de 38 % de leurs ventes par rapport à la même période en 20193 tandis que l’annulation ou le report de plusieurs foires importantes tombe comme un coup de massue sur les galeries. En effet, celles-ci réalisent chaque année dans les foires entre 30 et 80% de leur chiffre d’affaire d’après la gazette Drouot4.
Une solution semble s’offrir aux acteurs du marché de l’art afin “d’endiguer la dégringolade”5 : le basculement d’une partie de leurs activités en ligne.

Toujours d’après le rapport Art Basel UBS, la vente en ligne représentait en 2019, 9% du total des ventes du marché de l’art6. Après plusieurs années d’expansion (+10% de ventes en 2018 et 15% ou plus les années précédentes), la progression du marché des ventes en ligne semblait ralentir en 2019, suivant la tendance globale, avec une hausse de 4% des ventes7.

La vente en ligne était dominée par quelques géants : 4 maisons de ventes contrôlaient 70% des enchères8 et seules quelques galeries avaient fait le pari du numérique en proposant sur leur site un système d’expo-vente avec la mise en place de viewing rooms9, galeries virtuelles. Parmi elles, les galeries d’art contemporain Gagosian et David Zwirner se partageaient la part du lion10.

La galerie virtuelle : nouveau mode d’exposition ?

        Avec le confinement, les viewing rooms (espaces d’exposition virtuels) se sont popularisées. En témoigne l’édition 2020 de la foire d’art contemporain Art Basel Hong-Kong ayant eu lieu exclusivement en ligne. Celle-ci proposait aux visiteurs d’accéder aux viewing rooms des galeries participantes11. 250 000 curieux et acheteurs ont profité de l’initiative (soit bien plus que les 88 000 visiteurs présents sur la foire en 2019). Malgré des ventes moins importantes cette année, l’expérience a été jugée concluante par les organisateurs et pourrait être envisagée sur le long terme12.
L’un des atouts de ce type de manifestations est de briser les frontières. C’est en tout cas ce que semble souligner Philippe Tirault, collectionneur, dans une interview donnée à la gazette Drouot : “On a plus de problème de géographie : je regarde en ligne une expo à Paris et, dix minutes après je suis dans une expo à Berlin”13.

À l’occasion de l’édition 2020 de Parcours des mondes, plusieurs galeries ouvertes au public ont en parallèle affirmé leur présence en ligne via la mise en place d’expositions virtuelles. C’est notamment le cas des galeries Flak et Entwistle, présentant toutes deux une belle sélection d’objets d’Océanie.

Viewing room de la galerie Entwistle (Paris) à l’occasion de l’édition 2020 de Parcours des mondes.

Il est probablement encore trop tôt pour livrer une analyse de l’impact de la popularisation de ce type d’outils. Néanmoins, on observe déjà des changements dans la pratique des galeristes avec, par exemple, une plus grande transparence en ligne : les prix sont souvent affichés dans les expositions virtuelles ce qui est rarement le cas en galerie physique14.

Coup de marteau sur un smartphone : les enchères en ligne

        Depuis le début de l’épidémie, plusieurs maisons de vente aux enchères ont également pris le tournant du numérique. Chez Christie’s, importante maison de vente, 99 ventes en ligne ont été organisées entre mars et septembre 2020 contre 89 pour toute l’année 2019. Ce parti pris leur a permis de recruter 35% de nouveaux clients en plus par rapport à la même période de l’année précédente. La tendance est la même dans d’autres maisons de ventes comme chez Tajan qui a recruté pendant le confinement (France) 40% de nouveaux clients en plus par rapport à la même période en 201915.

Il semblerait que les ventes en ligne touchent principalement les collectionneurs de la génération Y (nés entre le début des années 80 et la fin des années 90, ils représentent près de la moitié des collectionneurs). En effet, 92% des jeunes collectionneurs affirment avoir déjà acheté de l’art en ligne16 et ils sont 29% à préférer ce mode d’acquisition. À l’inverse, les générations précédentes peinent à prendre le tournant digital même si 10% des collectionneurs du baby-boom disent préférer l’acquisition en ligne.
Outre le fait de toucher un public nouveau et/ou plus jeune, l’un des atout de la vente en ligne est la possibilité de proposer un flux constant “d’œuvres de tout prix” au moindre coût17.

Chez Sotheby’s, autre maison de vente importante, il est prévu que 80% des ventes soient dématérialisées dans un avenir proche18. Leur première vente d’arts d’Afrique, d’Océanie, d’Indonésie et des Amériques entièrement en ligne aura lieu du 25 novembre au 4 décembre 202019.

Focus sur l’art aborigène contemporain

       Sur le marché des arts d’Océanie, les objets en circulation sont le plus souvent des artefacts anciens. Les productions aborigènes, essentiellement contemporaines, occupent donc une place particulière : qu’en est-il des artistes en contexte pandémique ?

Au printemps 2020, entre l’annulation de manifestations comme la DAAF (Darwin Aboriginal Art Fair) : importante foire d’art aborigène, et le confinement des communautés rappelant aux Aînés les centres de regroupement des populations créés dans la deuxième partie du XXème siècle, la situation des artistes aborigènes était particulièrement préoccupante. Mais managers et artistes ont su faire preuve de résilience trouvant, eux aussi, une partie de la solution en ligne.

Annulée à la mi-avril la DAAF (Darwin Aboriginal Art Fair) s’est finalement tenue du 6 au 14 août entièrement en ligne. Pour cet événement, chacun des 69 centres d’art participant fut chargé de la production de son contenu : photo, vidéo etc. Ce format qui favorise la prise de parole directe des artistes a été particulièrement apprécié. D’autres manifestations importantes ont également fonctionné sur le même modèle comme la CIAF (Cairns Indigenious Art Fair) qui s’est tenue en ligne du 14 au 23 août 2020. Janina Harding, directrice artistique, souhaite d’ailleurs maintenir à l’avenir une présence sur internet pour diffuser en direct certains événements de la CIAF.

Post instagram du Mimili Maku art centre à la veille de l’ouverture en ligne de la DAAF (Darwin Aboriginal Art Fair) pour promouvoir le travail de vannerie des artistes du centre.

En plus de leur visibilité et de la liberté de parole laissée aux artistes, ces foires virtuelles ont pour avantage de proposer une gamme de productions inhabituellement large : peintures et sculptures de tout prix mais aussi objets peints à quelques dollars offrant une opportunité de vente à de jeunes artistes (qui débutent souvent leur carrière par de petits objets).

En dehors de ces grands événements, les centres d’art ont également affirmé leur présence en ligne. Le APY Art Center Collective (Territoire du Nord), rassemblant plusieurs centres d’art des territoires Anangu, Pitjantjatjara et Yankunytjatjara, a été présent sur Instagram, Facebook et Twitter mettant en ligne photos, profils d’artistes et explications des mythes et pratiques artistiques.
Interviewée dans le magazine Artlink, Skye O’Meara, manager du APY Art Centre Collective rapporte être satisfaite des ventes en ligne du printemps et de l’été 2020. Elle attribue ce succès en partie au confinement ayant encouragé les potentiels acheteurs à se concentrer sur leur environnement domestique.

Cecilia Alfonso, manager des artistes Warlukurlangu (basés dans les communautés de Yuendumu et Nyirripi), attribut le succès des ventes en ligne a un autre fait d’actualité : le mouvement Black Lives Matter qui en Australie a encouragé la population à s’intéresser aux problématiques aborigènes. L’achat direct aux centres d’art, qui offre le plus haut niveau de retour financier aux communautés est particulièrement attrayant pour les consommateurs sensibilisés. Alfonso souligne d’ailleurs que la plupart des interactions commerciales ont été accompagnées de messages de soutien et d’un bel échange.

Malgré cette indépendance nouvelle, O’Meara (manager du APY Art Center Collective) réaffirme l’importance de la galerie. En effet, les événements actuels stimulent les ventes mais ne favorisent pas le développement de carrières artistiques. Là où le centre d’art promeut tous ses artistes, la galerie contribue à créer des carrières individuelles en soignant ses “stars”20.

       Voilà pour ce bref tour d’horizon du marché de l’art, résolument digital, à l’heure du coronavirus. À bientôt sur CASOAR !

Margot Kreidl


1 La gazette de Drouot, “The Art Market 2020 : un marché en demi-teinte” : https://www.gazette-drouot.com/article/the-art-market-2020%25C2%25A0%253A-un-marche-en-demi-teinte/14467


2 Le quotidien de l’Art, “Fermeture anticipée de la TEFAF Maastricht” : https://www.lequotidiendelart.com/articles/17313-fermeture-anticip%C3%A9e-de-la-tefaf-maastricht.html


3 Gestion de fortune : le magazine de la gestion privée, “Un nouvel élan après la crise du coronavirus” : https://www.gestiondefortune.com/banque-cgp/6715-march%C3%A9-de-l-art-en-ligne-un-nouvel-%C3%A9lan-apr%C3%A8s-la-crise-du-coronavirus.html


4 La gazette Drouot, “les collectionneurs face à la crise du Covid-19” : https://www.gazette-drouot.com/article/les-collectionneurs-face-a-la-crise-du-covid-19/14772


5 Le Monde, “Le Covid force le marché de l’art à se convertir au Web” : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/07/le-covid-force-le-marche-de-l-art-a-se-convertir-au-web_6051283_3234.html


6 Ibid


7 Gestion de fortune : le magazine de la gestion privée, “Un nouvel élan après la crise du coronavirus” : https://www.gestiondefortune.com/banque-cgp/6715-march%C3%A9-de-l-art-en-ligne-un-nouvel-%C3%A9lan-apr%C3%A8s-la-crise-du-coronavirus.html


8 Le Monde, “Le Covid force le marché de l’art à se convertir au Web” : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/07/le-covid-force-le-marche-de-l-art-a-se-convertir-au-web_6051283_3234.html


9 Le Quotidien de l’Art, “L’offensive digitale des méga-galeries”


10 Libération, “”Viewing rooms” : le rebond des clics” : https://next.liberation.fr/arts/2020/03/29/viewing-rooms-le-rebond-des-clics_1783491


11 Ibid


12 La culture à Audencia, “Les conséquences du Covid-19 sur le marché de l’art” : https://culture.audencia.com/les-consequences-du-covid-19-sur-le-marche-de-lart/


13 La gazette Drouot, “Les collectionneurs face à la crise du Covid-19” : https://www.gazette-drouot.com/article/les-collectionneurs-face-a-la-crise-du-covid-19/14772


14 Artsy, “Will Online Viewing Rooms Increase Price Transparency at Galleries” : https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-will-online-viewing-rooms-increase-price-transparency-galleries


15 Le Monde, “Le Covid force le marché de l’art à se convertir au Web” : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/07/le-covid-force-le-marche-de-l-art-a-se-convertir-au-web_6051283_3234.html


16 Artsy, “What You Need to Know from the Art Market 2020 Report” : https://www.artsy.net/article/artsy-editorial-art-market-2020-report


17 Le Monde, “Le Covid force le marché de l’art à se convertir au Web” : https://www.lemonde.fr/economie/article/2020/09/07/le-covid-force-le-marche-de-l-art-a-se-convertir-au-web_6051283_3234.html


18 Ibid


19 Sotheby’s, “Arts d’Afrique, d’Océanie, d’Indonésie et des Amériques” : https://www.sothebys.com/en/buy/auction/2020/arts-dafrique-doceanie-dindonesie-et-des-ameriques-2?locale=en


20 Artlink, “The virtual world of the Aboriginal art Market in 2020 : https://www.artlink.com.au/articles/4850/the-virtual-world-of-the-aboriginal-art-market-in-/?fbclid=IwAR13dOiwW2kcFGqYmDP76YuunWRPbYtH3rF4KeLenhr_vRbvYg6rPXejV5E

Écrire un commentaire


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.