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Évoquer et invoquer le surnaturel – les objets de la chasse aux têtes et de la pêche à la bonite (partie 2)

      La semaine dernière nous vous proposions d’envisager les passerelles et similitudes symboliques existant entre la chasse aux têtes et la pêche à la bonite, deux activités qui étaient (et est toujours en ce qui concerne la pêche à la bonite) déployées en mer à l’ouest et au sud-est de l’archipel des Salomon. Ces activités ont donné lieu à la production de nombreux objets et images constituant un ensemble formel cohérent, notamment en raison de l’emploi, dans leur fabrication, de dispositifs techniques et visuels communs aux Salomon occidentales et orientales. Quels sont ces dispositifs? Dans quels buts sont-ils employés? Comment l’usage des objets de la pêche à la bonite et de la chasse aux têtes détermine-t-il leurs caractéristiques matérielles et formelles ? Ce sont quelques unes des questions auxquelles nous essayons de répondre cette semaine.

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Carte des îles Salomon, Buka-Bougainville et des îles Santa Cruz. © CASOAR

Analogies formelles et encodage des signes: un moyen de s’approprier des capacités spécifiques

       Les bonites sont considérées comme étant envoyées par les esprits. L’arrivée des bancs de bonites constitue alors un « baromètre qui révèle l’état des relations existant entre la société et le monde surnaturel ».1  De même, tous les animaux qui leur sont associés font référence aux ancêtres qui, en les laissant capturer, témoignent de leur bienveillance à l’égard des humains. Par un procédé métonymique fréquent, les animaux entourant les bancs peuvent être représentés pour évoquer la bonite, et ainsi faire référence aux esprits qui la contrôle. Et plus que les animaux eux-mêmes, ce sont certaines de leur caractéristiques physiques, généralement associées à des aptitudes  marquantes, qui sont au centre de l’iconographie figurative dans le sud de l’archipel des Salomon.

            Les associations iconographiques qui en découlent ne sont pas uniquement symboliques, mais résultent d’une observation attentive de l’environnement. On retrouve ces analogies formelles sur nombre d’objets liés à la chasse aux têtes et à la pêche à la bonite, et jusque sur les corps des hommes qui avant une attaque peignaient sur leurs visages des formes évoquant par exemple le hochequeue, un oiseau capable de dresser et remuer la queue avec une agilité que le guerrier serait inspiré d’imiter dans ses esquives.2 Au delà de la simple évocation, ces systèmes de représentation sont mis sciemment en œuvre pour s’approprier les capacités de l’entité évoquée.

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Musumusu, Nouvelle-Géorgie, XIXème siècle. © National Gallery of Australia, Canberra.

    L’illustration la plus emblématique de ce procédé – et peut-être l’objet de plus emblématique des îles Salomon3 – est le musumusu. Employées dans le cadre de la chasse aux têtes, ces figures de proue sont une part importante de la pirogue de guerre. Leur fonction principale était de protéger la pirogue et ses occupants contre les éléments naturels et surnaturels – des orages aux esprits marins menaçants. Les larges yeux et oreilles aidaient à repérer les esprits de la mer néfastes. Assez petites, car attachées au bas de la proue, au niveau de la ligne de flottaison, elles portent des imitations d’écarteurs d’oreilles et des lignes d’incrustations avec motifs de flots rappelant les parures et peintures faciales portées par les hommes. Certaines de ces incrustations de coquillages sont faites de motifs en forme de Z appelés à Roviana asepaleo, «petite bouche de poisson appât » (« small baitfish’s mouth »).4 On peut se demander si cette appellation, venue selon toute vraisemblance d’une analogie formelle, ne renvoie pas également à une qualité – celle d’appâter les bonites et, d’une certaine manière, les hommes – qualité nécessaire au bon déroulement d’une chasse aux têtes.

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Portrait of a boy wearing ear ornaments, photographe inconnu, prise durant le voyage de la HMS Royalist (1891-1891).

        Les autres noms utilisés pour désigner ces figures de proue sont nguzunguzu – aire du lagon de Roviana – et toto-isu – dans le lagon de Marovo. Jari Kupiainen5 nous propose une hypothèse étymologique : isu signifierait « nez » et toto l’action de pointer quelque chose. Cela a aussi pu être traduit par « long nez ». Ce prognathisme canin se retrouve dans une histoire orale du lagon de Roviana à propos d’un chien mythique qui assistait les chasseurs de têtes dans leurs raids :

« Il y avait un chien qui aboyait dans la direction d’où les ennemis provenaient. Lorsqu’il mourut, on fabriqua un chien de pierre qui se tournait alors pour faire face à la menace. Aujourd’hui, il ne reste que la tête, après que quelqu’un eu cassé le corps… Il a le pouvoir de dire aux gens où aller pour se battre à Bogotu (Santa Isabel) ou à Lauru (Choiseul). Il se retournerait et ferait face à la direction la plus appropriée, celle que les guerriers devraient emprunter. »6

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Musumusu, Salomon occidentales, XIXème siècle. © National Gallery of Australia, Canberra

      La plupart des figures de proue ont les mains jointes sous le menton. Certaines tiennent des oiseaux ou des têtes humaines. Si ces dernières évoquent la chasse aux tête, la signification de l’oiseau n’est pas claire. Selon Crispin Howarth il s’agit peut-être un motif d’influence missionnaire, ou, plus vraisemblablement, d’une allusion à la navigation, la concentration de certains oiseaux permettant de localiser les terres.7 Selon les procédés analogiques déjà évoqués, on pourra également avancer l’hypothèse qu’il s’agisse d’une représentation de frégate, oiseau qui, nous le rappelons, permet de repérer les bonites et est associé par son comportement violent à l’imaginaire de la chasse aux têtes.

         Les animaux, dont on cherche à s’approprier les capacités – agressivité de la frégate, claire-voyance du chien, etc. – sont régulièrement directement évoqués par les matériaux eux-mêmes – coquilles de bénitiers et de nautiles pour les monnaies et incrustations, dents de chiens ou de marsouins pour les parures corporelles.

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Collier de dents de marsouin et perles, lagon de Roviana, XIXème siècle. Collection Conru, in Waite & Conru, 2008.

      Ainsi, par une sorte de double métonymie, le motif ou la matière évoquent l’animal, qui lui-même évoque une entité surnaturelle. Ce système d’encodage rappelle le procédé de nommer les ancêtres par des périphrases.8 On cherche dans les deux cas à se prémunir d’un rapport trop direct avec les pouvoirs ancestraux, certes indispensables au bon fonctionnement de la société, mais dangereux et imprévisibles.

Le contraste : marqueur visuel d’un contexte exceptionnel

      Le dénominateur commun de nombre d’artefacts des îles Salomon, et qui crée une grande unité stylistique au sein de la production, est un fort contraste visuel, opposant généralement de larges surfaces noires à des motifs incrustés ou peints en blanc. On retrouve aussi souvent la présence de la couleur rouge. Ce contraste est le fait des techniques mises en œuvre lors de la fabrication des objets.
Sandra Revolon, lorsqu’elle détaille la chaîne opératoire des bols des hommes à Aorigi (à l’est des îles Salomon) s’attarde en particulier sur les incrustations de nautiles.9 Après avoir découpé des languettes de coquille à l’aide d’une machette, on les scie plus finement au couteau, à la forme des emplacements prévus pour elles dans la pièce de bois. On en polit ensuite la surface afin de les faire briller. Une fois les éléments de coquilles fixés sur la pièce à l’aide de résine de noix de panarium, on applique une laque de surface noire et mate mêlant sève de toko (Macaranga similis) et charbon.10
On retrouve ces associations de couleurs contrastées dans d’autres productions de la vie sociale et rituelle, tels les corps des guerriers. Avant de partir en expéditions, ceux-ci se couvraient le visage de charbon, ce qui tranchait avec les motifs tracés à la chaux sur leurs corps et leurs visages, avec leurs parures en coquilles de bénitiers et avec leurs pectoraux découpés dans des coquillages géants.

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Jeune guerrier de Owa Raha (Santa Ana) en tenu de fête, photographie prise par H. A. Bernatizk en 1939. On voit qu’il porte entre autre un pectoral taillé dans un coquillage géant.

       Accompagnant les guerriers, les pirogues de guerre aussi étaient laquées de noir et incrustées de coquillages, ce qui était censé favoriser une forte concentration de mena (pouvoir)11 et donc favoriser le bon déroulement de l’expédition.

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Homme posant à côté d’une pirogue de guerre, Nouvelle-Géorgie, vers 1893-1894, attribuée au lieutenant H.T.B. Somerville. Reproduction avec l’aimable autorisation d’Anthony Meyer.

      À Aorigi, la laque noire et les incrustations de coquillages distinguent de nos jours les objets sacrés des objets d’usage courant, et le contraste visuel est « lu comme l’effet de l’opposition entre la vie ordinaire et la vie rituelle ».12 Par ailleurs, il est notable que ce contraste tranche nettement avec l’environnement d’Aorigi, d’où ce type d’opposition blanc/noir est absent, sauf dans les moments auxquels on associe la présence des esprits – contrastes créés par la lumière rasante à l’aube sur la plage, réverbération accentuée par un ciel chargé de nuages. La lumière contrastée de l’aube et du crépuscule indique un moment où les esprits prennent possession des espaces occupés par les humains pendant la journée.

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Le crépuscule sur la plage, Aorigi. © Sandra Revolon

Brillance et iridescence : l’essence des esprits

[CASOAR a publié par le passé un article détaillé sur le phénomène d’iridescence dans les Salomon orientales, auquel je ferai référence et que je vous invite à (re)lire si la thématique vous plaît!]

       Essentielle dans les effets de contraste, la lumière à un rôle central dans la gestion du surnaturel aux îles Salomon. Plus encore, ce sont certaines de ses qualités particulières qui importent.
Dans la langue des Owa, plusieurs termes sont utilisés pour qualifier ce qui est lumineux. Ces termes sont différenciés selon que la source de lumière qu’ils désignent est directe ou non. Le verbe toga s’emploie pour les sources de lumière secondaires, celles qui ne produisent pas d’éclat mais le diffusent. Par ailleurs, « lorsque ces notions sont discutées par les détenteurs des savoirs ésotériques, experts en rituels (mwane apuna) et experts en sculpture (mwane ni manira), le verbe toga et sa forme nominale togatoga(na) revêtent une signification plus précise : ils désignent ce qui brille d’une lumière nécessairement reflétée et aveuglante ».13
Dans cette catégorie de sources lumineuses entrent en premier lieu le nautile lorsqu’il est poli, la chaux de corail, la peau des bonites et la marque qu’elle laisse sur le torse des jeune garçons au moment de l’initiation, l’océan à l’aube, certains nuages déjà évoqués. S’ils peuvent avoir l’air de manquer d’unité, ces éléments participent tous du même phénomène optique : l’iridescence (ou goniochromisme), c’est-à-dire la faculté de décomposition de la lumière propre à certains corps et ayant pour effet, au moment de la refléter, de n’en rendre que certaines teintes, selon le mécanisme du prisme. Leur surface paraît alors changer de couleur selon l’angle sous lequel on la regarde ou selon l’angle par lequel elle est éclairée. De plus, tous les éléments sus-cités sont associés aux morts, dont les diverses catégories ont été évoquées la semaine dernière.
Selon les conceptions d’Aorigi, c’est au moment du décès que le principe vital d’une personne (afigona) se transforme pour devenir un ataro, un être invisible chargé en mena de manière intrinsèque – contrairement aux vivants, qui ne possèdent du mena qu’à certaines conditions.14 Parallèlement, un des premiers signes visibles de la thanatomorphose15 est « l’apparition d’une irisation sur la chair crue »16, phénomène particulièrement remarquable sur la chair des thonidés, Dans ce contexte précis, l’iridescence opère comme un indice du passage d’organisme vivant à corps mort, d’être vivant à ancêtre, du monde des hommes à celui des esprits.

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Exemple d’iridescence : la nacre de l’intérieur d’un coquillage. © Sandra Revolon

     Les éléments iridescents, sources de lumière à la fois indirecte et changeante, traduisent la présence des esprits. Parmi les organismes vivants, rares sont ceux qui ont la capacité naturelle de diffracter la lumière. Avec les cellules pigmentaires iridophores de sa peau, la bonite en fait partie. Il en va de même pour le corail, et certains coquillages, comme le nautile. Sandra Revolon souligne le fait que ces trois animaux produisent des interférences lumineuses qu’ils soient vivants ou morts, ce qui les place dans un « état liminal », à la jonction des deux.17 Ce n’est donc pas un hasard si ces deux dispositifs techniques, l’usage de chaux et d’éclats de coquilles, sont associés sur les objets de la pêche à la bonite, et plus généralement sur les objets revêtant une importance cérémonielle. Tout comme les systèmes visuels de contraste, la brillance caractérise ce qui entretient une proximité avec les morts. En dotant les objets dévolus aux rites d’éléments iridescents, on attire, grâce au miroitement, les ancêtres sur le lieu du culte. En d’autres termes, « les objets sacrés fonctionnent un peu comme des appâts ».18 Les Owa ont donc mis au point des dispositifs attestant de la présence des ancêtres défunts et leur permettant de contrôler leurs apparitions parmi eux. L’utilisation généralisée d’éclats de nautiles sur les objets de la chasse aux têtes et de la pêche à la bonite d’est en ouest des îles Salomon répond le plus probablement à des desseins similaires.

Le langage corporel comme discours social dans les îles Salomon

       De même que l’usage récurrent du noir et du blanc, la répétition de postures et d’attitudes codifiées, sur les représentations anthropomorphes et zoomorphes des Salomon, est un marqueur visuel important et distinctif. Comment le corps, à travers des codes intelligibles par la communauté, peut-il communiquer des idées précises ?  Un exemple concret réside dans une position qu’on retrouve sur beaucoup d’effigies anthropomorphes. Celles-ci, lorsque le corps est apparent dans sa totalité, sont souvent représentées assises, genoux repliés contre le torse, coudes touchant les genoux, et mains jointes sous le menton. Selon Deborah Waite, cette posture renverrait aux coutumes d’inhumation imposant de placer le corps en position assise, exactement comme sur ces figures. Cette référence funéraire, selon les mêmes principes d’analogies expliqués précédemment, serait une référence directe à la présence des esprits.19 Waite souligne aussi que sur beaucoup de photographies du XIXème siècle on peut voir, placées à côté des reliquaires ancestraux, de telles sculptures en positions iconiques – debout jambes bien parallèles, ou assises avec les genoux relevés comme nous venons de le décrire – et ce dans l’intention de produire des images d’esprits.20 Ces positions, toutes symboliques, agissent  comme éléments d’un discours visuel clair, renvoyant à des notions rituelles précises.

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« Effigie de Banara » en position assise, avant 1938. © South Sea Islands Museum, Corrangbong

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Plaque ajourée de coquillage géant (40cm) avec figure anthropomorphe assise. © Musée Barbier-Mueller, Genève

        Autre composante du corps à grande porté symbolique aux Salomon occidentales : la tête. Elle est considérée comme la partie la plus importante du corps en tant que siège du mena et de l’esprit  – c’est aussi pour cela qu’elle est convoitée. Cette attention portée à la tête se traduit régulièrement par une hypertrophie. Outre les représentations en trois dimensions, « la tête elle-même (ou le visage) apparaît parfois sur des tablettes votives en coquille de bénitier ajourées, gravée sur la lame d’une massue, […] sous la forme d’un crâne décoré d’anneaux de coquillages et autres parures »21 ou sur certain kapkap (ornements de tête).

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Kapkap ou dala (ornement de tête), Salomon occidentales, avant 1956. © Museum Victoria, Melbourne.
On peut voir quatre représentations de têtes humaines rayonnant à partir du motif central.

        À l’inverse, la tête peut être mise en valeur, en négatif, par son absence.22 Le cas des représentations de l’esprit Kesoko, esprit surnaturel des récifs, l’illustre parfaitement. Ces figures servaient d’ornement de canoë dans la zone du lagon de Ramada en Nouvelle-Géorgie. Les histoires décrivent Kesoko comme un pêcheur et chasseur de têtes, et comme ayant le pouvoir de faire apparaître les vagues et de faire chavirer les pirogues. C’est l’adversaire principal de l’esprit incarné par les proues de pirogue.23 Ses représentations sont caractéristiques par la substitution d’une frégate à la tête humaine.

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Figure de pirogue représentant Kesoko, Salomon occidentales, avant 1893. © Museums Victoria, Melbourne
Cette figure tend à la bidimensionnalité, à l’exception de la tête de la frégate qui elle est clairement tridimensionnelle, procédé permettant d’attirer plus encore l’attention sur cet élément. Cette tête possède des attributs à la fois humains (une partie supérieure imitant les cheveux décolorés à la chaux, des écarteurs d’oreilles) et aviaires (le bec notamment).

     Ces processus de codage visuel – c’est-à-dire le fait que les mêmes traits soient continuellement répétés et créent des significations précises – renvoient à des corps sociaux.24 En effet, si les ornements corporels  (coquillages, peignes, écarteurs, peintures faciales) et les objets de prestige (bâtons cérémoniels, massues, boucliers) sont des indices soulignant des appartenances régionales ou un statut social, les positions et gestuelles répétées peuvent aussi donner des informations sur l’identité d’une personne. Le tout – parures, objets de , techniques du corps25 – constituent le corps social.

            Le langage corporel peut également chercher à agir sur les adversaires, que ce soit lors d’un échange commercial ou d’une expédition de chasse aux têtes. Pour Nicholas Thomas, la petite tête humaine régulièrement tenue entre les mains des musumusu, en « évoquant directement la décapitation, terrifierait les hommes avant d’inquiéter les esprits ».26 Cette allusion au meurtre aurait pour but de déstabiliser les ennemis.
On peut analyser de la même manière les boucliers à incrustations. Très peu sont connus, moins de trente dans le monde, et tous ont été produits durant une courte période couvrant la première moitié du XIXème siècle. Ils reprennent la forme des boucliers de guerre en vannerie – étroits et légers, permettant de se protéger des flèches et des lances. Ils en reprennent même la technique structurelle, la vannerie étant recouverte en outre d’une résine végétale dans laquelle on incruste des éclats de nautiles.

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Bouclier à incrustations de nautile, provinces de Santa Isabel et Guadalcanal , avant 1918. © Australian Museum, Sydney

       On sait peu de chose sur ces objets, si ce n’est que leur préciosité les rend peu fonctionnels, même si l’hypothèse d’une utilisation pendant les raids n’est pas à exclure.27 Il s’agissait probablement d’objets de prestige appartenant à de puissants chefs de guerre et réservés soit à un usage cérémoniel, soit à une mise en scène d’apparat au moment de l’attaque. On pouvait en effet avoir recours à des danses en contexte guerrier, comme on le rapporte aujourd’hui à Gao (Santa Isabel), afin de distraire l’attention de l’ennemi, qui se laissait alors surprendre par l’assaut, point culminant de la chorégraphie.28 Les motifs chatoyants des boucliers participaient peut-être à rendre ces mises en scène captivantes et déstabilisantes.

      Bien qu’ils soient tous différents, tous les boucliers à incrustations connus reprennent la même composition, avec une figure centrale très allongée, aux bras levés, et quelques petites têtes disposées de part et d’autre. On peut encore y voir une allusion à la chasse aux têtes. Mais, plus que cette iconographie menaçante sur les boucliers et les figure de proues, ce qui pouvait inquiéter d’une certaine manière ceux qui se retrouvaient en présence de tels artefacts était le violent étalage de richesses – à travers les coquillages ornant la pirogue, et les incrustations de coquille de nautiles formant les motifs. Si la richesse effraye, c’est qu’elle n’est pas une notion profane, mais bien une expression de puissance magique et une manifestation de force. Toujours dans un but de déstabilisation il est donc possible que les hommes puissants, au moment du combat, aient voulu faire étalage de leur fortune, laquelle participe de la puissance de leurs corps sociaux. Le langage corporel, qui cherche à inscrire dans les corps et à travers eux un rapport hiérarchique écrasant, participe aux îles Salomon d’une véritable « esthétique de l’intimidation ».29

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Skull ceremony on beach of Vella Lavella after raid on Savo, Nouvelle-Géorgie, vers 1920. Photographie prise par Edward. A. Salisbury.  Reproduction avec l’aimable autorisation d’Anthony Meyer.

       Les outils, armes, véhicules, représentions employés lors et en marge des activités de chasse aux têtes ou de pêche à la bonite, parce qu’ils reposent sur des dispositifs techniques qui matérialisant des principes sociaux et cosmologiques communs, constituent un ensemble au sein duquel les dimensions visuelles et symboliques sont l’objet de toutes les attentions. Ces attentions, le soin qui est mis dans les productions matérielles, poursuivent un but dont nous avons esquissé les contours : rendre les objets efficients du point de vue rituel. Dans le troisième et dernier article de cette série, nous verrons quelles sont, associées aux moyens techniques que nous avons exposés aujourd’hui, les conditions idéologiques de l’efficacité rituelle des objets de la chasse aux têtes et de pêche à la bonite.

Margot Duband

Image à la une : Salomon Islanders Canoe, vers 1895-1905. Photographe anonyme. Reproduction avec l’aimable autorisation d’Anthony Meyer.

1 DAVENPORT, W. H., 1968. « Sculpture of the Eastern Solomon Islands », Expedition, 10 (2), pp. 4-25. Traduction Waite,  1983.

2 SCOTT, M. W., In REVOLON, S. et MELANDRI, M. (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. L’art en noir et blanc des îles Salomon. Paris, Somogy éditions d’art, p. 175.

3 Jusqu’à se retrouver, de nos jours, sur les pièces de un dollar salomonais.

4 HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia, p. 94.

5 KUPIAINEN, J., 1999. Toto isus, charms and photos: visual ethnography on Gatokae, Western Solomon Islands. SIGHTS-Visual Anthroplogy Forum. Cité par WAITE, D., In HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia, p. 71.

6 Texte original : « There was a living dog which barked in the direction from which enemies came. When it died a stone dog was made which also turned to face the direction of threat. Today all that remains is the head after somebody broke the body… […] He has the power to tell people where to go and fight on Bogotu [Santa Isabel] or Lauru [Choiseul]. He would turn and face to the appropriate direction where the warriors should go. »
Traduction Française : Margot Duband.
SHEPPARD, P., WALTER, R. et NAGAOKA, T., 2000. «The archeology of head-hunting in Roviana Logoon, New Georgia », Journal of the Polynesian Society, 109, p. 21.

7  HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia, p. 94.

8 REVOLON, S., 2006. « « Les esprits aiment ce qui est beau » ; Forme, sens et efficacité rituelle des sculptures owa (Est des îles Salomon) ». Annales de la fondation Fyssen, 21, p. 68.

9 Il convient d’attirer l’attention sur ce point : les inclusions blanches présentes sur les pièces des îles Salomon sont bien faites d’éclats de coquilles de nautiles polis, et non de nacre comme cela est parfois indiqué.

10 Revolon, S., 2007. « Sacrés curios. Du statut changeant des objets dans une société mélanésienne (Aorigi, à l’est des îles Salomon)», Gradhiva, 6, pp. 58-69.

11 « En langue arosi, les mots ayant pour racine mena (une variante du terme océanien mana) font référence tant à un pouvoir important qu’à l’action de ce pouvoir. » SCOTT, M. W., In REVOLON, S. et MELANDRI, M. (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. L’art en noir et blanc des îles Salomon. Paris, Somogy éditions d’art, Loc. Cit.

12 REVOLON, S., 2006. « « Les esprits aiment ce qui est beau » ; Forme, sens et efficacité rituelle des sculptures owa (Est des îles Salomon) ». Annales de la fondation Fyssen, 21, p. 69.

13 Revolon, S., 2012. « L’éclat des ombres ». Objets irremplaçables, Techniques et Culture, 58., p. 253.

14 REVOLON, S. et MELANDRI, M. (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. L’art en noir et blanc des îles Salomon. Paris, Somogy éditions d’art, p. 149

15 Ensemble des altérations morphologiques que la mort entraîne sur les organismes.

16 REVOLON, S. et MELANDRI, M. (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. L’art en noir et blanc des îles Salomon. Paris, Somogy éditions d’art, Loc. Cit.

17 Ibid, p.150.

18 CHATAIGNER, M., 2018. « Le pouvoir de la lumière : le phénomène d’iridescence dans les Salomon orientales ». CASOAR. https://casoar.org/2018/11/14/le-pouvoir-de-la-lumiere-le-phenomene-diridescence-dans-les-salomon-orientales/

19 WAITE, D. et CONRU, K., 2008. Trésors des îles Salomon : la collection Conru. Milan, cinq continents, p. 18.

20 HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia, p. 34.

21 WAITE, D. et CONRU, K., 2008. Trésors des îles Salomon : la collection Conru. Milan, cinq continents, Loc. Cit.

22 HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia, p. 39.

23 Ibid.

24 HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia, p. 34.

25 MAUSS M., 1997 [1950]. Sociologie et anthropologie. Paris, Presses universitaires de France, pp. 365-388.

26 THOMAS, N., 1995. L’Art de l’Océanie. Londres, Thames & Hudson, p. 92.

27 Johanna Whiteley in REVOLON, S. et MELANDRI, M. (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. L’art en noir et blanc des îles Salomon. Paris, Somogy éditions d’art, p.140.

28 Ibid.

29 THOMAS, N., 1995. L’Art de l’Océanie. Londres, Thames & Hudson, Loc. Cit.

Bibliographie :

  • CHATAIGNER, M., 2018. « Le pouvoir de la lumière : le phénomène d’iridescence dans les Salomon orientales ». CASOAR, https://casoar.org/2018/11/14/le-pouvoir-de-la-lumiere-le-phenomene-diridescence-dans-les-salomon-orientales/
  • DAVENPORT, W. H., 1968. « Sculpture of the Eastern Solomon Islands », Expedition, 10 (2), pp. 4-25.

  • HOWARTH, C. et WAITE, D., 2011. Varilaku. Pacifics arts from the Solomon Islands. Canberra, Publishing Department of the National Gallery of Australia.

  • KUPIAINEN, J., 1999. Toto isus, charms and photos: visual ethnography on Gatokae, Western Solomon Islands. SIGHTS-Visual Anthroplogy Forum.

  • MAUSS, M., 1997 [1950]. Sociologie et anthropologie. Paris, Presses universitaires de France.

  • REVOLON, S., 2006. « « Les esprits aiment ce qui est beau » ; Forme, sens et efficacité rituelle des sculptures owa (Est des îles Salomon) ». Annales de la fondation Fyssen, 21, pp. 62 -73.

  • REVOLON, S., 2007. « Sacrés curios. Du statut changeant des objets dans une société mélanésienne (Aorigi, à l’est des îles Salomon)». Gradhiva, 6, pp. 58-69.

  • REVOLON, S., 2012. « L’éclat des ombres ». Objets irremplaçables, Techniques et Culture, 58., pp 252-263.

  • REVOLON, S. et MELANDRI, M. (dir.), 2014. L’éclat des Ombres. L’art en noir et blanc des îles Salomon. Paris, Somogy éditions d’art.

  • SHEPPARD, P., WALTER, R. et NAGAOKA, T., 2000. « The archeology of head-hunting in Roviana Logoon, New Georgia », Journal of the Polynesian Society, 109, pp. 9-38.

  • THOMAS, N., 1995. L’Art de l’Océanie. Londres, Thames & Hudson, pp. 88-94.

  • WAITE, D. et CONRU, K., 2008. Trésors des îles Salomon : la collection Conru. Milan, cinq continents.

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