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Les marins sont-ils les premiers ethnologues français ? Une brève histoire du musée de la Marine du Louvre

       Marine, ethnographie et Louvre ? Pour les lecteur du XXIème siècle que nous sommes, il y a fort à parier que ces mots semblent bien éloignés les uns des autres. Et pourtant ! Si l’idée de pousser la porte du musée de la Marine pour y rencontrer des œuvres extra-européennes nous paraît saugrenue aujourd’hui, c’est bien dans le giron de la Marine que naît, en France, l’embryon de l’un des premiers musées ethnographiques.1 Le musée de la Marine, qui ouvre ses portes au public officiellement le 22 juillet 1830, comporte ainsi, dès son inauguration, des collections ethnographiques.2 Quant au palais du Louvre qui accueille le musée en son sein, là aussi, le lecteur moderne a de quoi s’interroger. Pourquoi un musée de Marine au Louvre ? L’association des arts d’Afrique, d’Asie ou d’Océanie au fameux musée a également de quoi nous interpeller ! Malgré la récente ouverture du Pavillon des Sessions en 2000, nous nous dirigerions davantage vers le Quai Branly ou le musée Guimet pour admirer ces collections extra-européennes. Alors comment expliquer ce lien qui nous paraît à présent si curieux ?

      Pour répondre à cette question, il nous faut en premier lieu comprendre l’importance de la Marine pour la France du XIXème siècle. Si aujourd’hui les Français connaissent quelques grands noms de navigateurs légendaires, force est de constater que l’aura entourant cette institution semble aujourd’hui quelque peu surannée et réduite à son rôle militaire… La Marine joue pourtant un grand rôle dans l’histoire française ! Fondée au début du XVIIème siècle par le Cardinal Richelieu, elle est, moins d’un siècle plus tard, la plus puissante d’Europe. Le royaume devient alors une importante puissance coloniale et hisse le drapeau français dans de nombreuses îles des Antilles, mais également en Amérique du Nord, en Inde et en Afrique de l’Ouest. Dans la première moitié du XVIIIème siècle, le commerce colonial représente ainsi un tiers du volume du commerce extérieur de la France, devenu premier pays sucrier au monde3 en s’appuyant sur la traite négrière, fondant son aisance sur l’exploitation humaine.

       Mais c’est le XVIIIème siècle qui constitue véritablement l’âge d’or de cette Marine. Ajoutant le prestige des sciences aux appâts du commerce, les expéditions scientifiques prennent leur essor et accroissent  la renommée savante du royaume. L’Académie de marine réunit des personnalités scientifiques de renom dans les domaines des mathématiques et de l’astronomie, telle que Étienne Bezout, Alexis-Marie de Rochon, ou Jean-Charles Borda, talonnant de près l’Académie des sciences dans la course à l’érudition et au prestige.4 Entre 1766 et 1791, les expéditions scientifiques deviennent de plus en plus importantes : citons celle de Bougainville, premier français à exécuter un tour du monde, mais aussi, Surville, Marion-Dufresne, Kerguélen, La Pérouse et d’Entrecasteaux, autant de voyages légendaires qui achèvent d’inscrire la France au panthéon des pays les plus puissants sur et par les mers.

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Louis XVI donnant ses instructions à La Pérouse, 29 juin 1785,  MONSIAU Nicolas André, huile sur toile, © RMN – Grand Palais (château de Versailles) / Gérard Blot

       Ces découvertes, associées au développement des colonies antillaises, imprègnent la société française durablement. Elles ouvrent une fenêtre sur un lointain devenu, si ce n’est accessible, au moins réel et, par endroit, désirable. De retour sur leurs terres natales quand ils le peuvent, les marins aventuriers irriguent les imaginaires de leurs compatriotes de récits touchant au merveilleux, évoquant terres et mœurs lointaines qui échauffent les esprits philosophes et ravivent les débats sur la nature de l’Homme. Dans un ouvrage devenu célèbre, Denis Diderot s’inspire notamment de l’œuvre publiée par Bougainville en 1771, Voyage autour du monde, s’interroge sur la notion d’homme sauvage, et évoque l’île de Tahiti et ses habitants. En littérature, la notion de paradis perdu est brillamment explorée avec Paul et Virginie, un roman écrit par Henri Bernardin de Saint-Pierre en 1789 qui prend place sur l’île de France, aujourd’hui île Maurice, dont les paysages paradisiaques font pleinement partie de l’intrigue.

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Tahitiens présentant des fruits à Bougainville entouré de ses officiers par un artiste inconnu, vers 1768, © Wikimedia

      Riche, savante, influente : si la France du XVIIIème siècle est certainement tout cela et même « le royaume le plus puissant du monde », de l’aveu même d’un de ses rivaux5, c’est bien, en immense partie, à l’efficacité militaire et au génie scientifique de sa Marine qu’elle le doit.

       Mais la suprématie maritime française ne dure pas. Dès la Révolution Française,  l’émigration massive des officiers issus de la noblesse fragilise la Marine6, une fragilisation qui s’accentue davantage sous Napoléon avec les défaites d’Aboukir et Trafalgar7 au profit de la Navy anglaise. Il ne reste guère plus que trente vaisseaux à la France après ces cuisants échecs, une déchéance qui heurte l’orgueil du nouveau régime politique en place. C’est ainsi que décision est prise, grâce à Christophe de Chabrol de Crouzol, ministre de la Marine de 1824 à 18288, de créer un musée de la Marine à Paris. Il prend place au sein du Louvre, en tant qu’héritier de l’école des ingénieurs constructeurs de la Marine, déjà établie dans ces murs à partir de 1751 par Henri-Louis Duhamel du Monceau. Secrétaire d’Etat puis inspecteur général de la Marine9, Duhamel du Monceau lègue sa collection de modèles de vaisseaux au roi, exposée dans la salle dite « de Marine » au Louvre.10

       Ce nouveau musée a plusieurs desseins. Il doit d’abord permettre l’éducation des futurs marins : il est donc réservé aux officiers deux jours par semaine. Il doit également éveiller quelques nouvelles ambitions parmi ses jeunes visiteurs : il est stipulé que « c’est en popularisant les idées relatives à la marine, en faisant pénétrer ces idées dans nos mœurs et dans notre éducation, qu’on finira par intéresser la nation toute entière à nos succès sur mer ».11 Mais le musée doit aussi honorer la glorieuse mémoire des marins français. La Restauration tente ainsi, par l’exposition de prestiges passés, de ramener à la vie les jours plus heureux de sa Marine. Et c’est alors qu’entrent en scène les collections ethnographiques… Quoi de mieux, pour exposer la bravoure passée des explorateurs, que d’exposer les objets rapportés de leurs lointains pèlerinages ? Célébration et preuve de leurs périples, les « produits curieux des contrées nouvellement découvertes »12 sont réunis dans une salle d’hommage à La Pérouse.13

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Vue de la Salle La Pérouse au musée naval (Anonyme, 1847. Le Musée naval du Louvre, Le Magasin pittoresque, 1847 : 12) © Gallica.

      Exposés de la sorte, leur utilité première est bien de s’associer à l’hommage au navigateur échoué. Issus notamment des îles d’Océanie récemment découvertes, ces objets ainsi exposés visent à encourager la reprise des grandes expéditions scientifiques qui firent la gloire de la France un siècle plus tôt. De nouvelles figures de l’exploration maritime s’illustrent bientôt au XIXème siècle, dans la droite ligne des légendes du siècle passé, telles Louis de Freycinet ou Dumont d’Urville. En supplément aux collectes des faunes et flores locales, les explorateurs ont également pour instruction de « rassembler et classer les habillemens, les armes, les ornemens, les meubles, les outils, les instrumens de musique et tous les effets à l’usage des divers peuples ».14 L’expédition de Dumont d’Urville, qui explore l’Océanie entre 1826 et 1829, enrichit à elle seule le musée de plus de deux cent objets océaniens.15

      Juxtaposés aux hommages aux explorateurs, les objets servent, bien avant un discours scientifique, un discours politique. L’exposition de ces collections dans ce contexte vise avant tout à rétablir la Marine française aux yeux du grand public et à attester des voyages de ceux que l’on souhaite ériger en héros.

       Il faut attendre la seconde moitié du XIXème siècle pour que l’ethnographie s’affirme davantage en tant que science16 et prenne son indépendance vis-à-vis de la Marine. Cela se traduit par l’inauguration en 1850 du musée ethnographique du Louvre, toujours annexé au musée de la Marine, mais traduisant une plus grande autonomie de cette toute jeune science. En 1878, l’ouverture du musée d’Ethnographie du Trocadéro achève de donner un véritable statut scientifique à cette discipline tout en poursuivant l’œuvre de séparation entre les collections  et les marins qui les rapportent en France.

       Marine et ethnographie restent cependant toujours liées au Louvre jusqu’à la toute fin du XIXème siècle, grâce à l’œuvre de l’Amiral Pâris, conservateur du musée de la Marine de 1871 à 1893. Marin de renom ayant voyagé aux côtés de Dumont D’Urville, Pâris se passionne pour les navires des peuples extra-européens qu’il étudie avec passion pendant l’expédition. Ses recherches dans ce domaine le font même considérer aujourd’hui comme le fondateur de l’ethnographie navale. Il enrichit la collection de modèles de navires extra-européens de 133 numéros17, maquettes réalisées grâce aux plans dessinés dans son Essai sur la construction navale des peuples extra-européens.18

Pâris à sa table de travail au musée de Marine, vers 1885. Coll. J. Coutant.Barron

Pâris à sa table de travail au musée de Marine, vers 1885. © Coll. J. Coutant.

      Dernier représentant de ce lien unissant les marins à l’ethnographie, sa mort signe bel et bien la fin de la présentation des objets ethnographiques associée à la Marine. Son successeur dissémine rapidement ces collections entre le musée des antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye19 et le muséum d’histoire naturelle de La Rochelle, actant la séparation définitive entre explorateurs et ethnographes.

       Les marins sont-ils donc les premiers ethnologues ? Une chose est en tout cas certaine : une histoire de l’ethnographie française ne peut s’écrire sans une histoire de la Marine.

Camille Graindorge

Image à la une : Arrivée de Bougainville à Tahiti, ou Arrivée de « La Boudeuse » à Tahiti, 1768, huile sur toile de Gustave Alaux (1887-1965), Paris, musée national de la Marine. © Musée national de la Marine / P. Dantec © ADAGP, Paris 2017

1 L’éphémère « Muséum des Antiques » précède de peu le musée le musée de la Marine et réunit, dès 1795, des antiquités romaines, égyptiennes, mais également des objets venus d’Inde, de Chine, des Amériques ou d’Océanie, sous la houlette de Aubin-Louis Millin de Grandmaison.
2  À propos de la définition du terme « ethnographique » : comme son usage, la définition a évolué au cours du temps. Nous utilisons ici ce terme dans le sens exprimé par la définition d’Edmé-François Jomard en 1828 : « propre à éclaircir les mœurs et les usages des nations et des peuplades non connues ».
GROGNET, F., 2005. « Objets de musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? », Gradhiva dernière consultation le 05 mai 2020, http://gradhiva.revues.org/473
3 LEGOHEREL H., 1999. Histoire de la Marine française. Paris, Presses Universitaires de France.
4 THOMAZI, A., 2004 [1987]. Les Marins de Napoléon. Paris, Tallandier Editions, p. 2. 
5 Citation de Frédéric II de Prusse datée de 1752 et rapportée dans LEGOHEREL H., 1999. Histoire de la Marine française. Paris, Presses Universitaires de France.
6 En 1792, la moitié d’entre eux a quitté le pays.
LEGOHEREL H., 1999. Histoire de la Marine française. Paris, Presses Universitaires de France.
7 Respectivement en 1798 et 1805.
8 BRESC-BAUTIER, G., dir., 2016. Histoire du Louvre, Tome 2 : Histoire du Louvre, II, de la Restauration à nos jours. Paris, Fayard et Musée du Louvre, p. 62.
9 DESARTHE, J., 2010. « Duhamel du Monceau, météorologue », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 57-3, no. 3, pp. 70-91.
10 JACQUEMIN, S., 1991. sous la direction de Monsieur le professeur Jean GUIART, Histoire des collections océaniennes dans les musées et établissements parisiens. XVIIIe-XXe siècles. Mémoire de recherche de l’Ecole du Louvre, p. 18.
11 « Musée naval », Annales maritimes et coloniales, partie non officielle, 1, 1828, p. 198‑200. In : BARRON, G., 2015. Entre tradition et innovation : itinéraire d’un marin, Edmond Pâris (1806-1893). Histoire. Université Paris Diderot-Paris VII, p. 454.
12 JACQUEMIN, S., 1990-1. « Origine des collections océaniennes dans les musées parisiens : le musée du Louvre ». Journal de la Société des océanistes, 90, pp. 47-52.
13 Jean-François de La Pérouse est un officier de marine et explorateur parti en 1785 sur les ordres de Louis XVI, effectuer une circumnavigation. Ses vaisseaux échouent en 1788 au large des îles Salomon, et des expéditions sont lancées à sa recherche : Antoine Bruny d’Entrecasteaux dirige l’une d’elle, puis Jules Dumont D’Urville, qui retrouve l’épave.
14 Mémoire du Roi pour servir d’Instruction particulière au Sr. d’Entrecasteaux, cité dans JACQUEMIN, S., 1991. sous la direction de Monsieur le professeur Jean GUIART, Histoire des collections océaniennes dans les musées et établissements parisiens. XVIIIe-XXe siècles. Mémoire de recherche de l’Ecole du Louvre, p. 26.
15 HAMY, T., 1890. Les Origines du Musée d’Ethnographie, histoire et documents. Paris, Ernest Leroux.
17 BARRON, G., 2015. Entre tradition et innovation : itinéraire d’un marin, Edmond Pâris (1806-1893). Histoire. Université Paris Diderot-Paris VII, p. 471.
18 Essai sur la construction navale des peuples extra-européens, ou Collection des navires et pirogues construits par les habitants de l’Asie, de la Malaisie, du grand Océan et de l’Amérique / dessinés et mesurés par M. Paris,… pendant les voyages autour du monde de l’Astrolabe, la Favorite et l’Artémise, édité en 1841.
19 Aujourd’hui musée d’Archéologie nationale.

Bibliographie : 

  • BARRON, G., 2015. Entre tradition et innovation : itinéraire d’un marin, Edmond Pâris (1806-1893). Histoire. Université Paris Diderot-Paris VII.
  • BRESC-BAUTIER, G., dir., 2016. Histoire du Louvre, Tome 2 : Histoire du Louvre, II, de la Restauration à nos jours. Paris, Fayard et Musée du Louvre.
  • DESARTHE, J., 2010. « Duhamel du Monceau, météorologue », Revue d’histoire moderne & contemporaine, vol. 57-3, no. 3, pp. 70-91.
  • GROGNET, F., 2005. « Objets de musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? », Gradhiva dernière consultation le 05 mai 2020, http://gradhiva.revues.org/473
  • HAMY, T., 1890. Les Origines du Musée d’Ethnographie, histoire et documents. Paris, Ernest Leroux.
  • JACQUEMIN, S., 1990-1. « Origine des collections océaniennes dans les musées parisiens : le musée du Louvre ». Journal de la Société des océanistes, 90, pp. 47-52.
  • JACQUEMIN, S., 1991. sous la direction de Monsieur le professeur Jean GUIART, Histoire des collections océaniennes dans les musées et établissements parisiens. XVIIIe-XXe siècles. Mémoire de recherche de l’Ecole du Louvre.
  • LEGOHEREL H., 1999. Histoire de la Marine française. Paris, Presses Universitaires de France.
  • THOMAZI, A., 2004 [1987]. Les Marins de Napoléon. Paris, Tallandier Editions.

1 Comment so far

  1. Dr Gabriel Bittar

    Bonjour, c’est un très bon petit texte présentant un éclairage intéressant et bienvenu. Puis-je vous proposer, au nom de l’histoire et de la justice, un petit complément pour la dernière phrase de votre 3e paragraphe? Car l’expédition Baudin, partie de France en 1800, a eu des résultats très importants pour les sciences naturelles.

    « Entre 1766 et 1800, les expéditions scientifiques deviennent de plus en plus importantes : citons celle de Bougainville, premier français à exécuter un tour du monde, mais aussi, Surville, Marion-Dufresne, Kerguélen, La Pérouse, d’Entrecasteaux et Baudin, autant de voyages légendaires qui achèvent d’inscrire la France au panthéon des pays les plus puissants sur et par les mers. »

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