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La collection Marc Ladreit de Lacharrière au musée du quai Branly–Jacques Chirac : une nouvelle galerie autour du regard d’un collectionneur

Le 19 mai dernier, les musées ont enfin rouvert leurs portes en France après presque six mois de fermeture. Les membres de CASOAR n’ont pu s’empêcher de retourner dans leurs institutions préférées, dont le musée du quai Branly–Jacques Chirac (MQB-JC) qui inaugure une nouvelle galerie d’exposition permanente consacrée à la donation de Marc Ladreit de Lacharrière que nous vous proposons de visiter aujourd’hui.

Une collection symbolique de son époque

Homme d’affaires milliardaire et mécène tourné vers la diversité culturelle et sociale, Marc Ladreit de Lacharrière débute une collection en arts d’Afrique et d’Océanie à la suite de l’ouverture du Pavillon des Sessions au musée du Louvre en 2000, puis du MQB-JC en 2006. Jacques Chirac (1932-2019), dont il est proche, est l’un de ses modèles.1 Marc Ladreit de Lacharrière fait partie d’une nouvelle génération de collectionneur·se·s dans le domaine des arts d’Afrique et d’Océanie ayant commencé à acquérir des objets au début du XXIème siècle. Le changement de siècle correspond à d’importants changements dans le monde du marché de l’art et des collectionneur·se·s pour les arts africains et océaniens : les prix des objets débutent alors une ascension accrue, commençant à atteindre régulièrement plusieurs millions d’euros ou de dollars. Dans ce marché réduit apparaît une nouvelle branche consacrée à un petit nombre d’objets exceptionnels pour leur rareté, leur aspect esthétique et/ou leur pedigree.2 Dans le même temps, les arts d’Afrique et d’Océanie sont progressivement rapprochés de l’art moderne et contemporain occidental sur le marché, que cela soit dans les calendriers de foires et de ventes aux enchères ou dans les expositions.3 Ces liens rappellent ceux entretenus au début du XXème siècle par les artistes, les intellectuels et leurs proches, dont l’héritage est fortement revendiqué aujourd’hui. Une forme de cross collecting, c’est-à-dire le fait de collectionner dans une variété de domaines, et l’éclectisme font aujourd’hui partie des caractéristiques établies comme étant propres au collectionnisme actuel par les acteur·rice·s du marché, qu’iels soient professionnel·le·s ou collectionneur·se·s. Marc Ladreit de Lacharrière s’inscrit pleinement dans cette démarche et poursuit d’abord une collection tournée vers les arts classiques européens et la peinture moderne et contemporaine euro-nord-américaine. Progressivement, les objets d’Afrique et d’Océanie gagnent en prestige social et leur collection peut être valorisée comme un symbole de distinction, au sens bourdieusien du terme.4 Les choix de Marc Ladreit de Lacharrière se portent vers une approche esthétique, un intérêt vers les formes des objets et en particulier vers des exemples d’objets pouvant relever d’une forme de « statuaire ».5  De plus, le collectionneur « accorde beaucoup d’importance à l’histoire de collecte ou de collection d’œuvres trop souvent marquées par l’anonymat et l’atemporalité »6, importance particulièrement marquée envers des collections célèbres du XXème siècle.

Vue de la galerie Marc Ladreit de Lacharrière. © photographie : Marion Bertin

La donation de la collection

Entre novembre 2016 et février 2017, une partie de cette collection réunie par Marc Ladreit de la Charrière est exposée au MQB-JC, simultanément à une exposition consacrée à Jacques Chirac et à son « portrait culturel » alors que le musée fête ses dix ans.7 Intitulée Éclectique. Une collection du XXIème siècle8, cette première exposition réunit alors un ensemble d’œuvres d’art moderne et contemporain euro-nord-américain, des œuvres antiques ainsi que des objets d’Afrique et d’Océanie, présentés en dialogue les uns des autres. Cet accrochage avait pour but d’évoquer l’intérieur de vie et les bureaux du collectionneur. Quelques mois plus tard, en février 2018, trente-six objets africains et océaniens sont donnés au MQB-JC. Cette donation est qualifiée par le musée9 et par certains médias comme la « plus importante […] d’œuvres d’art africain et océanien en faveur de l’État français depuis 1945 ».10 D’autres importantes donations dans ce domaine ont eu pourtant lieu au cours des précédents décennies ; citons celle de la collection formée par Louise (1902-1988) et Michel Leiris (1901-1990) à la suite de Daniel-Henry Kahnweiler (1884-1979), qui rejoint les collections du musée national d’art moderne (MNAM) en 1984 et qui comprend parmi des œuvres d’art moderne européen une trentaine d’objets africains et océaniens, ou encore la collection formée par Daniel Cordier (1920-2020) qui donne lieu à des dons successifs entre 1973 et 1989. L’importance accordée à la collection de Marc Ladreit de Lacharrière s’explique par son appréciation en termes majoritairement financiers, puisque son évaluation se monterait  à près de 52 000 000 €11, bien que le MQB-JC souligne également « son ampleur et sa qualité ».12 Le musée acclame alors l’arrivée d’une « collection de chefs-d’œuvre »13 dans le domaine public. Sa donation est complétée par un don de 200 000 € par an pendant cinq ans pour développer les recherches au sujet des trente-six objets qui la composent.

Entrée de la galerie Marc Ladreit de Lacharrière. © photographie : Marion Bertin

La galerie Ladreit de Lacharrière au MQB-JC

Une mezzanine permanente du musée est dorénavant dédiée à cette collection et prend le nom de son donateur. La muséographie de ce nouvel espace a été confiée à l’architecte Jean Nouvel, déjà en charge de la construction du MQB-JC et de la muséographie du Plateau des collections. Le parti-pris annoncé et revendiqué est fondamentalement esthétique. Sur son site internet, le MQB-JC présente l’espace consacré à la collection Ladreit de Lacharrière de la manière suivante :

« Imaginé par l’architecte Jean Nouvel, l’écrin de la collection s’attache à révéler le pouvoir de présence des œuvres, en faisant le choix d’un parti pris scénographique original et poétique qui prédispose le visiteur à la contemplation. Par son format, comme par son harmonie, le parcours d’exposition permet une approche intime et privilégiée de la collection, et propose au public une expérience esthétique inédite. »14

Les vitrines se déploient sur un plateau sans cloison. Certains objets sont présentés de manière individuelle dans des vitrines spécialement conçues par Jean Nouvel dans l’intention de répondre à leur forme et surtout à leur « aura »15, tel que l’argumente l’architecte. Ces vitrines et leur forme de capsule en verre enserrant les objets donnent une impression rétro-futuriste à l’espace plus qu’elles ne contribuent vraiment au regard sur les objets. Deux vitrines longues mêlent quant à elles un ensemble plus divers d’objets de provenances multiples. Deux objets océaniens, parmi les trois que compte cette donation, sont présentés sur ce nouveau plateau, dans l’une de ces longues vitrines qui les mêlent à d’autres objets d’Afrique. Il s’agit d’un tabouret de chef de Rurutu (archipel des Australes, Polynésie française), pouvant être daté entre la fin du XVIIIème et le début du XIXème siècle16, ainsi qu’un tambour à frictions malagan de Nouvelle-Irlande (Papouasie-Nouvelle-Guinée), daté du XIXème siècle.17 La raison ayant présidée au dialogue entre ces objets n’est pas évidente, puisqu’on trouve également des poupées de fécondité de culture Namji (Cameroun) ou encore un olifant en ivoire de culture Bamoun (Cameroun), qui est lui-même placé entre le tambour malagan et le tabouret de chef, autant d’objets d’origines, de matériaux, d’usages ou de tailles différentes. Dans cette vitrine, les objets sont placés à hauteur d’yeux, ce qui leur donne l’impression de flotter à l’intérieur de la vitrine. Hormis les deux objets océaniens cités, les autres objets exposés sont exclusivement d’origines africaines. Des petits fauteuils bas complètent cet espace d’exposition et sont installés autour des vitrines. Si leur présence peut être appréciée en termes de confort et de repos pendant la visite, leur multiplication – ils sont presque aussi nombreux que les vitrines, dans un espace de taille relativement réduite – pose question et donne l’impression de pénétrer dans un hall ou une salle d’attente d’un cabinet financier décoré de manière chic.

Vue de la galerie Marc Ladreit de Lacharrière. © photographie : Marion Bertin

Vue d’une vitrine de la galerie Marc Ladreit de Lacharrière. © photographie : Marion Bertin

Les cartels proposés en regard des œuvres se veulent les plus minimalistes possibles et se limitent à des informations liminaires sur la désignation des objets, leur culture de rattachement, leur datation par siècle, ainsi que les matériaux qui les constituent. À l’heure où la documentation des collections liées au passé colonial et les recherches de provenances deviennent un enjeu crucial pour les institutions muséales européennes, ce minimalisme peut surprendre et semble paradoxal en regard de la volonté du collectionneur de soutenir ce type de recherches. C’est renouer avec un débat plus ancien, omniprésent lors de la préfiguration du Pavillon des Sessions qui est aussi l’œuvre d’un collectionneur proche de Jacques Chirac, Jacques Kerchache (1942-2001), opposant regard et sensibilité aux apports de connaissances sur les objets.18 Un QR-code présent sur chaque cartel permet néanmoins d’obtenir davantage d’informations sur l’iconographie et la signification de chaque objet, mais l’on peut douter de leur consultation par l’ensemble des visiteur·se·s de cet espace. Le site internet du MQB-JC propose également une riche documentation sur les objets qui précise des détails sur leur création, leur signification, la cartographie de leur origine, l’histoire de leur parcours dans les collections ou encore des pistes bibliographiques. Des courtes vidéos donnent la parole à des personnalités extérieures au musée pour s’exprimer sur un objet et sur leur vision de l’art. Si la polyphonie est ambitieuse, la sélection des personnes interrogées est relativement peu claire. Toutes ces informations complètent la visite de la galerie et la découverte des objets, mais gagneraient à y être plus intimement associées plutôt qu’une annexe indépendante pouvant largement être délaissée par les publics.

En définitive, cette nouvelle galerie forme une vitrine dédiée autant sinon plus au collectionneur qu’aux arts africains et océaniens qui constituent sa collection. En un sens, Marc Ladreit de Lacharrière, qui a fait savoir au moment de la donation qu’il ne souhaitait pas bénéficier de mesures de déduction fiscale en vigueur19, se sert de sa collection pour appuyer son image de bienfaiteur et d’ambassadeur de la diversité culturelle, rôles rappelés par le MQB-JC lors de l’acceptation du don.20 L’exposition de cette collection forme « un outil marketing »21, dont la mise en espace promeut le regard et le goût personnels d’un homme, davantage qu’elle ne promeut les objets et leurs cultures d’origine. Comme le souligne le MQB-JC, la collection Ladreit de Lacharrière « intéresse non seulement l’histoire des arts non-occidentaux mais aussi l’histoire et la réception de ces arts par la succession de leurs collectionneurs prestigieux ».22 C’est ce deuxième point qui transparaît le plus ardemment ici. À réfléchir à l’heure où les questions de provenances et d’appropriations deviennent de plus en plus cruciales.

Marion Bertin

1 JOUBERT, H., 2016. « Collections et collectionneurs : éléments d’analyse et d’histoire. L’éclectisme au XXIe siècle ». in Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2016. Éclectique. Une collection du XXIème siècle, catalogue d’exposition. Paris, Flammarion et Musée du quai Branly–Jacques Chirac, p. 23.

2 SCHILD, T., 2019. « Marketing African and Oceanic Art at the High-end of the Global Art Market: The Case of Christie’s and Sotheby’s ». Anthrovision, vol. 7 n°1, https://journals.openedition.org/anthrovision/4444, consulté le jeudi 27 mai 2021.

3 Ibid.

4 ABÉLÈS, M., BEUVIER, F., 2019. « La fabrique du précieux ». Gradhiva, n° 30, p. 14 ; BOURDIEU, P., 1979. La distinction. Critique sociale du jugement. Paris, Les Éditions de minuit.

5 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2018. « Signature de l’acte de donation de Marc Ladreit de Lacharrière à l’état français », 15 février 2018, https://www.quaibranly.fr/fileadmin/user_upload/1-Edito/6-Footer/1-Espace-presse/MQB_CP_donation_MLL.pdf, consulté le jeudi 27 mai 2021.

6 JOUBERT, H., 2016, op. cit., p. 23.

7 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2016. « Jacques Chirac ou le dialogue des cultures », https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/jacques-chirac-ou-le-dialogue-des-cultures-36334/, consulté le jeudi 27 mai 2021.

8 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2016. « Éclectique. Une collection du XXIe siècle », https://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/expositions/details-de-levenement/e/eclectique-36838/, consulté le jeudi 27 mai 2021.

9 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2018. « Signature de l’acte de donation de Marc Ladreit de Lacharrière à l’état français », 15 février 2018, https://www.quaibranly.fr/fileadmin/user_upload/1-Edito/6-Footer/1-Espace-presse/MQB_CP_donation_MLL.pdf, consulté le 27 mai 2021.

10 GIGNOUX, S., 2018. « Marc Ladreit de Lacharrière, grand donateur du Quai-Branly ». La Croix, 15 février 2018, https://www.la-croix.com/Culture/Expositions/Marc-Ladreit-Lacharriere-grand-donateur-Quai-Branly-2018-02-15-1200914111, consulté le jeudi 27 mai 2021.

11 DOYEN, A., 2018. Les Relations entre les musées d’ethnographie et les marchés de l’art africain et océanien en France, en Suisse et en Belgique : construire la valeur et s’approprier l’altérité. Neuchâtel, Université de Neuchâtel, thèse en ethnologie, & Paris, Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3, thèse en sciences de l’information et de la communication, p. 422.

12 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2018. « Signature de l’acte de donation de Marc Ladreit de Lacharrière à l’état français », 15 février 2018, https://www.quaibranly.fr/fileadmin/user_upload/1-Edito/6-Footer/1-Espace-presse/MQB_CP_donation_MLL.pdf, consulté le jeudi 27 mai 2021.

13 Ibid.

14 Collection Marc Ladreit de Lacharrière, Musée du quai Branly–Jacques Chirac, https://collection-lacharriere.quaibranly.fr/fr/, consulté le jeudi 27 mai 2021.

15 Collection Marc Ladreit de Lacharrière, Musée du quai Branly-Jacques Chirac, https://collection-lacharriere.quaibranly.fr/fr/la-galerie, consulté le jeudi 27 mai 2021.

16 Inv. : 70.2017.67.1.

17 Inv. : 70.2017.67.3.

18 KERCHACHE, J., 2000. « Au regard des oeuvres ». In KERCHACHE, Jacques (dir.), Sculptures. Afrique, Asie, Océanie, Amériques. Paris, Réunion des Musées Nationaux et Musée du quai Branly–Jacques Chirac ; PRICE, S., 2011. Au Musée des illusions : le rendez-vous manqué du quai Branly. Paris, Denoël.

19 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, 2018. « Signature de l’acte de donation de Marc Ladreit de Lacharrière à l’état français », 15 février 2018, https://www.quaibranly.fr/fileadmin/user_upload/1-Edito/6-Footer/1-Espace-presse/MQB_CP_donation_MLL.pdf, consulté le jeudi 27 mai 2021.

20 Ibid.

21 JOUBERT, H., 2018, op. cit., p. 23.

22 Musée du quai Branly–Jacques Chirac, « Le projet », https://collection-lacharriere.quaibranly.fr/fr/le-projet, consulté le jeudi 27 mai 2021.

Bibliographie :

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