Martine chez les cannibales : réponse au Point

    « La seule question que puisse se poser l’ethnologue est de savoir ce qu’est le cannibalisme (dans la mesure où il est quelque chose) non pas en soi ou pour nous, mais pour ceux-là seuls qui le pratiquent. »1

       Cet été 2018, le journal Le Point a publié une série de dix articles intitulée Le tour du monde des cannibales2 rédigée par Frédéric Lewino et se voulant un panorama ludique des pratiques cannibales à travers le monde. Y sont présentés pêle-mêle Aztèques, Gaulois, Marquisiens et bien d’autres dans une joyeuse farandole se voulant divertissante mais qui n’en reste pas moins profondément problématique… La fascination pour le cannibalisme n’est pas surprenante en soi dans une société et une époque au sein desquelles il constitue un tabou très marqué : du mythe du vampire aux ogres de nos contes de fées en passant par Hannibal Lecter et Grave, la figure du mangeur d’hommes imprègne notre pensée occidentale depuis notre plus tendre enfance. Mais c’est dans un autre imaginaire que la série du Point va puiser son inspiration, un imaginaire emprunt de primitivisme et de clichés coloniaux.

les dix millions de l'Opossum rouge publié en feuilleton dans La récréation 1881
Illustration par Horace Castelli du roman-feuilleton À Travers l’Australie. Les dix millions de l’opossum rouge de Louis-Henri Boussenard paru en 1878 dans Le Journal des Voyages puis en 1881 dans La Récréation.

      Le sensationnalisme qui s’empare des rédactions dès l’approche des premiers jours de juillet pousse l’auteur à mélanger allègrement diverses pratiques qui sont dans les faits difficilement comparables. Car tous les cannibalismes ne se valent pas : manger son prochain oui, mais pourquoi, comment et dans quel contexte ? On peut distinguer trois types de cannibalisme : l’endocannibalisme, l’exocannibalisme et le cannibalisme alimentaire3.
Le préfixe « endo » signifiant « en dedans », l’endocannibalisme consiste à manger un membre de son propre groupe social. La personne mangée n’est généralement pas tuée dans ce but, cette pratique constituant un rituel funéraire. On vise ainsi souvent à acquérir les qualités et les capacités du défunt. Au contraire, l’exocannibalisme consiste à manger quelqu’un qui n’appartient pas à son groupe social, par exemple un ennemi tué au combat, pour l’humilier ou pour s’approprier sa force. Endocannibalisme comme exocannibalisme obéissent à des règles très strictes qui varient selon les cultures : toutes les parties du corps ne sont pas toujours consommées, tout le groupe n’est pas toujours impliqué dans la consommation, etc. Quant au cannibalisme alimentaire, il est le plus souvent un acte exceptionnel pratiqué en cas de famine et ne peut être comparé aux deux autres catégories car il ne possède pas de dimension rituelle. Pour la société ou pour  les  individus  qui  le  pratiquent à un moment donné il n’est pas considéré comme « normal », et ne fait pas partie des institutions de cette société.

     Or, le cannibalisme tel que présenté par la série du Point apparaît comme une pratique uniforme, motivée par le plaisir gastronomique et la cruauté. L’auteur décrit ainsi de véritables orgies à grands renforts d’expressions telles que « succulent enfant de lait »4, « des steaks taillés dans leurs ennemis vaincus »5 ou encore « Une bonne petite bite rôtie, quel délice ! »6. Toutes les pratiques sont mises au même niveau dans un état de confusion générale servie avec une bonne dose d’exagération.

     Ce ton racoleur, que l’auteur emprunte à ses sources, est d’autant plus préoccupant étant donné la nature de celles-ci. En effet, la série se fonde essentiellement sur des textes de voyageurs du XIXème siècle, de conquistadors, de missionnaires et d’employés coloniaux. Si ces sources sont souvent les seules disponibles pour les périodes les plus anciennes, elles sont pour le moins sujettes à caution : on peut se permettre de douter de l’entière sincérité de personnages engagés à l’époque dans le processus colonial… Missionnaires et officiels coloniaux avaient tout intérêt à déprécier les populations locales dans leurs récits.

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Affiche du film Recruiting in the Solomons de Martin Johnson.

      C’est ainsi qu’au fil du temps, se crée un imaginaire sur l’Autre au sein duquel le cannibalisme trône en bonne place. Perçue comme le comble de l’horreur, l’anthropophagie est le prétexte idéal pour rejeter les peuples extra-européens hors des frontières de l’humanité et justifier les pires exactions. La figure du cannibale occupe ainsi une place importante dans l’imaginaire occidental autour des îles du Pacifique7. En 1793, le capitaine français Antoine Bruni d’Entrecasteaux accoste en Nouvelle-Calédonie et décrit les habitants comme de féroces cannibales. Il baptise ainsi la fameuse « hache-ostensoir » kanak, qu’il présente comme un outil de dépeçage pour les victimes du cannibalisme : il s’agit en réalité d’un objet de prestige et d’échange…8

       Les Kanaks ne sont pas les seuls à faire les frais de ces fantasmes qui contaminent toute la culture populaire au cours du XIXème siècle. On peut par exemple citer le roman-feuilleton À Travers l’Australie. Les dix millions de l’opossum rouge de Louis-Henri Boussenard, dont une des illustrations représente des Aborigènes faisant festin de l’équipage d’un navire naufragé. Le film Chez les mangeurs d’hommes réalisé par André-Paul Antoine et Robert Lugeon en 1928 met quant à lui en scène des populations de l’île de Malekula au Vanuatu (à l’époque Nouvelles-Hébrides) payées pour endosser le rôle des cannibales à l’écran, devant les yeux ébahis d’Européens qui feront la queue pour voir le film à l’exposition coloniale internationale de 1931 à Paris. Cette exposition sera également le théâtre d’une autre mise en scène fantaisiste et exotisante à travers la mise en place d’un zoo humain, dans lequel seront exhibés des Kanaks, présentés comme des « cannibales authentiques ».9

Chez les mangeurs d'hommes
Une des affiches du film Chez les Mangeurs d’Hommes de
André-Paul Antoine et Robert Lugeon

        Colonisation et exhibitions sont justifiées à l’époque par les théories évolutionnistes. Ces théories proposent de classer les peuples selon leur degré d’évolution supposé en les plaçant sur une échelle unique du « plus civilisé » au « moins civilisé »10. Au sommet de cette échelle, naturellement, la société occidentale. C’est ainsi que cette dernière entend apporter progrès et Salut à ses « chanceuses » colonies. Les expositions universelles et coloniales deviennent alors le reflet des avancées accomplies dans ces terres lointaines et entretiennent l’illusion d’une humanité débarrassée de la sauvagerie primitive. Les Européens croient en effet retrouver chez les peuples « exotiques »  les pratiques de leurs propres ancêtres Gaulois, Vikings ou hommes des cavernes auxquels l’archéologie, alors en plein essor s’intéresse tout particulièrement. Le voyage à travers le monde devient pour l’homme du XIXème siècle un voyage à travers les âges. En choisissant les Gaulois comme exemple de cannibalisme ritualisé en Europe, ou en employant des termes comme « malgré leur haut degré de civilisation, les Aztèques furent les pires cannibales au monde »11, Frédéric Lewino n’en fait pas moins, se situant ainsi dans une tradition aussi longue que scientifiquement infondée.

       Le vieux spectre qui hantait autrefois les expositions universelles ressurgit ainsi dans Le tour du monde des cannibales. Ce spectre, c’est celui de l’ethnocentrisme. Popularisé par l’anthropologue Claude Levi-Strauss12, ce terme désigne l’attitude qui consiste à prendre sa propre culture comme seul point de référence pour juger la culture d’autrui. Attitude universelle, l’ethnocentrisme est souvent la première réaction face à l’Autre, qu’il soit lointain dans l’espace ou dans le temps. Les sources de Frédéric Lewino en sont ainsi pétries. C’est encore cet ethnocentrisme qui peut nous faire envisager une pratique culturelle complexe, telle que le cannibalisme, comme un divertissement tout juste bon à faire frissonner dans les chaumières.

      Personne ne condamne ici la curiosité. Il est certain que l’intérêt pour le cannibalisme ne relève pas en lui-même de l’ethnocentrisme. En revanche, extraire l’acte de son contexte pour le réduire à une vulgaire bête de foire ne fait que nous éloigner davantage de la compréhension de l’Autre. Ainsi, là où elle pense offrir un divertissement badin, la série du Point ne parvient qu’à se livrer à un Tour du monde des clichés et laisse le lecteur sur sa faim. Nous draper de préjugés n’a jamais habillé que notre ignorance.

Alice Bernadac & Camille Graindorge

Image à la une : Gustave Doré, Le Petit Poucet 1867 : l’ogre s’apprête ici à tuer ses propres enfants pour les dévorer.

1 LEVI-STRAUSS, C., 1984. Paroles Données. Paris, Plon.

2http://www.lepoint.fr/dossiers/culture/le-tour-du-monde-des-cannibales/

3 À ce sujet, nous conseillons vivement aux lecteurs une visite de l’exposition Neandertal du musée de l’Homme à Paris. Vous y trouverez notamment trois petites vidéo d’animations extrêmement bien faites sur les différentes formes de cannibalismes.

4 LEWINO, F., 2018. “Les insatiables Aztèques” in Le Point.

5 LEWINO, F., 2018. “Les gourmets des îles Marquises et des Salomon” in Le Point.

6 LEWINO, F., 2018. “Les Chinois multi-pratiquants” in Le Point.

7 Pour plus de détails voir : BOULAY, R., 2001. Kannibals & Vahinés. Imageries des mers du sud. Paris, RMN.

8 Sur la hache ostensoir voir : BOULAY, R. & KASARHEROU, E., 2013. Kanak. L’art est une parole. Paris, Actes Sud. p. 40-52.

9 Il ne s’agit pas ici de dresser un panorama complet. Pour plus d’informations sur la constitution de l’imaginaire occidental sur l’Autre voir : JACOBIN SNOEP, N., THURAM, L., & BLANCHARD, P., 2011. Exhibitions : l’invention du sauvage. Paris, Musée du Quai Branly. Et BONDAZ, J., BOULAY, R., & BELFIS, P-Y., 2018. Le Magasins des Petits Explorateurs. Paris, Actes Sud. Nous conseillons également vivement aux lecteurs la visite de la seconde exposition, encore visible au musée du Quai Branly-Jacques Chirac jusqu’au mois d’octobre 2018.

10 Sur la théorie évolutionniste voir : DELIEGE, R., 2006. Une Histoire de l’Anthropologie : écoles, auteurs, théories. Paris : Seuil.

11 LEWINO, F., 2018. “Les insatiables Aztèques” in Le Point. (c’est nous qui soulignons)

12 LEVI-STRAUSS, C., 1961. Race et Histoire.

Bibliographie :

  • BOULAY, R., 2001. Kannibals & Vahinés. Imageries des mers du sud. Paris, RMN.
  • BOULAY, R., & KASARHEROU, E., 2013. Kanak. L’art est une parole. Paris, Actes Sud.
  • BONDAZ, J., BOULAY, R., & BELFIS, P-Y., 2018. Le Magasins des Petits Explorateurs. Paris, Actes Sud.
  • DELIEGE, R., 2006. Une Histoire de l’Anthropologie : écoles, auteurs, théories. Paris, Seuil.
  • JACOBIN SNOEP, N., THURAM, L., & BLANCHARD, P., 2011. Exhibitions : l’invention du sauvage. Paris, Musée du Quai Branly.
  • LEVI-STRAUSS, C., 1982 [1961] Race et Histoire, Paris, Gonthier

 

 

Un commentaire sur « Martine chez les cannibales : réponse au Point »

  1. bonjour à tous,
    excellente et très opportune réponse à cette série digne du Journal des Voyages qui ,semble t il ,a eu son équivalent dans le Monde ?
    Ces journalistes sont insatiables. Grand merci à leur contribution à la connaissance de l’Autre ( qui appréciera ). Vous auriez du en voyer la biblio ad hoc à Mr Lewino dès son premier feuilleton. Bravo aussi à la rédaction “en chef” qui a permis cette rigolade, cette bonne blague , cette galéjade.
    R.Boulay

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