Le premier laboratoire de conservation-restauration du Musée du Trocadéro

 «  Logé dans un palais construit pour un tout autre objet, sombre et non chauffé, garni de vitrine improvisées, mal protégées contre la poussière, l’humidité et les insectes, sans salle de manipulation, […] [Le Musée du Trocadéro] donnait l’impression d’un « magasin de bric à brac » ».1

Anonyme, Un magasin au Musée du Trocadéro, 1932, tirage sur papier baryté. © MQB-JC

     En 1928, l’arrivée en poste de Paul Rivet comme directeur du Musée Ethnographique du Trocadéro (MET) est un tournant important pour l’organisation de l’institution. Mais parmi tous les changements qui font immédiatement suite au renouvellement de l’équipe à la tête du MET, il en est un qui reste souvent dans l’ombre ; il s’agit de la décision de doter le musée d’un service spécial chargé de la conservation, de la restauration et des recherches techniques.2 Ce service faisait en effet grandement défaut au musée puisque avant cette date, les collections ne bénéficiaient d’aucune organisation et protection particulière pour leur conservation, tout au plus un éventuel nettoyage et l’application par les gardiens d’« ingrédients », nuisibles aux objets selon un rapport d’Adrien Fédorovsky. Ce dernier est engagé en 1931 comme responsable du laboratoire par l’équipe dirigeante et a la charge de le mettre en place à partir de rien (avec un budget des plus réduits au départ). Il se doit donc de concevoir son organisation et de réfléchir aux moyens les plus appropriés pour garantir la conservation des objets au sein du musée. Il rend compte de ses avancées et du développement matériel du laboratoire dans un rapport en 1936, il était alors installé depuis 1932 dans un ancien magasin de débarras du musée situé au rez-de-chaussée et à l’angle du bâtiment central du Palais du Trocadéro, sous l’escalier d’entrée du musée. Les buts du travail de conservation de Fédorovsky sont dictés par les besoins des ethnologues dont l’étude « comprend la recherche et l’identification des signes matériels caractérisants chaque objet » selon Marcel Mauss.3 Les signes les plus importants étant ceux qui permettent de rétablir l’objet dans son « état primitif ». C’est donc pour les préserver que l’on doit s’efforcer de garantir la conservation des objets.

     Pour arriver à ces fins, Fédorovsky organise le laboratoire en insistant sur la nécessité de bien comprendre la nature matérielle et physico-chimique des objets pour pouvoir comprendre comment les préserver efficacement. Il s’appuie pour ce faire sur une double approche théorique et pratique.4 La première insiste sur la nécessité de faire des études de la matière des objets (propriété et provenance), de ses anciennes conditions de conservation, des procédés de fabrication et des rapports entre la nature de la matière, l’état de la technique et l’utilisation pratique de l’objet. Ces recherches doivent ensuite être contrôlées et vérifiées par l’expérience selon une méthodologie qui se calque sur celle des sciences exactes. La conservation-restauration demande donc de collaborer avec les ethnologues (pour comprendre la fabrication de l’objet, avoir des informations sur son utilisation, les matériaux vernaculaires,..) mais aussi des techniciens et des scientifiques spécialistes dans divers domaines.5

Photographe anonyme, Espace du laboratoire pourvu des différentes installations techniques et de l’outillage usuel d’un laboratoire de chimie. (après 1932 ?) in Fédorovsky, 1936, p.46.

     Pour ce qui est des actions possibles, il les divise en deux parties : la conservation et la restauration. La conservation s’apparente en partie à ce qu’on appelle aujourd’hui la conservation préventive6 : locaux adaptés (chauffage, aération, éclairage, vitrine), circulation simplifiée des objets, service d’emballage. Cependant, il rassemble également avec toutes ces actions de conservation celles qui comprennent l’utilisation (à titre préventif) d’agents chimiques et physiques : la diffusion de substances chimiques insecticides sur les objets ou l’utilisation de vernis pour recouvrir les objets en métal afin de les protéger de la corrosion par exemple.7

     La restauration est elle-même divisée en différentes typologies d’actions. D’abord, la réparation, qui concerne les objets ayant subi des dommages accidentels qui ne modifient pas leurs caractéristiques essentielles. Elle comprend le nettoyage des objets, le rajustement de parties détachées, le raccommodage de pièces décousues. Ces actions de réparation doivent rester discrètement visible afin d’éviter d’induire en erreur les chercheurs lors d’une future étude de l’objet. Vient ensuite la réparation-traitement qui s’occupe des objets atteint de « maladies » : suppression d’éléments nuisibles, retrait de certains composés chimiques et de sels. Il évoque ensuite le dégagement d’objet qui traite de l’élimination de couches successives accumulées sur l’objet (que ce soit des couches de terre pour les objets archéologiques ou de peintures ainsi que des décors d’autre nature). Enfin, il considère la restauration proprement dite qui consiste en la reconstitution des objets par le remplacement de parties détruites ou endommagées.

     Fédorovsky réfléchit aux façons d’envisager la conservation des objets en prenant en compte leur nature d’objet ethnographique, il se demande s’il est préférable de s’efforcer de rendre à l’objet son « aspect primitif » ou de se limiter seulement à la suppression des facteurs d’altérations qui pourrait porter atteinte à l’existence des objets. Il s’interroge aussi sur la légitimité d’intervenir et d’opérer des changements sur un objet et sur l’emploi de matériaux différents ou similaires à ceux d’origine dans le cas de la restauration. S’il admet que les deux points de vue de la « remise à neuf » et de « laisser au naturel »8 cohabitent, il est cependant ferme sur le fait que les objets qu’il traite doivent être considérés comme des objets témoins, dont la valeur se trouve dans leur rapport social ou historique et non esthétique (on veut montrer les objets comme ils ont été utilisés et non comme ils ont été créés) et que c’est pour répondre « aux intérêts ethnographiques »9, c’est-à-dire scientifiques que la restauration est envisagée par le laboratoire du Musée du Trocadéro. Si les moyens et les technologies différent avec les pratiques contemporaines, cette réflexion est aujourd’hui toujours au centre des considérations des conservateur-restaurateurs d’objets ethnographiques.

Morgane Martin

Image à la une : Laboratoire « ambulant » en décembre 1928 (ce « laboratoire » est le premier dispositif mit en place en 1928 pour la conservation de objets en attendant des moyens pour acquérir du matériel et pour pouvoir s’installer de façon pérenne).
© Photographie : MQB-JC – photographe anonyme.

1 Paul Rivet et Georges-Henri Rivière, 1930, « La réorganisation du Musée d’Ethnographie du Trocadéro » in Bulletin du Museum, p. 478.

2 Fédorovsky, Adrien, 1936, La Conservation et la restauration des objets ethnographiques. Le Laboratoire du Musée d’ethnographie.

3 Selon Mauss, dans son cours d’introduction aux travaux pratiques de laboratoire organisés au MET pour les étudiants de l’institut d’ethnologie de Paris en juin 1933 (rapporté par Fédorovsky, op. cit. p.10).

4 À ce titre, il s’inscrit dans la lignée des avancées de la conférence internationale de Rome de 1930, organisée par l’Office International des Musées (OIM) pour l’étude des méthodes scientifiques appliquées à l’examen et à la conservation des œuvres d’arts.

5 Fédorovsky, op.cit., p. 18.

6 Selon la terminologie de l’ICOM (International Council of Museums), la conservation préventive est l’« ensemble des mesures et actions ayant pour objectif d’éviter et de minimiser les détériorations ou pertes à venir. Elles s’inscrivent dans le contexte ou l’environnement d’un bien culturel, mais plus souvent dans ceux d’un ensemble de biens quels que soient leur ancienneté et leur état. Ces mesures et actions sont indirectes- elles n’interfèrent pas avec les matériaux et structures des biens.[…] » in Terminologie de la conservation-restauration du patrimoine culturel matériel, résolution adoptée par les membres de l’ICOM-CC en septembre 2008.

7 Fédorovsky, op. cit., p.20.

8 Fédorovsky, op. cit., p.23.

9 Fédorovsky, op. cit., p.31.

Bibliographie :

  • FEDOROVSKY, A., 1936. La Conservation et la restauration des objets ethnographiques. Le Laboratoire du Musée d’ethnographie. Paris, Vernière.
  • RIVET, P. et  RIVIÈRE, G.-H., 1930. « La réorganisation du Musée d’Ethnographie du Trocadéro » in Bulletin du Museum, pp. 478-487.
  • Terminologie de la conservation-restauration du patrimoine culturel matériel, résolution adoptée par les membres de l’ICOM-CC lors de la XVème Conférence triennale, New Delhi, 22-26 septembre 2008.
    http://www.icom-cc.org/54/document/icom-cc-rsolution-terminologie-franais/

Un commentaire sur « Le premier laboratoire de conservation-restauration du Musée du Trocadéro »

  1. On peut qu’admirer ces premiers pionniers en conservation-restauration qui œuvraient dans des conditions les plus basiques et qui n’avaient aucun accès à une littérature spécialisée qui évoluera dans les années à venir. Chapeau à vous les ancêtres de la profession qui comme Fédorovsky ont su baser leur travail sur une réflexion bien fondée qui perdure à nos jours!

    Merci de partager ces informations et ces superbes images.

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