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Bouleversements environnementaux et changement climatique dans les arts contemporains océaniens

       Dans l’article de la semaine dernière, CASOAR vous a présenté l’exposition de photographie contemporaine À toi appartient le regard (…) et la liaison infinie entre les choses (musée du quai Branly – Jacques Chirac). Mention fut faite de plusieurs artistes évoquant la question des changements environnementaux, liés à la pollution et au réchauffement climatique. Arrêtons nous aujourd’hui sur quelques œuvres d’art contemporain océanien évoquant elles aussi ces thématiques.

     Une installation vidéo pour commencer, celle de l’artiste originaire de la région autonome de Bougainville, Taloi Havini (née en 1981, Nakas, Hakö).1 Habitat (2016) montre une pirogue traversant les anciennes mines de cuivre australiennes de Panguna (Bougainville), puis des vues aériennes de ce paysage, aujourd’hui abandonné. Ces mines ont contribué à alimenter les feux de la guerre civile (1988-1998)2 et leur exploitation a également causé une pollution toxique considérable. Dans cette œuvre, Havini montre au regardeur les blessures encore ouvertes d’un environnement meurtri, mais aussi les cicatrices que cette exploitation a laissé sur la vie quotidienne des habitants.

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Habitat I, installation vidéo, 3:43 minutes, Taloi Havini, 2016 © Taloi Havini

       Bougainville n’est pas le seul endroit en Océanie où ont été/sont exploitées des ressources, au détriment de l’environnement et des populations locales. Pensons au nickel en Nouvelle-Calédonie/Kanaky, au phosphate à Nauru ou encore au charbon en Australie. Ces entreprises sont souvent à la source d’une pollution non négligeable et de la destruction des terres, mais aussi des espaces marins. Natalie Robertson (née en 1962, Ngāti Porou et Clann Dhònnchaidh), dans son œuvre vidéo Uncle Tasman – The Trembling Current that Scars the Earth (2008), montre la ville de son enfance, Kawerau (Aotearoa Nouvelle-Zélande). Plus précisément, elle filme les sources géothermales qui s’y trouvent, ainsi que la rivière Tarawera. Depuis 1954, une usine de papier y déverse ses déchets, toxiques, ce avec l’accord du gouvernement. Se superposent à ces images des paroles, histoires et anecdotes des habitants des environs, créant un contraste avec « la pollution [qui] continue à contaminer le mauri, ou force vitale, de ces cours d’eau ».3

       Rivières, fleuves, lacs, lagons… Quand l’imaginaire occidental se prend à rêver de l’Océanie, c’est bien souvent par une immensité bleue qu’il se la représente. Mais, pour lui, l’océan Pacifique n’est qu’une masse d’eau, coupant les îles et les archipels les uns des autres. Au contraire, les Océaniens perçoivent cette étendue comme un espace, support de relations et de mythologies, traversé par des routes pour voyager, échanger et migrer.
L’un des maux le plus connu et le plus médiatisé touchant l’océan Pacifique est celui de la pollution plastique. Le Great Pacific Garbage Patch (GPGP) est le nom donné au septième continent, situé dans le Pacifique Nord. Le GPGP est un gyre, c’est-à-dire un tourbillon d’eau créé par les courants marins. Il est constitué de déchets, principalement en plastique (environ 1 800 milliards). On y trouve des filets de pêche, des bidons, des sacs et biens d’autres. Ce « continent » est connu depuis les années 1970, mais c’est seulement lors de sa seconde découverte par le capitaine Charles Moore, vers 1990, que l’on commence à parler de lui. Ajoutons ici que le GPGP n’est pas une étendue compacte de déchets, mais ceux-ci sont plutôt éparpillés par paquets, ce qui ne permet pas de le percevoir grâce aux images satellites. Le GPGP n’est pas le seul gyre de la planète, il en existe dans tous les océans et le Pacifique en compte deux, l’un au Nord et l’autre au Sud. De ce fait, les plages de nombreuses îles se trouvent fréquemment souillées de déchets, principalement en plastique. Celle de Kamilo, située au Sud-Est de l’île d’Hawaii (Hawai’i) est connue pour être recouverte de déchets venus de la mer, poussés par les courants et les vents. Maika’i Tubbs (Honolulu, Hawai’i) utilise dans ses œuvres des déchets en plastique, ramassés sur les plages de son archipel natal ou dans les rues de New York, où il vit et travaille. Selon lui, ces rebuts ont un statut liminal, entre le déchet et le trésor. Ainsi, ils sont des sources potentielles de création. À l’occasion de la Biennale d’Honolulu en 2019, Tubbs a présenté son installation Toy Stories (2019) composée de boites blanches, imitant les packagings des jouets pour enfants. L’une des faces des sculptures montre une forme blanche, reconnaissable, un oiseau ou un fusil par exemple, tandis que l’autre révèle au regardeur les déchets à partir desquels l’artiste a créé ces images. Dans A life of its Own (2013), il établit un parallèle entre la rose de Jéricho, une espèce non endémique à Hawai’i et envahissante sur quatre îles, et le plastique, tout aussi omniprésent. Avec de la vaisselle en plastique blanche, chauffée et modelée, il reproduit cette plante, couvrant les pans des murs blancs sur lesquels il présente son installation. Comme le plastique, qui envahit nos quotidiens tout en étant transparent à nos yeux, la rose de Jéricho que Tubbs a façonné se camoufle, tout en continuant à s’étendre et à s’imposer.

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Toy Stories, Maika’i Tubbs, débris en plastique, 2019 © Maika’i Tubbs, captures d’écran du compte Instagram de Maika’i Tubbs.

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A life of its Own, Maika’i Tubbs, installation, vaisselle en plastique blanc, 2013 © Maika’i Tubbs.

       Tubbs n’est pas le seul artiste à trouver un intérêt nouveau pour le plastique. George Nuku (né en 1964, Ngāti Kahungunu et Ngāti Tuwharetoa) considère qu’il est le nouveau pounamu. Le pounamu est une pierre, la néphrite, dont la couleur va du gris au vert et que l’on trouve dans l’île du Sud d’Aotearoa Nouvelle-Zélande.4 Elle est un taonga pour les Māori, c’est-à-dire un trésor culturel. Le pounamu est utilisé pour réaliser des ornements, comme les pendentifs hei tiki5, mais il servait aussi à concevoir des armes de prestige. Selon Nuku, le plastique et le pounamu possèdent les mêmes qualités : la transparence, la solidité et la brillance, entre autres (voir image à la une). Ainsi, il estime que le plastique-pounamu est un matériau sacré, taonga, comme la pierre. De ce fait, la pollution plastique est elle-même sacrée. Cette position, un peu étonnante pour nous qui vivons dans une société obsédée par le propre et l’élimination des déchets, invite les individus à réévaluer cette matière et à l’enchanter à nouveau, par l’art.6

Hung Long

Bottled Ocean 2117, George Nuku, plexiglas, bouteilles en plastique, peinture, 2017, Kaohsiung City Museum of Fine Arts, Kaohsiung, Taïwan © George Nuku, photographie prise par Hung Long.
Eclairé par une lumière verte, au milieu d’une ambiance aquatique, le dieu de la mer, des poissons et des reptiles, Tangaroa, est en mutation. Il est entouré de poissons, de méduses et de requins mutant au contact du plastique.

       Nikki Hastings-McFall (née en 1959, Samoa), dans sa série Too much sushi (2002), présente des lei – colliers de fleurs – dont les fleurs sont remplacées par des petits contenants en plastique en forme de poisson. Ce sont les récipients contenant les sauces utilisées pour manger des sushis et livrés aux consommateurs par les restaurateurs. Ces lei se jouent d’un symbole emblématique de l’Océanie, le collier de fleurs, que tous les touristes rêvent un jour d’avoir autour du coup à la sortie d’un avion. Hastings-McFall révèle la pollution de l’océan Pacifique et des lagons et, du même coup, la contamination des eaux et des espèces marines, qui ingèrent des particules de plastiques.7 Pourtant, le poisson reste une ressource majeure dans l’alimentation quotidienne des Océaniens. Ces envahissantes particules remontent donc toute la chaîne trophique, jusqu’aux humains qui, par ailleurs, ingèrent du plastique de bien d’autres manières. Nous sommes ici bien loin de l’Océanie rêvée par le touriste trop rapidement charmé par les plages, les palmiers et les eaux transparentes des lagons…

Sushi, Niki Hastings-McFall

Too much sushi II (Urban lei series), Nikki Hastings-McFall, contenants en plastique de sauce soja, 2002 © Nikki Hastings-McFall.

       Un autre sujet touchant le Pacifique alimente vivement les débats, celui de la montée du niveau des océans. Nombreuses sont les îles océaniennes inquiétées par ce phénomène et tout aussi nombreux sont les documentaires et reportages alarmistes réalisés par des Occidentaux sur le sujet. Par exemple, The Disappearing of Tuvalu : Trouble in Paradise, de Christopher Horner (2004), voit l’archipel déjà perdu. Pourtant, si nous acceptons de tendre l’oreille et de décentrer notre regard, un autre discours peut se faire entendre, cette fois-ci, local. Dans l’œuvre vidéo LICK (2013), Angela Tiatia (née en 1973, Samoa, Australie) se tient dans l’eau, accrochée à un rocher. Tout le long de cette performance, elle tente de se maintenir sur la pierre, malgré le rouleau des vagues. Au fur et à mesure, elle apprend à ressentir le mouvement de l’eau et à se laisser porter par celui-ci. Ainsi, Tiatia souligne la complicité entre les corps des insulaires et l’océan Pacifique et elle propose une autre manière de percevoir la montée du niveau de la mer à Tuvalu.

LICK Tiatia,

LICK, Angela Tiatia, œuvre vidéo, 6:33 minutes, 2015 © Angela Tiatia/ Sullivant + Strumpf, Sydney et Singapour.

       Ces prises de parole sur les effets du changement climatique et de la pollution peuvent être vues comme des oppositions, ici, artistiques, aux discours dominants abordant ces problématiques. Certains artistes, mais aussi des universitaires et même des activistes, qualifiés d’autochtones (indigenous en anglais), insistent sur le fait que

tous les êtres humains ne sont pas impliqués de la même manière dans les forces qui ont créé les catastrophes menant aux crises contemporaines entre les humains et l’environnement, et […] que tous les êtres humains ne sont pas [non plus] invités dans les sphères conceptuelles où ces catastrophes sont théorisées ou bien où des réponses à ces catastrophes sont formulées.8

       L’installation des artistes Kathy Jetñil-Kijiner (née en 1987, République des Îles Marshall) et Joy Lehuanani Enomoto (Kanaka Maoli, japonaise, afro-américaine, caddo, pendjabi et écossaise), Sounding (2020) se propose justement d’être un lieu de rencontre pour les Océaniens afin qu’ils discutent ensemble de solutions pour faire face aux changements environnementaux. Cette œuvre a été réalisée en premier lieu pour l’exposition INUNDATION (Art Gallery, Université Hawai’i Mānoa, Honolulu, du 19 janvier au 28 février 2020) dont le commissariat fut assuré par la professeure Jaimey Hamilton Faris (Université Hawai’i Mānoa, Honolulu). Dans une pièce à l’ambiance aquatique, des paniers tressés par des Marshallais et Marshallaises vivant à Hawai’i sont suspendus. Au centre, sur le sol, se trouve une natte et, à nouveau, un panier. Juste au-dessus, accrochée au plafond, nous pouvons voir une sonde, similaire à celles utilisées par la Marine américaine ou les scientifiques pour mesurer la profondeur des espaces marins. Enfin, sur un mur, une baleine a été représentée grâce à des rapports imprimés de sondes cartographiques. Cette œuvre, en plus de créer un espace pour la discussion dédié aux Océaniens, sensibilise le visiteur à un type de pollution auquel nous pensons peu : la pollution sonore. En effet, les sonars de la Marine, par exemple, empêchent les baleines vivant autour des côtes hawaiiennes d’entendre leur nourriture et contribuent à perturber leur milieu de vie et leurs habitudes. Le tressage des paniers évoquent les liens entre les générations, mais aussi celui entre les humains et leur environnement, ce qui insiste sur la nécessité de laisser s’exprimer les individus concernés par les changements climatiques. Tressés par des Marshallais installés à Hawai’i, ils peuvent aussi évoquer la question de la migration climatique. Celle-ci concerne de nombreux archipels, menacés par la montée des eaux, notamment les Marshall, mais aussi les Kiribati. Certains pays, comme le Japon ou les Emirats Arabes Unis, ont proposé à ces archipels de remédier au problème en construisant des îles artificielles.9 Ce projet est métaphoriquement évoqué par les paniers, puisque dans la mythologie marshallaise, les îles ont été créées du sable tombé de ceux que transportait la divinité Letao.

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Sounding, Kathy Jetñil-Kijiner et Joy Lehuanani Enomoto, installation, paniers, rapports de sondes, ligne de sonde, dessins, 2020 © Kathy Jetñil-Kijiner et Joy Lehuanani Enomoto, capture d’écran « Opening Artists Talks – Inundation 2020 ».

        Nombreux sont les habitants de l’Océanie, notamment des artistes, à s’exprimer sur le changement climatique et ses corollaires. Pourtant, leurs voix semblent rarement écoutées sur la scène mondiale. Quelques visages se détachent du lot, comme celui de Kathy Jetñil-Kijiner, reçue au Sommet sur le Climat organisé par les Nations Unies à New York en 2014, afin de représenter la société civile.10 Les œuvres d’art contemporain constituent peut-être une autre manière de s’informer et, pour les Océaniens, de s’exprimer. Ouvrons donc les yeux et tendons l’oreille…

Garance Nyssen 

Image à la une : détail de l’œuvre de George Nuku réalisée avec des fonds de bouteilles en plastique à l’occasion des Francofolies, au village Franc’Océan, La Rochelle, 13 et 14 juillet 2019 © George Nuku, photographie prise par Garance Nyssen

1 Si certains d’entre vous ont visité l’exposition Océanie, présentée au musée du quai Branly – Jacques Chirac du 12 mars au 7 juillet 2019, vous avez pu voir quelques photographies de Taloi Havini et de Stuart Miller, issues de la série Blood Generation (2009). Habitat II (2017) fut présentée du 14 juin au 10 septembre 2017 au Pavillon Neuflize OBC du Palais de Tokyo, où l’artiste faisait sa première exposition personnelle en France.

2 Cette guerre éclata d’abord entre l’Armée révolutionnaire de Bougainville (BRA), désirant l’indépendance, et la Papouasie-Nouvelle-Guinée, indépendante depuis 1975. Rapidement, elle mit aussi en conflit la BRA et certains Bougainvillais, lui étant opposés. Depuis le début des années 1970, la compagnie Bougainville Copper exploitait une mine de cuivre, celle de Panguna, plus grande mine à ciel ouvert du monde. De ce fait, la jeune nation indépendante de Papouasie-Nouvelle-Guinée considérait qu’il était dans son intérêt économique de conserver la main-mise sur Bougainville. Après l’accord de paix d’août 2001, il fut convenu que Bougainville fasse toujours partie de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, sous réserve de l’organisation d’un référendum d’indépendance avant l’année 2020. La mine n’est, quant à elle, pas réouverte.

3 SMITH, H., 2011. Māori, leurs trésors ont une âme. Paris, Musée du quai Branly, Somogy, Editions d’art, p.168. L’œuvre de Natalie Robertson est disponible sur son site internet : https://natalierobertson.weebly.com/uncle-tasman—the-trembling-current-that-scars-the-earth.html#, dernière consultation le 25 juillet 2020.

4 SPIGOLON, E., 29 novembre 2017, « Les eaux de jade d’Aotearoa », CASOAR, disponible à l’URL : https://casoar.org/2017/11/29/les-eaux-de-jade-daotearoa/, dernière consultation le 26 juillet 2020.

5 SPIGOLON, E., 28 novembre 2018, « Le Hei Tiki, porteur de mémoire », CASOAR, disponible à l’URL : https://casoar.org/2018/11/28/le-hei-tiki-porteur-de-memoire/, dernière consultation le 26 juillet 2020.

6 Pour en savoir plus sur le travail de George Nuku avec le plastique-pounamu, vous pouvez consulter l’article suivant : NYSSEN, G., 10 juillet 2019, « George Nuku : Message in a Bottle », CAOSAR, disponible à l’URL : https://casoar.org/2019/07/10/george-nuku-message-in-a-bottle/, dernière consultation le 26 juillet 2020.

7 Pour découvrir plus en détails ces œuvres, vous pouvez consulter le site internet du musée Te Papa Tongarewa, Wellington :
https://collections.tepapa.govt.nz/object/531842, dernière consultation le 26 juillet 2020.

8 Notre traduction « Not all humans are equally implicated in the forces that created the disasters driving contemporary human-environmental crises, and I argue that not all humans are equally invited into the conceptual spaces where theses disasters are theorized or responses to disaster formulated », TODD, Z. 2015. « Indigenizing the Anthropocene », In DAVIS, H., et TURPIN, E., éds. Art in the Anthropocene. Encounters Amongs Aesthetics, Politics, Environments and Epistemologies, Londres, Open Humanities Press, p. 244.

9 OSBORNE, H., 20 février 2016, « Climate Change: Kiribati turns to artificial islands to save nation from Atlantis fate », International Business Times, disponible à l’URL : https://www.ibtimes.co.uk/climate-change-kiribati-turns-artificial-islands-save-nation-atlantis-fate-1544942, dernière consultation le 26 juillet 2020.

10 Global Call for Climate Action, 23 septembre 2014, « Marshallese poete Kathy Jetñil-Kijiner speaking at the UN Climate Leaders Summit in 2014 », disponible à l’URL : https://www.youtube.com/watch?v=L4dxXo4thY, dernière consultation le 26 juillet 2020.

Bibliographie :

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