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L’affaire des têtes māori – Restes humains et restitutions dans les musées en France

       L’histoire remonte en 2006 au muséum de Rouen (lire à ce sujet Ethique, durable et responsable, le Muséum de Rouen de Marion Bertin). Alors que l’établissement est fermé au public depuis presque dix ans pour chantier de réaménagement, la nouvelle équipe qui accompagne la réouverture actualise les inventaires et remet, parmi les 800 000 spécimens du muséum, une tête māori (ou toi moko) au goût du jour.

       À Aotearoa Nouvelle-Zélande, les chefs et les guerriers māori étaient tatoués sur l’ensemble de leur visage selon leurs histoires singulières et leurs statuts sociaux. Après la mort, leurs têtes étaient préservées et momifiées. Celles des membres de la famille étaient stockées dans les maisons en support des cultes aux ancêtres et celles des ennemis étaient exposées à l’extérieur, en trophées de guerre. Fascinés et avides de ce type de curiosités, les Européens ont établi dès la fin du XVIIIème siècle un commerce de ces têtes. Certains Māori, pour lesquels ce trafic était une aubaine, n’ont pas hésité à tatouer les têtes d’esclaves ou d’autres individus post-mortem pour alimenter le marché. Les têtes māori se dispersèrent ainsi dans le monde entier à la faveur des collectionneurs.

Horatio Grondon Robley devant sa collection de tête māori, 1895, © Tahiti Infos

Ce qu’il advint du toi moko de Rouen

       En 2006, l’équipe du muséum informe la mairie de Rouen que les toi moko font l’objet de demandes de rapatriement par les Māori depuis les années 1980. Sur le sujet, la France accusait un certain retard :  les musées étrangers, à commencer par nos voisins britanniques et scandinaves restituaient à l’époque des têtes depuis déjà vingt ans.1 La restitution du toi moko de Rouen est ainsi votée à l’unanimité en conseil municipal le 19 octobre 2007. Une cérémonie officielle est organisée à la mairie en présence des autorités de l’ambassade de Nouvelle-Zélande et du musée national Te Papa Tangarewa de Wellington.2

       L’histoire aurait pu s’arrêter là. Seulement, le Ministère de la Culture français décida de jouer les trouble-fête. Contrarié de ne pas avoir été consulté pour cette affaire, il saisit le tribunal administratif qui annula la décision du conseil municipal. Et pour cause : la ville de Rouen avait fait fi de la sacro-sainte valeur d’inaliénabilité des collections consacrée par le Code du patrimoine français. En effet, les biens culturels des musées de France ne peuvent faire l’objet d’une transaction commerciale ou d’un transfert de propriété.
L’équipe rouennaise avait-elle réellement joué le rôle du mauvais élève ? Bien au contraire, le muséum affirmait considérer la tête māori non comme un objet patrimonial mais comme un reste humain. Par conséquent, la restitution pouvait s’effectuer en vertu de la loi de bioéthique de 1994 relative au respect du corps humain3 :

« Chacun a droit au respect de son corps.
Le corps humain est inviolable.
Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial. » 4 (Article 16-1)

« Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort.
Les restes des personnes décédées,[…] doivent être traités avec respect, dignité et décence » (Article 16-1-1)

En exposant cette contradiction apparente entre le Code du Patrimoine et le Code Civil, le muséum de Rouen avait pointé du doigt le vide juridique problématique concernant la question des restes humains dans les musées en France.

     Ce constat édifiant n’était pourtant pas suffisant pour ramener notre toi moko à Aotearoa Nouvelle-Zélande. La seule solution pour contourner son inaliénabilité en toute légalité fut de passer par la création d’une loi. Le 8 février 2008, la sénatrice et adjointe à la mairie de Rouen Madame Catherine Morin-Desailly proposa une loi qui sera votée à l’unanimité par le Sénat en juin 2009 et par l’Assemblée nationale en mai 2010. Ce processus qui nous semble bien lourd n’était pourtant pas inédit : de cette façon, le corps de Saartjie Baartman5 fut rendu à l’Afrique du Sud en 2004.

       C’est ainsi que le 9 mai 2011, après une bataille juridique de 5 ans, la tête māori de Rouen est restituée à Aotearoa Nouvelle-Zélande.

       La loi du 18 mai 2010 « visant à autoriser la restitution par la France des têtes māori à la Nouvelle-Zélande et relative à la gestion des collections » dépassa le cadre local des collections rouennaises en imposant la restitution de l’ensemble des têtes māori conservées dans les collections françaises. C’est alors qu’on vit les grands musées nationaux suivre le mouvement : le musée du quai Branly-Jacques Chirac, le Muséum national d’Histoire naturelle, le musée de la Marine, le muséum de Nantes, le musée des Confluences de Lyon… au total vingt têtes māori furent restituées à la Nouvelle-Zélande lors d’une cérémonie officielle organisée le 23 janvier 2012 au musée du quai Branly-Jacques Chirac en présence de dignitaires français et néo-zélandais. Les Māori procédèrent à une cérémonie de deuil auprès des toi moko, qui d’objets de musée revinrent au statut d’ancêtres māori.6 

      En Nouvelle-Zélande, les toi moko sont centralisés au Musée National Te Papa Tongarewa à Wellington puis remis à leurs iwi (principale unité sociale māori) d’origine quand la descendance est connue. Les toi moko peuvent alors être inhumés lors de funérailles.

Cérémonie de restitution des vingt têtes māori, le 23 janvier 2012 au musée du quai Branly-Jacques Chirac, ©AFP, Mehdi Fedouach

Quand la Province donne un coup de pied dans la fourmilière

       Certains professionnels de musées en France ont du mal à voir le principe d’inaliénabilité remis en cause par les propositions émises face aux demandes croissantes de restitutions d’oeuvres d’art par les pays anciennements colonisés. Il n’est en effet pas rare d’entendre des arguments semblables à ceux de l’historien de l’art et journaliste Didier Rykner :

« […] vouloir à tout prix traiter les restes humains comme des objets à part peut présenter de grands dangers : considérera-t-on demain qu’il est scandaleux de conserver des momies égyptiennes ou des os d’hommes préhistoriques ? »7

       Le second volet de la loi sur les têtes māori visait à rénover la commission chargée de conseiller les musées en matière de déclassement d’œuvre en élargissant sa composition à des personnalités politiques et reconnues sur le sujet. De quoi faire grincer des dents Didier Rykner qui avait vu l’entrée du politique dans cette commission comme une véritable menace pour le patrimoine français.8 Pourtant, n’en déplaise à ce célèbre défendeur de l’inaliénabilité, les restitutions sont en effet éminemment politiques.
Y a-t-il seulement un mal à affirmer que le patrimoine puisse avoir des enjeux qui dépassent son propre rayon ? Les demandes de restitutions sont à replacer dans un contexte diplomatique d’émergence des pays anciennement colonisés sur la scène internationale et dans un mouvement de réappropriations culturelles. Pour Aotearoa Nouvelle-Zélande, les demandes de toi moko prennent leurs sources dans les années 1970 au moment de la renaissance culturelle māori et la redécouverte du tatouage par les jeunes en quête de symboles et d’affirmation identitaire.9

       Aujourd’hui, tous les Māori ne partagent pas ces revendications autour des toi moko. L’artiste contemporain George Nuku (lire à son sujet George Nuku : Message in a Bottle Climate change and environmental disruptions in Pacific contemporary arts de Garance Nyssen), refuse de considérer son peuple en position de soumission dans ce trafic de têtes et rappelle l’engagement volontaire de certains Māori dans l’échange de leurs propres ancêtres et esclaves pour des armes. L’artiste très actif et proche des musées français voit ces restitutions comme une opportunité manquée de partager la culture māori à travers le monde. Il regrette de plus que les Māori n’aient pas remis quelque chose  en contrepartie des toi moko pour instaurer un échange équilibré entre la France et Aotearoa Nouvelle-Zélande. En travaillant à l’installation muséographique au muséum de Rouen, il a ainsi considéré son engagement comme le contre-don de la restitution.10

      L’écrivain Alan Duff avait en outre souligné qu’il s’agissait d’un débat entre « groupes de blancs progressistes » qui cherchent maladroitement à demander pardon pour une affaire qui n’est pas la plus lourde de l’époque coloniale.

L’artiste George Nuku à La Rochelle, ©MNHLR/Mathieu Vouzelaud

Au « nom de la Science »

       Dans cette histoire, le Muséum national d’Histoire naturelle a rappelé l’importance de la représentation de la diversité humaine dans les collections de restes humains qui sont une source irremplaçable d’informations potentielle.11 Nul ne saurait nier la valeur des restes humains dans les recherches des origines et dans l’étude générale des modes de vie des populations du passé.12 L’étude directe d’un squelette permet par exemple de dater ses tissus osseux, d’étudier la croissance et la stature de l’individu, ses éventuels marqueurs sociaux et/ou esthétiques (déformations crâniennes, traces de violence, etc.), son régime alimentaire, l’histoire et la diffusion de maladies… Aujourd’hui, les scientifiques comptent beaucoup sur les recherches génétiques sur l’ADN ancien par lesquelles on peut déterminer le sexe et la parenté d’un squelette.13 Les conservateurs de ces collections d’études voient donc les restitutions comme une perte de savoirs potentiels dans la mesure où nul ne peut prévoir les progrès techniques et les besoins du scientifique de demain.
La science, qui avait établi une supériorité indiscutée sur les croyances des populations semble aujourd’hui souffrir d’une remise en question générale. Pillages de tombes, zoos humains et réduction d’individus à l’état de spécimen vivant : la mémoire des exactions commises « au nom de la science » au cours du XVIIIème, XIXème et encore tard dans le XXème siècle pose les limites à l’investigation scientifique contemporaine. Dans ce contexte, les collections de restes humains exposées au grand plaisir du public jusqu’à la fin du XXème siècle sont progressivement rangées dans les réserves ces dernières décennies.

       La question des restitutions des collections de restes humains semble bien difficile à généraliser notamment par leur nature très diversifiée. Les revendications ne sont pas similaires s’il s’agit des restes d’un individu historique comme le chef kanak Ataï rendu à ses descendants en 2014, d’objets intégrant du matériau humain comme les ornements ivi po’o en os humain des îles Marquises, ou encore d’échantillons d’histoire naturelle et de médecine anonymes. Il convient donc de mener ces études au cas par cas et de considérer le rapport spécifique de chaque communauté avec la mort et ses ancêtres. Nous assistons à l’émergence d’un musée au centre d’un débat passionnant portant sur la propriété et la nature des objets de musée. Tandis que certains voient dans l’inhumation rituelle des toi moko la destruction d’un objet du patrimoine, les Māori vivent la reconnexion de leurs ancêtres avec leur terre d’origine.

Avant de se quitter, nous vous partageons un lien vers le documentaire de Philippe Tourancheau « La Fabuleuse histoire de la tête Maori du Museum de Rouen » vu et apprécié de la rédaction !

Soizic Le Cornec

Cover picture: Cérémonie de restitution au Te Papa Tongarewa, 2012, © Michael Hall, Te Papa.

1 PELTIER, P., MÉLANDRI, M., 2012. « Chronologie concernant les têtes tatouées et momifiées māori ou toi moko (aussi connues sous le terme de moko mokai). » Journal de la Société des Océanistes 134, pp. 28‑30.

2 BOULAY, R., 2012. « L’initiative du Muséum d’histoire naturelle de Rouen : le contexte local. » Journal de la Société des Océanistes 134, pp. 25‑27.

3 Argument donné par la sénatrice et adjointe à la mairie de Rouen Madame Catherine Morin-Desailly dans FRAÏSSÉ, M.-H., 8 mai 2011. « Maoris – restitutions, routes du retour ». Tout un monde, France Culture.

4 Pour éviter toute confusion, il faut comprendre « patrimonial » ici au sens juridique du terme. Le droit patrimonial est l’ensemble des relations juridiques qui régissent la possession des biens, des droits et des obligations ayant une valeur pécuniaire d’une personne juridique (http://www.toupie.org/).

5 Saartjie Baartman (surnommée la « Vénus Hottentote ») est née en Afrique du Sud en 1789. Embarquée pour Londres en 1810, elle est exhibée pour son postérieur jugé hypertrophié, comme une bête de foire lors de spectacles. A son décès, le corps de Saartjie Baartman est moulé puis disséqué au Muséum national d’Histoire naturelle. Certaines parties de son corps comme son cerveau et ses organes génitaux sont conservés dans du formol. Le moulage restera exposé au Musée de l’Homme jusque dans les années 1970.

6 ROUSTAN, M., 2014. « De l’adieu aux choses au retour des ancêtres. La remise par la France des têtes māori à la Nouvelle-Zélande. » Socio-anthropologie 30, pp. 183‑198.

7 RYKNER, D., 2020. « L’inaliénabilité, encore et toujours… », La Tribune de l’Art,https://www.latribunedelart.com/l-inalienabilite-encore-et-toujours (dernière consultation le 15 novembre 2020).

8 FRAÏSSÉ, M.-H., 8 mai 2011. « Maoris – restitutions, routes du retour ». Tout un monde, France Culture.

9 PELTIER, P., MÉLANDRI, M., 2012. « Chronologie concernant les têtes tatouées et momifiées māori ou toi moko (aussi connues sous le terme de moko mokai). » Journal de la Société des Océanistes 134, pp. 28‑30.

10 Garance Nyssen, communication personnelle.

11 COIFFIER, C., 20 janvier 2012. « Éléments d’histoire et d’ethnologie des Moko Maoris (2/8) » Restitution des têtes maories (colloque scientifique), Muséum national d’Histoire naturelle.

12 FROMENT, A., 2011. Argumentaire sur la conservation et l’étude des collections de restes humains. Museologia Scientifica nuova serie 5, pp. 22‑27.

13 Ibid.

Bibliography:

  • Journal de la Société des Océanistes, 2013. « Restitution des restes humains. Table ronde au festival de cinéma Rochefort Pacifique. » Journal de la Société des Océanistes 136‑137, pp. 89‑102.
  • BOULAY, R., 2012. « L’initiative du Muséum d’histoire naturelle de Rouen : le contexte local. » Journal de la Société des Océanistes 134, pp. 25‑27.
  • CLÉMENT, C., 6 juillet 2011. « Les têtes de mort maories retournent dans leur pays avec Catherine Morin-Desailly ». Culture de soi, cultures des autres, France Culture.
  • COIFFIER, C., 20 janvier 2012. « Éléments d’histoire et d’ethnologie des Moko Maoris (2/8) » Restitution des têtes maories (colloque scientifique), Muséum national d’Histoire naturelle.
  • FRAÏSSÉ, M.-H., 8 mai 2011. « Maoris – restitutions, routes du retour ». Tout un monde, France Culture.
  • FROMENT, A., 2011. Argumentaire sur la conservation et l’étude des collections de restes humains. Museologia Scientifica nuova serie 5, pp. 22‑27.
  • GIRAUD, M., 20 janvier 2012. « La question de la restitution des restes humains » Restitution des têtes maories (colloque scientifique), Muséum national d’Histoire naturelle.
  • LOI no 94-653 du 29 juillet 1994 relative au respect du corps humain, https://www.legifrance.gouv.fr/.
  • LUNEAU, A., 19 janvier 2012. « Science et éthique : l’histoire de la restitution des têtes Maories », La Marche des sciences, France Culture.
  • PELTIER, P., MÉLANDRI, M., 2012. « Chronologie concernant les têtes tatouées et momifiées māori ou toi moko (aussi connues sous le terme de moko mokai). » Journal de la Société des Océanistes 134, pp. 28‑30.
  • ROUSTAN, M., 2014. « De l’adieu aux choses au retour des ancêtres. La remise par la France des têtes māori à la Nouvelle-Zélande. » Socio-anthropologie 30, pp. 183‑198.
  • RYKNER, D., 2020. « L’inaliénabilité, encore et toujours… », La Tribune de l’Art,https://www.latribunedelart.com/l-inalienabilite-encore-et-toujours (dernière consultation le 15 novembre 2020).

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