Les dieux-bâtons Cook : représentation d’une généalogie ?

     Les îles Cook se situent dans l’océan Pacifique, plus précisément en Polynésie centrale. L’archipel se compose de deux groupes d’îles, les îles du nord et les îles du sud, ces dernières étant les plus connues pour les historiens d’art. L’île de Rarotonga, qui fait partie des îles du sud, est probablement la plus connue de tout l’archipel. Bien que le navigateur et cartographe von Krusenstern ait donné le nom du Capitaine Cook à l’archipel en 1824, le célèbre navigateur n’a en réalité séjourné que quelques semaines dans les Îles qui portent son nom.1 La typologie d’objet qui nous intéresse aujourd’hui, les dieux-bâtons, proviennent précisément de l’île de Rarotonga.

Cook islands

© Casoar

     La plupart des dieux-bâtons des Îles Cook sont faits dans du bois dit de fer.2 Ils sont composés d’une tête (il existe un exemplaire avec une double tête), puis de petites figures humaines dans son prolongement. Là s’arrêtera la description de la plupart des dieux bâtons que vous verrez. Dans quelques rares exemples, cette tête suivie de plusieurs petits personnages est prolongée d’un long cylindre qui se termine par un phallus, lui-même parfois précédé de figures similaires à celles que l’on trouve dans le prolongement de la tête.
Nombre de dieux-bâtons que nous connaissons aujourd’hui dans les collections du monde entier ont probablement été faits avant l’arrivée des missionnaires, voire même des navigateurs, aux îles Cook au XVIIIème siècle. Cette date de fabrication précoce implique donc une technique de sculpture réalisée sans aucun métal, le métal étant arrivé sur les îles du Pacifique avec les navigateurs. C’était une telle prouesse de sculpter du bois de fer à l’aide d’outillage non métallique que l’on peut affirmer que ces dieux-bâtons étaient très vraisemblablement fabriqués par des maîtres sculpteurs.

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Head of a ‘staff god’, Cook Islands, Rarotonga, Late 18th/Early 19th century,
wood, Acquired 1953, UEA 188, Sainsbury Centre for Visual Arts, Norwich.
© Clémentine Débrosse

      La plupart des dieux-bâtons que nous connaissons aujourd’hui ne sont en fait que la tête de ce qui fut un dieu-bâton complet. Dans sa forme complète, les dieux-bâtons des îles Cook pouvaient mesurer jusqu’à six mètres de long.3 Le British Museum a dans ses collections le plus long dieu-bâton connu aujourd’hui et qui mesure plus de quatre mètres. Ce dieu-bâton est l’unique exemplaire qui a gardé tous ses éléments d’origine.

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Staff-god, late 18th – early 19th century, wood, paper mulberry bark, feathers, Oc1978,Q.845, British Museum, London. © British Museum

En effet, la partie oblongue terminée par un phallus était enveloppée dans du tapa (étoffe d’écorce) qui renfermait des plumes rouges et des coquillages alors emprisonnés entre l’âme de bois et l’étoffe. Ces plumes rouges et coquillages blancs ont été décrits par le révérend John Williams comme étant « le manava, ou âme du dieu ».Ce manava mentionné par Williams est lié à ce que l’on appelle le mana, une force surnaturelle qui peut vivre à travers les hommes et les femmes, les plantes, les animaux ou même encore les pierres, et que l’on retrouve à travers toute la Polynésie. Mais le mana n’est pas seulement emprisonné dans les plumes et les coquillages ; il est aussi intégré dans le processus même d’enveloppement. Selon Adrienne Kaeppler, on pourrait parler des dieux-bâtons comme des Container of Divinity.5 En effet, lorsque les habitants des îles Cook pratiquaient le nouage, le tissage ou l’enveloppement – pratiques que l’on retrouve à travers toute la Polynésie – ils chantaient et déclamaient les histoires des dieux et de création de leurs îles afin de faire pénétrer le mana dans l’objet et, de cette manière, de l’activer. Une fois enveloppé, l’objet était alors disposé sur le marae (un espace cérémoniel) afin de procéder à la cérémonie. Alors qu’ils étaient autrefois disposés à l’horizontal, les dieux-bâtons sont aujourd’hui toujours présentés à la verticale dans les différents musées et expositions, ce qui donne une vision radicalement différente de celle créée par les insulaires. 

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Marae Taputapuatea, Raiatea, Tahiti, Îles de la Société. ©Pierre Lesage, 2012.

      « Quand Ta’aroa s’est débarrassé de ses plumes, elles se sont transformées en arbres, en plantations et en terre verdoyante… Au début, les plumes rouges et jaunes étaient censées recouvrir les dieux. »6 Teuira Henry explique ici pourquoi les plumes rouges étaient placées près de l’âme de bois : la sculpture étant une représentation du dieu, son enveloppe première, et donc sa force, devaient lui être rendues. A travers cette pratique, les populations cherchaient à rendre au dieu créateur ce qu’il leur avait donné en premier lieu en se défaisant de son plumage. Pour Roger Duff, les dieux-bâtons sont des représentations de l’aspect créatif du dieu Tangaroa.Si l’affirmation de Duff s’avère vraie, cela expliquerait alors la présence des petites figures successives dans la partie supérieure de la sculpture qui, selon Kaeppler, seraient la représentation d’une généalogie ou même d’une colonne vertébrale.8 Kaeppler suggère que l’on considère ces figures comme féminines, ce qui renforcerait alors l’aspect à la fois masculin et féminin de l’objet : le bois est sculpté par les hommes alors que le tapa est créé par les femmes. Seulement un dieu serait assez puissant pour revêtir et représenter à la fois le féminin et le masculin.

    Lors des premières études de ces objets, on pensait que les dieux-bâtons avaient été coupés en deux par les missionnaires afin de faire disparaître le phallus qui n’était pas du tout approprié d’un point de vue religieux. Bien que ceci ait certainement été le cas pour certains des dieux-bâtons qui sont conservés aujourd’hui dans les collections publiques et privées, une nouvelle théorie, expliquée par Karen Jacobs, est entrée en jeu. Le mana contenu dans l’objet était en réalité surtout présent au niveau de la partie centrale de l’objet où se trouvaient les plumes et coquillages enveloppés dans le tapa. Il est alors possible que les insulaires se soient eux-mêmes débarrassés de cette partie centrale, une fois les cérémonies terminées, afin de désactiver l’objet empli de mana et donc d’éloigner ce pouvoir bien trop dangereux lorsqu’il n’est plus utilisé à des fins rituelles. La plupart de ces effigies étaient très certainement détruites par les flammes à la fin des cérémonies. C’est à l’arrivée des missionnaires que les dieux-bâtons commencent d’être conservés. Ils étaient rapportés en Europe à la fin des expéditions comme les représentations d’idoles perdues.9

      S’il y a certainement plusieurs réponses à la question « qui a coupé les dieux-bâtons des îles Cook ? », la théorie d’Adrienne Kaeppler considérant les dieux-bâtons comme des représentations de généalogie n’est pas certaine non plus. En effet, au milieu des dieux-bâtons se trouve du tapa qui casse l’effet de continuité entre les petites figures du haut et du bas de la sculpture qui sont censés être l’élément caractéristique de cette généalogie. Nous ne pouvons donc affirmer avec certitude que la théorie de Kaeppler est l’unique réponse à ce que représentent ou signifient ces artefacts de l’île de Rarotonga. Représentations du dieu Tangaroa, figures cérémonielles emplies de pouvoir, artefacts représentant les généalogies ? La réponse a très certainement disparue au XVIIIème siècle avec l’arrivée des missionnaires et du christianisme aux îles Cook.

Clémentine Débrosse

Image à la une : “And the idols he shall utterly abolish.” — Isaiah ii. 18, George Baxter in King, 1837, in  A Narrative of Missionary enterprises in the South Sea Islands, by Rev. John Williams. An engraving depicting the confiscation and destruction of idol gods by European missionaries in Rarotonga.

HOOPER, S., 2006. Pacific Encounters: Art & Divinity in Polynesia, 1760-1869. London, British Museum Press, p. 218.

HOOPER, S. (ed.) 1997. Robert and Lisa Sainsbury Collection: catalogue. Vol. 3: Pacific, African and Native North American. New Heaven; London, Yale University Press in association with University of East Anglia, p. 16.

HOOPER, S. 2006. Pacific Encounters: Art & Divinity in Polynesia, 1760-1869. London, British Museum Press, p. 223.

4 WILLIAMS, J., 1837. P. 115-116. Cité in Hooper, S., 2006. Pacific Encounters: Art & Divinity in Polynesia, 1760-1869. London, British Museum Press, p. 225.

KAEPPLER, A., 2007. Containers of Divinity. In The Journal of the Polynesian Society, 116 issue 2, pp. 97-130. The University of Chicago Press on behalf of the Peabody Museum of Archaeology and Ethnology.

6 HENRY, T., 1928. P. 338. Cité in KAEPPLER, A., 2007. Containers of Divinity. In The Journal of the Polynesian Society, 116 issue 2, pp. 97-130. The University of Chicago Press on behalf of the Peabody Museum of Archaeology and Ethnology, p. 98.

DUFF, R., 1969. P. 61. Cité In Phelphs, S., 1976. Arts and Artefacts of the Pacific, Africa and the Americas: the James Hooper Collection. London, Hutchinson (for Christie’s, Manson & Woods), p. 129.

KAEPPLER, A. (ed.) 1997. Polynesia and Micronesia”. In KAEPPLER, A., KAUFMANN, C., NEWTON, D., Oceanic Art. London, Harry N. Abrams, p.65.

JACOBS, K., 2014. “Inscribing missionary impact in Central Polynesia”. In Journal of the History of Collections, Vol. 26, Issue 2, p. 272.

Bibliographie :

  • BABADZAN, A., 1981. “Les dépouilles des dieux: Essai sur la symbolique de certaines effigies polynésiennes”. In Anthropology and Aesthetics, No. 1 (spring), pp. 8-39.
  • GARNIER, N., 2011. Motifs d’Océanie. Paris: Hazan.
  • HOOPER, S., 2006. Pacific Encounters: Art & Divinity in Polynesia, 1760-1869. London: British Museum Press.
  • HOOPER, S., (ed.), 1997. Robert and Lisa Sainsbury Collection: catalogue. Vol. 3: Pacific, African and Native North American. New Heaven; London: Yale University Press in association with University of East Anglia.
  • JACOBS, K., 2014. “Inscribing misesionary impact in Central Polynesia”. In Journal of the History of Collections, Vol. 26, Issue 2, p. 263-276.
  • KAEPPLER, A., 1997.Polynesia and Micronesia”. In Kaeppler, A., Kaufmann, C., Newton, D., Oceanic Art. London: Harry N. Abrams, pp. 21-145.
  • KAEPPLER, A., 2007. Containers of Divinity. In The Journal of the Polynesian Society, 116 issue 2, pp. 97-130. The University of Chicago Press on behalf of the Peabody Museum of Archaeology and Ethnology.
  • PHELPS, S., 1976. Arts and Artefacts of the Pacific, Africa and the Americas: the James Hooper Collection. London : Hutchinson (for Christie’s, Manson & Woods).
  • Sotheby’s, 2001. Arts of Africa, Oceania and the Americas: sale 7659 [Saturday May 19 2001, New York]. New York: Sotheby’s.

3 commentaires sur « Les dieux-bâtons Cook : représentation d’une généalogie ? »

  1. Très intéressant Clémentine. Pour compléter, je me permets de signaler l’ouvrage et article suivant :
    Buck Peter H., 1944, Arts and Crafts on the Cook Islands, Bernice P. Bishop Museum en ligne : http://nzetc.victoria.ac.nz/tm/scholarly/tei-BucArts.html
    « Le staff God Rarotonga de James Hooper, une icône de l’art polynésien » article du catalogue Sotheby’s, vente de la collection Frum, 16 septembre 2014 : http://www.sothebys.com/content/ sothebys/fr/auctions/ecatalogue/2014/collection-murray-frum-oceanie-pf1438/lot.38.html
    Bonnes fêtes à toute l’équipe. Amitiés. Martine

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