Danse avec les papous : les filles du Lido dans les Hautes-Terres de Nouvelle-Guinée

       Elles s’appellent Julie, Alexandra et Zara, elles sont « grandes comme des cocotiers », « maigres comme des biscuits secs » et ont « la peau douce comme une anguille »1 mais surtout, elles sont danseuses au Lido. En 2011, elles s’envolent pour les Hautes-Terres de Nouvelle-Guinée avec, dans leurs malles, plumes, froufrous et paillettes et sont accueillies par Mundiya Kepanga, un chef Huli. Elles vont tenter, au sein d’un groupe Huli, de participer à la compétition de danse du Hagen-Show, l’un des plus grands festivals de Nouvelle-Guinée. L’événement est instauré par les colons australiens en 1961, avant l’indépendance de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans le but d’apaiser les violences entre les différents groupes. Il rassemble de nombreuses populations des Hautes-Terres venues exhiber leurs riches parures et danser. La rencontre entre danseuses du Lido et Hulis, qui ont en commun l’amour des parures et des plumes, est orchestrée par Jean-Marie Barrère et Marc Dozier, les réalisateurs de Danse avec les Papous. Tourné sans voix off, le reportage laisse la parole aux unes, qui y voient un outil de séduction typiquement féminin, ainsi qu’aux autres, qui en font un symbole identitaire fort, propriété des hommes. C’est ce que confirme Julie dans une interview accordée au magazine Psychologies : « J’ai découvert que ce qui fait la beauté mais aussi la frivolité de mon métier – la danse, les plumes, le maquillage m’ont tant émerveillée que j’ai commencé le cabaret – constitue pour eux un langage profond et sacré. ».
Mais pourquoi la danse et les parures sont-elles si importantes pour les habitants des Hautes-Terres de Nouvelle Guinée ? Que disent-elles de leur passé et que revendiquent-elles pour le présent et le futur ? C’est ce que Casoar vous propose de découvrir dans cet article.

Carte Asmat

© CASOAR

   La découverte occidentale des Hautes-Terres est tardive et lente. Les premiers à pénétrer les chaînes montagneuses sont Michael Leahay et ses frères dans les années 1930, motivés par la recherche d’or. Jusqu’ici, les occidentaux pensaient le territoire inhabité mais à leur grande surprise, ils découvrirent de nombreux groupes humains, des langues très diversifiées et des cultures vivrières florissantes basées sur la culture de  la patate douce. La production artistique pérenne (statues ou bâtiments permanents par exemple) est pauvre par rapport aux autres régions de Nouvelle-Guinée mais il ne faut surtout pas y voir une déficience, une absence d’imagination ou de préoccupation esthétique. En réalité, les papous des Hautes-Terres concentrent principalement leur savoir faire artistique dans la production de parures éphémères portées lors des grandes cérémonies d’échanges dont le réseau est dense, vaste et complexe. Au cours de ces événements sont échangés principalement des cochons mais aussi des plumes, de la fourrure ou des kina (coquillages ayant donné son nom à la monnaie actuelle de Papouasie-Nouvelle-Guinée) dans une logique compétitive. L’objectif est en effet de donner plus que l’on ne reçoit afin de démontrer la vitalité et la puissance de son clan par rapport aux autres. Les parures portées sont ostentatoires. Elles indiquent l’importance de l’individu qui les porte car celui-ci ne peut posséder l’ensemble des éléments nécessaires à la constitution d’une parure. Il doit donc convaincre certains membres de son clan de lui prêter coquillages, plumes, graines et autres éléments le temps de la cérémonie, les privant donc de la possibilité de se montrer parés. De plus, tous les hommes d’un même groupe sont parés de manière identique et la variété des couleurs et des matières employées témoignent de sa vitalité. Enfin, ils effectuent une danse (pouvant être la manifestation de la présence des ancêtres) dont la synchronisation des différents participants témoigne de l’union et donc de la force du groupe.

    Les groupes des Hautes-Terres se paraient donc pour danser dans une logique compétitive avant la colonisation et, à ce titre, les traditions entretenues au sein des festivals comme le Hagen-Show peuvent être considérées comme les héritages de celles pratiquées lors des cérémonies d’échanges. Mais quel est l’intérêt, à l’ère de la mondialisation, de continuer à entretenir ces traditions ?

     Sans doute, la danse et les parures qui l’accompagnent revêtent un caractère politique intrinsèque. Par le biais de la danse qui, bien plus que le reflet d’une situation politique, en est une pratique, les papous des Hautes-Terres remettaient en cause, au cours des grandes cérémonies d’échanges, la hiérarchie entre les groupes. Il s’agissait alors d’une action politique entre participants à la cérémonie.
Aujourd’hui, la danse au sein des festivals, sur laquelle nous nous concentrons dans cet article, est surtout une action politique à destination du reste du monde. Pour Adrienne Kaeppler, les grandes manifestations internationales en Océanie comme le Festival des arts du Pacifique sont des « rituels de l’identité »et peut-être le terme pourrait être appliqué aux festivals de danse des Hautes-Terres comme le Hagen-show. En effet, se mettre en scène nécessite un questionnement de sa culture. En amont des cérémonies, les membres des clans débattent de la manière de mettre en scène leur identité et la manipulent tout en s’attachant à ce qu’ils considèrent comme traditionnels. Peut-être qu’affirmer une identité forte c’est ancrer sa présence au sein d’un territoire et revendiquer des droits sur celui-ci, c’est exiger le respect de ceux qui s’y identifient, c’est se rendre visible au monde.

      Le groupe Huli à la tête duquel se trouve Mundiya Kepanga a volontiers accueilli les danseuses du Lido mais Jeff Sissons (2005)3 constate que, pour affirmer leur identité et faire entendre leurs revendications politiques, les protagonistes de nombreuses manifestations culturelles actuelles dans le Pacifique tentent plutôt de nettoyer leurs traditions de toute trace d’influence occidentale et de geler leur culture dans un passé pré-colonial rêvé. Certains chercheurs ont tenté de distinguer, au sein des traditions, l’authentique de l’inauthentique comme pour distinguer le vrai du faux. Mais selon Eric Wittersheim, il est vain et caricatural de vouloir faire le tri dans ce qui constituent aujourd’hui les identités du Pacifique. En effet, il est possible de juxtaposer les éléments censés constituer une coutume traditionnelle (danses, chants, costumes) mais c’est oublier que les cérémonies qui se sont muées en festivals ont perdu leur part de rituel et leur caractère d’entre- soi pour devenir des événements touristiques (il est en effet possible d’assister au Hagen Show comme à de nombreux autres festivals dans tout le Pacifique). Ce phénomène est d’ailleurs accentué par l’utilisation des nouveaux médias dont Danse avec les Papous est un exemple tout trouvé.

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Papouasie-Nouvelle-Guinée : le Cabaret des Papous. Cache-sexes Huli et
soutiens-gorge des filles du Lido sur une corde à linge. © Marc Dozier.

    Le voyage des danseuses du Lido en terres papoues fut largement relayé par les médias français : le Parisien, le Figaro, Télérama ou France Inter mais il ne s’agit pas de la seule aventure médiatique de Mundiya. En 2007, Jean-Marie Barrère et Marc Dozier l’avaient déjà suivi pour l’Exploration Inversée, reportage sur le tour de France du chef papou. En 2015, il est revenu à l’occasion de la COP21 pour intervenir lors du colloque international « Temps d’incertitude et Résilience : les Peuples Autochtones face aux Changements Climatiques » où il a témoigné des dérèglements climatiques que subissent actuellement les Hautes-Terres de Nouvelle-Guinée. L’année suivante, c’est au musée de l’Homme de Paris qu’il a laissé sa trace en offrant ses parures et sa coiffe, objets qui lui sont les plus précieux, afin d’affirmer sa volonté de construire un pont entre Occident et Nouvelle-Guinée. Pourtant, sous la plume du Nouvel Observateur, qui consacre un article à Mundiya, le chef est décrit comme un homme du « fin fond de la Papouasie-Nouvelle-Guinée » qui se « nourrit de patates douces qu’il fait paisiblement pousser autour de sa case ». L’article se conclut sur une citation du chef Huli « Que mes enfants prennent le meilleur de votre monde et du mien. ». Je me permets donc de revenir sur cet article du Nouvel-Observateur qui ne fait résolument pas parti du meilleur de notre monde et que je vous invite à consulter. Marc Dozier et Jean-Marie Barrère nous ont proposé, à travers Danse avec les Papous, une rencontre et un dialogue. Le Nouvel-Observateur, au contraire, qui, par son ton accrocheur, véhicule des clichés ethnocentrés et qui, par la maladresse de son regard amusé, est inévitablement infantilisant, témoigne du travail qu’il reste à accomplir dans la construction d’un pont entre Océanie et Occident.

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Papouasie-Nouvelle-Guinée : le Cabaret des Papous.
Les filles du Lido avec des danseurs Huli. © Marc Dozier.

Margot Kreidl

Image à la une : La danseuse du Lido Julie Bruyère en costume de scène avec des danseurs Huli. © Marc Dozier

1 Propos recueillis auprès de différents habitants du village de Mundiya Kepenga, dans la région de Tari des Hautes Terres de Nouvelle-Guinée par Jean- Marie Barrère et Marc Dozier pour le reportage Danse avec les papous  (2015).

2 Cité dans Du corps à l’image. Repenser les performances culturelles en Océanie à l’ère de la mondialisation  (2016).

3 Cité dans Du corps à l’image. Repenser les performances culturelles en Océanie à l’ère de la mondialisation  (2016).

Bibliographie :

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