La part sombre de l’humanité ? – études sur la violence et la guerre

« La Guerre ne peut mourir, car c’est une loi de la vie. Vie = agression. Paix universelle = décrépitude et agonie des races. Guerre = mise à l’épreuve sanglante et nécessaire de la force d’un peuple. »

F. T. Marinetti, In quest’anno futurista, 29 novembre 1914.

    Voilà la vision brutale et dérangeante qu’expose Filippo Tommaso Marinetti sur la guerre, expression la plus significative de la violence humaine. Cette semaine, CASOAR s’intéresse à ce que nous considérons comme la part la plus sombre de l’humanité. Parler de la guerre suscite, comme le montre Roland Barthes, affolement et rejet dans les réactions et réponses. Cependant, malgré notre pensée imprégnée fortement de l’idée des droits de l’homme et des rapports de non-violence, la guerre reste toujours présente. Il s’agit de comprendre ce phénomène universel que l’on tente trop souvent d’écarter ou d’en réduire l’importance. Sans vouloir être exhaustif, CASOAR aborde ici quelques clés de compréhension.

La guerre en Nouvelle-Guinée

   La Nouvelle-Guinée apparaît comme un bon exemple pour aborder ces questions. Il y existait, en effet, « une valorisation et une esthétique de la guerre, de la violence et de la domination »1 comme l’a souligné l’article sur les boucliers2. Les raisons de la guerre couramment données sont d’ordre matériel. Des groupes entrent en conflit autour de la possession de terres et de leurs ressources. Cela se retrouve à la fois dans les guerres occidentales et les guerres dites tribales. L’étude de Romola McSwain sur la société de Karkar, île côtière au nord-ouest de la Nouvelle-Guinée, montre que les guerres fréquentes sont dues aux conflits autour de la possession des terres. Cependant, est-il possible d’expliquer une telle manifestation de violence pour cette seule raison ? À cela, on peut avancer les théories de Tom Harrisson selon lesquelles la guerre est un état rituel différent de la vie commune. Les guerriers prennent conscience qu’ils n’agissent pas simplement en tant qu’individu mais dans une dimension toute autre. Les études sur la définition de la personne dans le Sepik (fleuve du nord-est de la Nouvelle-Guinée) ont permis de montrer qu’elle se définit par rapport à ses relations avec les vivants mais aussi avec les non-vivants, ancêtres, esprits, etc. De plus, l’anthropologie parvient à rendre compte du fait que la temporalité n’est qu’une convention sociale. La distinction entre passé et présent telle qu’elle nous apparaît n’est pas la même dans le Sepik. Le passé évolue en parallèle du présent ; ses acteurs peuvent alors à tout moment intervenir. À la lumière de ces réflexions, on peut mieux comprendre que la guerre apparaît comme le moment où les guerriers acquièrent une identité qui dépasse leur simple identité personnelle pour prendre une dimension plus collective. Le guerrier quitte le monde commun pour rejoindre le temps ancestral. La guerre devient le moment de prise de conscience d’une « identité surindividuelle ».3 Dans cette perspective, les hommes reproduisent les combats ancestraux ; les ennemis sont les images des victimes des ancêtres. L’idée que le conflit renforce un sentiment d’appartenance à un groupe est également présente dans les guerres.

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Image issue du livre Robert Gardner : Making “Dead Birds” – Chronicle
of a film, 
par Robert Gardner et Phillip Lopate.

    L’autre enjeu important de la guerre est, selon Harrisson, celui de la séparation entre les hommes et les femmes. La guerre et les rituels associés doivent être vus comme « une des significations de la politique de construction de la domination masculine ».4 On peut comprendre alors les processus de réalisation des boucliers ou de préparation guerrière. L’exemple de la réalisation des boucliers sur l’île Karkar permet de voir qu’il s’agit d’un processus effectué par un homme spécialiste, création mêlant savoirs techniques et spirituels, d’où le respect de certains interdits.

Une histoire des discours anthropologiques sur la guerre

 Une question se pose toujours : comment expliquer l’universalité de la guerre ? L’ouvrage de Pierre Clastres est à ce titre très éclairant. La guerre lui apparaît comme un moyen  de mieux comprendre une société. « L’idée de la guerre mesure l’idée de la société ».5 Au contraire d’une grande partie de l’anthropologie qui a délaissé cette part sombre de l’Homme, Clastres place la guerre au centre de sa réflexion. Il commence par reprendre les différents discours tenus par les anthropologues sur la guerre.
Dans un premier temps, la démarche de Maurice Davie s’appuie fortement sur les recherches de Darwin. Les théories darwiniennes ont fortement influencé, pendant toute la seconde moitié du XIXe siècle, les sciences sociales et particulièrement l’anthropologie naissante. À ce titre, la théorie de M. Davie présente la guerre comme une concurrence entre différents groupes pour la survie. Il souligne les éléments positifs du conflit. La guerre lui apparaît comme intégratrice et à l’origine du développement d’une discipline, d’une hiérarchie sociale et de l’État (qui joue plus tard, un rôle pacificateur). La guerre aurait également permis l’établissement de l’esclavage qu’il considère comme un « grand progrès humanitaire » qui donne une valeur économique à l’homme et réduit les cruautés de la guerre. La guerre favorise l’échange des cultures, évite « la dégénérescence humaine », enseigne la discipline, favorise l’inventivité médicale et technologique et la vie en communauté. Dans une vision très darwinienne, la guerre produit une « sélection sociétaire ».

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Homme de l’île Karkar armé d’un bouclier et d’une lance, province de Madang,
île Karkar. Photo H. Bethke, 1905.© Archives Museum der Kulturen, Bâle.

    Une deuxième lecture de la guerre est proposée par le « discours naturaliste » de André Leroi-Gourhan dans son ouvrage Le Geste et la Parole. Il définit la violence comme une donnée rapportée à l’humanité comme espèce. C’est donc, selon lui, une donnée naturelle. La violence apparaît comme un moyen de subsistance ; le but est de survivre. La guerre est en lien avec son pendant, la chasse. Le passage de la chasse à la guerre se produit selon un principe « d’assimilation subtile ». Pour A. Leroi-Gourhan, la guerre c’est donc la chasse à l’homme. On peut d’ailleurs souligner que certaines pratiques en Mélanésie ont été nommées chasse aux têtes. P. Clastres répond que la guerre et la chasse sont différentes puisque la notion d’agressivité serait le propre de la guerre et non de la chasse.
L’autre idée commune sur les guerres dites tribales c’est le fait que la rareté des biens pousse les groupes à s’affronter pour leur possession. Cependant, cette idée repose sur une conception occidentale de l’ailleurs comme endroit hostile et peu favorable aux développements économiques. Les études de Marshall Sahlins vont montrer au contraire que les sociétés dites primitives sont les premières sociétés d’abondance.
Le dernier discours sur la guerre évoqué par P. Clastres c’est le discours «échangiste» proposé par Claude Lévi-Strauss. Selon ce modèle, la guerre ne peut se comprendre seule mais que dans un ensemble plus large de relations sociales. À l’inverse de A. Leroi-Gourhan, la guerre relève de l’ordre du sociologique. Dans la vision structuraliste, les échanges représentent des guerres potentielles. La réussite d’un échange permet de mettre fin de manière pacifique aux tensions tandis que l’échec d’un échange provoque conflits et guerres. Cependant, la guerre peut-elle être comprise uniquement comme le résultat d’un échec dans l’échange ? Encore une fois, cette théorie nie la dimension institutionnelle de la guerre.
Alors, comment penser la guerre ? P. Clastres montre que la guerre peut se comprendre dans la volonté de morcellement et de dispersion de toute société. Le groupe souhaite affirmer son rapport à un territoire en excluant les autres ; c’est contre les autres que chaque groupe affirme son droit sur un territoire. La guerre lui apparaît également comme un moyen d’empêcher le changement social. P. Clastres, anthropologue proche des mouvements anarchistes, conclut sur l’opposition entre ce qu’il nomme l’être-pour-la-guerre et l’État. « L’État est contre la guerre, la guerre est contre l’Etat ». La vision anarchiste trouve en effet dans la guerre une valeur profondément positive. La guerre leur apparaît comme la « loi de la vie », une « force vitale » dans la suite des réflexions de Nietzsche. La guerre est comme le montre Georges Bataille, l’exutoire de l’excès énergétique humain. La vie ne se résume pas seulement à la complétude de besoins vitaux mais comporte une volonté d’affirmation individuelle, sa part maudite.

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Scène du film Dead Birds, 1963, film ethnographique sur la guerre
chez les Dani en Nouvelle-Guinée.

Guerre et état

Les réflexions de R. Barthes sur la violence soulignent qu’il est juste de parler de violence de l’État dans le sens où il s’agit d’une contrainte de la collectivité sur l’individu. Les réflexions de K. Marx notamment ont permis de montrer que l’État devant limiter la violence ou la contrôler ne peut le faire qu’en exerçant à son tour une violence qui n’est certes pas corporelle mais qui reste toutefois une forme de violence. Se posent alors de nombreuses questions : Comment limiter la violence autrement que par la violence ? Peut-on établir un jugement hiérarchique de la violence ? Un monde sans violence ne peut-il être qu’utopique ?
Il reste que la violence et la guerre sont liées à notre regard de l’autre. Peut-être faut-il alors changer notre regard sur l’autre ?

« Aussi longtemps que l’ethnocentrisme aura le dessus, la paix sera l’exception et la guerre sera la règle ».6

M. Davie.

Enzo Hamel

Image à la une : Image issue du film Dead Birds de Robert Gardner, 1963.

PELTIER, P. et al., 2006.

https://casoar.org/2017/10/11/lart-de-la-guerre-en-papouasie-nouvelle-guinee/

PELTIER, P. et al., 2006.

PELTIER, P. et al., 2006.

CLASTRES, P., 1967.

AUDOUIN-ROUZEAU, S., 1995.

Bibliographie :

  • AUDOUIN-ROUZEAU, S., 1995. Combattre. Une Anthropologie Historique de la Guerre Moderne (XIXe – XXIe). Paris, Éd. du Seuil.

  • BARTHES, R., « Propos sur la violence », In Œuvres Complètes. Tome III. 1974-1980. Paris, Éd. du Seuil.

  • BATAILLE, G., 1967. La Part Maudite. Paris, Les Editions de Minuit.
  • CLASTRES, P., 1997. Archéologie de la Violence : la Guerre dans les Sociétés Primitives. La Tour-d’Aigues, Ed. de l’Aube.

  • MCSWAIN, R., 1977. The Past and Future People : Tradition and Change on a New Guinea Island. Melbourne/New-York, Oxford University Press.

  • PELTIER, P., MORIN, F., (ed.), 2006. Ombres de Nouvelle-Guinée : Arts de la Grande Île d’Océanie dans les Collections Barbier-Mueller. Paris/Genève, Somogy édition d’art, Musée Barbier-Mueller.

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