Le musée de Nouvelle-Calédonie : balade historique avant une ultime métamorphose

        Plus ancien musée fondé sur le Caillou, le musée de Nouvelle-Calédonie conserve des collections rassemblées à partir de la fin du XIXème siècle, dont le plus bel ensemble de sculptures et d’objets kanak, avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris et le Museum for Völkerkunde de Bâle. Avant qu’il ne ferme ses portes pour entamer une grande rénovation, CASOAR vous emmène en balade à travers les salles et vitrines de ce musée emblématique de Nouméa.

De la réunion de spécimens pour des expositions internationales au musée néo-calédonien

        La présence française en Nouvelle-Calédonie a débuté au début du XXème siècle, avant que la prise de possession ne soit décrétée le 24 septembre 1853. La colonisation de l’océan Pacifique est alors un des enjeux forts pour les puissances européennes, faisant fi des populations locales1. Un esprit de concurrence règne entre les pays d’Europe sur les plans tant économiques que politiques et se ressent jusqu’aux confins du Pacifique. De la même manière qu’elles sont organisées en Europe à la même époque, des expositions industrielles et coloniales voient le jour dans ce qui formaient alors les colonies européennes du Pacifique. Ce sont les objets rassemblés en vue de ces expositions, rendant compte des ressources naturelles et des productions scientifiques, industrielles, qui ont composé le premier fonds de collection rassemblé à Nouméa. Une commission permanente dédiée au recueil d’objets est mise en place sur décision du gouverneur de la Nouvelle-Calédonie dès le 28 août 1863. Des conservateurs, pharmaciens et médecins de la Marine, se succèdent pour veiller sur cet ensemble de spécimens naturels et artefacts. Lucien Bernier, conservateur à partir de 1895, entreprend d’établir un catalogue des collections alors rassemblées. Le lieu de conservation et d’exposition change plusieurs fois dans les années suivantes. Il se fixe finalement au tout début du XXème siècle lorsque Lucien Bernheim (1856-1917), homme d’affaires connu en Nouvelle-Calédonie pour ses investissements dans les mines de nickel, fait une dotation de 100 000 francs pour l’ouverture d’une bibliothèque à Nouméa qui porte aujourd’hui son nom. Elle est installée au sein du pavillon de Nouvelle-Calédonie réalisé pour l’Exposition universelle de Paris en 1900, puis démonté et transporté en bateau jusqu’à Nouméa. Un musée s’installe au premier étage tandis que la bibliothèque occupe le rez-de-chaussée. En 1905, il prend le nom de « musée colonial » sans qu’un arrêté ne corrobore cette décision. Avant la Seconde Guerre mondiale, il change à nouveau de nom pour celui de « musée néo-calédonien » ; il est alors placé sous la direction du service de l’Instruction publique et Alice Virot est nommée au poste de conservatrice. C’est Luc Chevalier qui lui succède et laisse durablement sa place dans l’aspect physique et muséographique du musée.

 

      Un projet de rénovation du musée, toujours sis dans les locaux de la bibliothèque Bernheim, apparaît en 1959 avec l’accroissement des collections des deux institutions. La Société d’Études mélanésiennes, l’Institut français d’Océanie2 et des personnes telles que Maurice Leenhardt, Jean Guiart ou le conservateur Luc Chevalier ont tous joué un rôle majeur pour la protection du patrimoine local et tout en enrichissant les collections3. C’est finalement un nouveau bâtiment, indépendant de la bibliothèque, qui est construit. Les travaux sont menés dans les années 1960, sur des plans dessinés par Lucien Raighasse, et le nouveau musée ouvre ses portes à quelques rues de son ancien local en 1971.

D’un musée généraliste à un musée des arts et des sociétés mélanésiens

     Le musée de Nouvelle-Calédonie est situé face à la baie de la Moselle, proche du centre-ville de Nouméa. Ses grilles en fer forgé en façade inspirées du mouvement esthétique de l’Art Déco rendent le bâtiment facilement repérable et distinct des édifices alentours. À son ouverture, le musée comporte une salle d’ethnographie de la Nouvelle-Calédonie ainsi qu’une salle d’ethnographie du Pacifique. En 1981, une autre salle dédiée à l’histoire naturelle, et tout particulièrement à la minéralogie, est ouverte. Un guide de visite publié en 1975 permet d’entrevoir ce qu’était la première muséographie du lieu4. L’organisation de la salle portant sur la Nouvelle-Calédonie est alors thématique, avec des sections et des vitrines dédiées notamment à l’habitat, aux musiques et aux danses ou à l’habillement. Le lieu comprend également un centre artisanal proposant des cours de lapidaire, un laboratoire et un jardin où sont cultivées des plantes endémiques. une grande case y est également installé, construite à la suite d’une convention passée avec le grand chef de la tribu de Canala.

     Le service des musées et du patrimoine est créé le 1er janvier 1983. Le musée est placé sous sa gestion, ce qui est encore le cas aujourd’hui. Patrice Godin, conservateur au musée de 1983 à 1986, et Emmanuel Kasarhérou qui lui succède en 1988 ont durablement marqué les lieux, dont la muséographie est restée très proche de leurs réalisations. En 1984, les espaces internes du musée sont réorganisés afin d’accroître les espaces d’exposition disponibles, en vue de l’organisation du Festival des Arts du Pacifique qui n’aura finalement pas lieu en raison des tensions politiques et sociales ayant lieu au même moment. Progressivement, l’histoire naturelle disparaît pour laisser plus de place aux objets, majoritairement mélanésiens et tout particulièrement kanak. Le point de vue esthétique devient prégnant, bien que quelques panneaux explicatifs et des cartels pour chaque objet permettent d’apporter des renseignements. Aujourd’hui, ces textes sont accessibles en trois langues, français, anglais et japonais, en réponse aux touristes plébiscitant la Nouvelle-Calédonie pour un séjour de vacances. Une médiation pour les enfants, petit.e.s ou plus grand.e.s, a été pensée grâce à des contes et des mythes des îles du Pacifique accessibles sous forme de bandes dessinées en grand format. Les salles sont plongées dans la pénombre : les vitres donnant sur le jardin sont masquées d’un rideau opaque et les murs peints en noir.

 

 

    Le.a visiteur.se commence sa visite par une découverte des sociétés kanak traditionnelles. L’organisation thématique des années 1960 semble être restée largement identique. Passée la billetterie sont présentées des sculptures issues de l’architecture des grandes cases, lieux de rencontres et de discussions des chefferies. Certaines de ces sculptures sont installées en cercle au milieu de la salle d’exposition, de façon à reproduire leur agencement et de donner à voir la structure des cases. D’autres sculptures sont alignées le long des murs. Le musée de Nouvelle-Calédonie conserve en effet une collection de premier ordre concernant la statuaire kanak et celles présentées déjà en nombre conséquent dans le parcours permanent n’en forment qu’une petite partie. Une case réelle, venant de Lifou, a été installée à la suite de ce premier espace, dans laquelle les visiteurs peuvent pénétrer.

       Des dépôts d’objets issus de musées métropolitains, initiés à la suite de l’exposition De Jade et de nacre en 1990 ou plus récents, complètent les collections. C’est le cas de plusieurs masques de deuilleur venant du musée d’Aquitaine de Bordeaux pour l’un et du musée de Nevers pour deux autres. Des œuvres d’art contemporain sont mises en regard des vitrines d’objets kanak, tendant à mettre en évidence l’absence de rupture entre sociétés traditionnelles et actuelles, telle qu’elle peut être pensée et matérialisée dans les musées occidentaux. Un large espace est dévolu à la pêche et la navigation, dans lequel sont présentées plusieurs pirogues, objets de grande taille souvent laissée en réserves faute d’une superficie d’exposition suffisante.

     La mezzanine à l’étage est consacrée aux objets des autres îles de l’Océanie, particulièrement celles de Mélanésie. Le Vanuatu, géographiquement et culturellement proche de la Nouvelle-Calédonie de par les nombreux échanges ayant été pratiqués entre les deux archipels, est particulièrement mis à l’honneur avec une longue série de vitrines murales puis un second espace rectangulaire au milieu duquel un tambour à fente a été installé. Les sculptures et coiffes en fougère arborescente sont les objets les plus représentés. Un ensemble de grands tapas et d’objets de West Papua forment également les objets les plus impressionnants de l’exposition.

 

      À l’extérieur, la grande case Canala que nous avions déjà citée est toujours installée, de même que le jardin qui présente des plantes endémiques et permet de comprendre le lien entretenu entre les sociétés kanak et leur environnement naturel. Ce sujet est également au cœur des visites guidées proposées par le musée, pendant lesquelles les guides insistent sur cet élément. Les diverses activités organisées par le musée tentent elles aussi de donner à voir et découvrir les savoirs immatériels et les pratiques culturelles et coutumières accompagnant les objets mis en vitrine.

Du musée de Nouvelle-Calédonie vers un musée pour tous les Calédoniens

     Dans quelques mois, le musée de Nouvelle-Calédonie va fermer ses portes pour entreprendre un mue totale. Les projets de rénovation des espaces intérieurs, de la muséographie et des objets exposés se sont succédés depuis environ trente ans sans être toutefois menés à leur terme. Le musée, dont le nom renvoie à la société calédonienne dans son ensemble,  semble de plus en plus en décalage avec cette dernière. Les objets exposés sont en effet majoritairement Kanaks, laissant de côté une large part des autres communautés installées sur le caillou et donc l’histoire-même de la Nouvelle-Calédonie. L’enjeu est donc de représenter l’histoire calédonienne dans sa plus grande pluralité et étendue, assumant la part de faits négatifs.

      Le projet de rénovation actuel a été lancé en décembre 2016. Il est dirigé par Vaimu’a Muliava  et  mobilise  un grand nombre des équipes du musée. L’idée de « destin commun », notion au cœur des Accords de Matignon-Oudinot et de Nouméa, guide largement cette nouvelle réalisation, alors que la consultation pour l’auto-détermination  du pays est plus proche que jamais. L’ancien bâtiment va être rénové et une annexe va y être adjointe. Le musée va également bénéficier d’une nouvelle identité visuelle et devenir le « MUZ ». C’est une refonte totale du propos du musée, de ses objectifs et ambitions, des objets exposés ainsi que son enveloppe qui va donc être entreprise5. Verdict et redécouverte avec l’aboutissement des travaux au cours de l’année 2020.

Marion Bertin

Je remercie l’ensemble des équipes du musée de Nouvelle-Calédonie pour leur accueil au cours de mes recherches, leur bienveillance et leurs réponses à mes questions. Mes connaissances sur l’histoire du musée n’auraient pu être aussi complètes sans la synthèse réalisée par Carole Ohlen à ce sujet.

Pour plus de détails sur l’ensemble des collections du musée qui bénéficient d’une base de données accessible en ligne : Musée de Nouvelle-Calédonie : <http://collections.museenouvellecaledonie.nc/fr/search-notice>, dernière consultation le jeudi 27 septembre 2018.

Image à la une : Extérieur du musée de Nouvelle-Calédonie, © Torbenbrinker, CC BY-SA 3.0

On ne relira que trop l’article publié plus tôt dans CASOAR consacré à l’histoire politique de la Nouvelle-Calédonie : Graindorge, Camille, CASOAR, 14 février 2018 : https://casoar.org/2018/02/14/vers-lindependance-de-la-nouvelle-caledonie/

Qui devient ensuite l’Office de la Recherche Scientifique et Technique Outre-mer (ORSTOM), puis l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD).

Musée de Nouvelle-Calédonie : <https://museenouvellecaledonie.nc/le-musee/presentation-du-musee/un-peu-dhistoire>, dernière consultation le samedi 29 septembre 2018.

Chevalier, Luc, Musée de Nouméa. Guide, in Musée de Nouvelle-Calédonie : <https://museenouvellecaledonie.nc/sites/default/files/documents/1975_guide_musee_web-3.pdf>, dernière consultation le jeudi 27 septembre 2018.

Gouvernement de Nouvelle-Calédonie : <https://gouv.nc/actualites/13-07-2018/du-musee-de-nouvelle-caledonie-au-muz>, dernière consultation le samedi 29 septembre 2018.

Bibliographie :

  • CHEVALIER, L., 1975. “Musée de Nouméa. Guide”,  in Musée de Nouvelle-Calédonie : <https://museenouvellecaledonie.nc/sites/default/files/documents/1975_guide_musee_web-3.pdf>, dernière consultation le jeudi 27 septembre 2018.

  • Gouvernement de Nouvelle-Calédonie : <https://gouv.nc/actualites/13-07-2018/du-musee-de-nouvelle-caledonie-au-muz>, dernière consultation le samedi 29 septembre 2018.

  • GRAINDORGE, C., 14 février 2018. “Vers l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie”, in CASOAR : <https://casoar.org/2018/02/14/vers-lindependance-de-la-nouvelle-caledonie/>, dernière consultation le dimanche 30 septembre 2018.

  • Musée de Nouvelle-Calédonie : <https://museenouvellecaledonie.nc/le-musee/presentation-du-musee/un-peu-dhistoire>, dernière consultation le samedi 29 septembre 2018.

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