Le Centre Culturel du Vanuatu – Petite visite dans une grande maison de réunion

« Je voudrais dire que ce musée et ce complexe culturel ne devraient pas seulement être des lieux pour disposer des objets culturels, mais devraient devenir un centre où l’on pourraient venir pour s’inspirer de cette culture mais aussi où l’on viendraient se découvrir soi même… un endroit où la sagesse du passé peut enrichir les Ni-Vanuatais et leur donner les clés afin de devenir de meilleurs citoyens de la nation mais aussi du monde. »1

     Anciennement connu sous le nom de Nouvelles-Hébrides, l’archipel du Vanuatu – dérivé de Vanua, la « terre » et de Tu, « être debout » – a pris son indépendance en juillet 1980, après dix ans de mobilisation politique. Cet évènement met ainsi fin à près de soixante-dix ans de condominium franco-britannique. Témoin des mutations ayant accompagné les bouleversements politiques, le Centre Culturel en fut également l’un des acteurs importants. Plongez dans l’Histoire et découvrez les grands enjeux contemporains de cette institution.

Carte Vanuatu

©  CASOAR

    Au bord de la route principale de Port Vila, capitale coloniale située sur l’île centrale d’Éfate, se trouve le musée, ancêtre du Centre Culturel. C’est à l’origine un bâtiment de petite taille, administré par des employés diplomatiques sur leur temps de repos et abritant des collections ethnographiques et d’histoire naturelle, collectées, le plus souvent, par les officiers coloniaux. Rares sont alors les Ni-Vanuatais à pousser les portes du lieu, qu’il conviendrait mieux d’appeler réserve plutôt que musée.

      C’est dans les années 1970 que l’institution change d’orientation avec la nomination de Kirk Huffman, étudiant en anthropologie, au poste de conservateur. Sa formation le pousse à s’intéresser aux modes de vie. Ainsi, la préservation de la culture immatérielle devient prioritaire et l’ensemble des projets entrepris témoigne de cet intérêt nouveau. Songeons par exemple au développement, sous l’impulsion du musicologue Peter Crowe et du linguiste Michel Charpenter, du Oral Tradition Project ayant pour objectif d’impliquer les locaux dans la préservation et la documentation de leurs coutumes. Ceci passe par la formation de certains Ni-Vanuatais, dispersés sur tout l’archipel, aux méthodes anthropologiques (enregistrement de généalogies, rédaction de dictionnaires, etc.).

     Aujourd’hui, ces hommes et femmes sont appelés fieldworkers et ils emploient de nouvelles techniques comme l’enregistrement audio ou visuel. Tous se rencontrent au Centre Culturel une fois par an pour y partager leurs informations qui sont ensuite conservées dans les réserves de l’institution. Depuis 1994, sous l’impulsion de Lissant Bolton, le projet inclut les femmes car, comme l’indique Martha Kaltal2, il existe des coutumes masculines et d’autres féminines et les fieldworkers sont limités par leur sexe dans leur collecte d’informations. Pour K. Huffman, l’objectif principal est la mise en place d’une « Banque de kastom pour être utilisée par les futures générations de Ni-Vanuatais qui voudraient renouer avec leurs racines, mais aussi répandre et développer leur identité propre ».3 Plus qu’un musée, le centre est alors avant tout un espace de rencontres et un lieu de réflexion sur les identités œuvrant à la préservation de la kastom. Ce concept regroupe les parts matérielles et immatérielles, visibles et invisibles de la culture pré-coloniale ni-vanuataise mais insiste aussi sur sa fluidité, c’est-à-dire sa capacité à évoluer avec le monde contemporain. Dans les années 1990, Ralph Regenvanu devient le premier Ni-Vanuatais à la tête de l’institution et en 1995, celle ci quitte son petit bâtiment d’origine pour un nouvel espace, légèrement à l’écart du centre ville, face au Parlement. Il s’inscrit dans un vaste complexe organisé autour d’un nasara, espace cérémoniel ouvert (pour les concerts, les rencontres) et comprenant, entre autres, le Conseil National des Femmes et le Conseil des Chefs. Le Centre Culturel en lui même fut dessiné par l’architecte français installé à Nouméa François Raulet et sa forme générale rappelle celle des bâtiments du nord de l’archipel et des Nakamal, espaces traditionnels de rencontres.

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L’entrée du Centre Culturel de Port Vila © Garance Nyssen

       Aujourd’hui, le Centre Culturel est toujours dirigé par des Ni-Vanuatais mais il mobilise des méthodes de conservation occidentales jugées positives. Il entretient des liens avec plusieurs musées occidentaux et institutions internationales comme le British Museum, le Cambridge Museum of Archeology and Anthropology, le Field Museum de Chicago, le National Museum of Australia ou encore l’UNESCO avec le World Heritage Centre. De nombreux projets ont été réalisés avec ces institutions. Citons celui concernant le sandroingsand drawing », dessin sur le sable). Cette pratique qui consiste à réaliser un motif sur le sable en ne levant jamais le doigt, et tout en racontant des histoires, a été nominée en 2003 puis inscrite en 2008 au Patrimoine Immatériel de l’Humanité. De plus, le Centre a enrichi ses collections initiales, composées d’objets ethnographiques ou de curiosités naturelles, en menant de front différents projets pour devenir une organisation parapluie. Le Centre Culturel du Vanuatu regroupe donc aujourd’hui le National Museum, offrant un espace d’exposition de la culture matérielle, la National Library, la Film and Sound Unit, l’Historical and Cultural Sites Survey et bien sûr l’Oral Traditions Project.

    L’abandon des modes de vie traditionnels au profit d’une culture occidentale consumériste préoccupe principalement le Centre Culturel. Selon Jean Tarisesei4 ces  transformations sont, entre autres, le fruit de la place majeure qu’a pris l’école dans l’apprentissage des enfants et ce au détriment d’une transmission générationnelle des savoirs locaux au sein des familles et des communautés. Dans ce contexte, le Centre Culturel devient alors, pour M. Kaltal, un relais de la sphère traditionnelle, proposant un nouveau mode d’apprentissage et d’appropriation de la coutume. Depuis 2003, le Centre informe les écoliers sur le travail mené par les fieldworkers et propose, en son sein, de nombreuses activités à destination des jeunes générations : festivals de musique, programmes de danses coutumières ou encore démonstrations de sandroing. Pour R. Regenvanu il est essentiel de faire prendre conscience aux jeunes que deux systèmes culturels coexistent et que le mode de vie coutumier vaut tout autant que le mode de vie occidental. Ainsi, avant l’Indépendance, le Centre Culturel s’attachait à la préservation des savoirs puis, sous l’impulsion de R. Regenvanu, il s’est questionné sur ce que pouvait apporter le passé aux générations présentes et futures.

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Fragment d’une poterie issue du site de Teouma © Garance Nyssen

       La rédac’ a eu la chance de visiter la grande salle d’exposition du Centre aux côtés d’Edgar, guide et porteur des savoirs du musée. Après une démonstration de Sandroing et quelques morceaux de flûte, la visite se poursuit, de vitrine en vitrine, parmi tous les objets emblématiques (coiffes et ramparamp de Malekula, tapa d’Erromango ou d’Efate) mais aussi des vitrines thématiques (autour de la monnaie ou du cochon). Parallèlement à ces objets, d’autres thèmes évoquent l’Histoire plus récente du pays. En 2008 sont notamment ajoutées plusieurs vitrines relatives au Condominium et aux Guerres mondiales. La salle d’exposition du musée offre également un ensemble de pièces archéologiques principalement issues du site de Teouma, contemporain des premiers peuplements de l’archipel, entre 1 200 et 1 000 avant notre ère. On y a découvert près de 60 sépultures et environ 73 poteries. Les vitrines accueillent également certains artefacts issus du site funéraire de Roi Mata, chef majeur ayant probablement vécu autour du XIIIe siècle, qui, selon les traditions orales, aurait pacifié une partie d’Efate. Enfin, sur la mezzanine, nous pouvons découvrir une collection de coquillages accompagnée d’objets liés à la navigation. Jimmy Takaronga Kuautonga5 note que cette exposition tend à promouvoir les modes de navigation ancestraux comme alternative aux moyens de transports contemporains, rendant les Ni-Vanuatais dépendants du prix de l’essence.
Mais tous les objets n’apparaissent pas dans les vitrines du musée. En effet, la bibliothèque voisine conserve les collections d’art contemporain, qu’il s’agisse de peintures comme The Melanesia Project de R. Regenvanu ou encore de sculptures comme celle d’Emmanuel Watt, premier artiste Ni-Vanuatais à se détacher des formes considérées comme traditionnelles pour un art qui lui serait propre.

Vues de l’intérieur de la salle d’exposition © Garance Nyssen

    Pour Marilena Alivizatou , le Centre Culturel est une « public meeting house »6, lieu d’exposition mais aussi de rencontre, renforçant le sentiment d’unité entre les différentes communautés constituant la jeune nation du Vanuatu. En tissant des liens entre « passé, présent et future, kastom et le développement sont réunis  ».7

Nous aimerions remercier toute l’équipe du Centre Culturel qui nous a accueilli pendant six semaines extraordinaires.
Tankyu tumas

Margot Kreidl et Garance Nyssen

HUFFMAN, K., 1996. « ‘Up and Over’: The opening of the Vanuatu Cultural Centre’s  Complex New National Museum Building », in Journal of the Pacific Arts Association (n° 13/14) pp. 47-56. Texte original : « I would like to say that this Museum and this Cultural Complex area should not only be a place to put cultural objects in, but should become a Center where you can come to get cultural inspiration and a place where you come to discover yourself… a place where the wisdom of the past can enrich Ni-Vanuatu to equip them to become finer citizens of the nation and of the world ». Traduction Clémentine Débrosse

ALIVIZATOU, M., 2012. « At the Interface of kastom and development: The case of the Vanuatu Cultural Centre » in, Intangible heritage and the Museum: New perspectives on cultural preservation. Walnut Creek (Calif.), Left Coast Press.

Ibid. Texte original : ” Bank of kastom to be used by future generations of Ni-Vanuatu wishing to reach their roots, and to retail and develop their own identity “. Traduction Clémentine Débrosse

Ibid.

Ibid.

ALIVIZATOU, M., 2012. « At the Interface of kastom and development: The case of the Vanuatu Cultural Centre » in, Intangible heritage and the Museum: New perspectives on cultural preservation. Walnut Creek (Calif.), Left Coast Press.

Ibid. Texte original : « past, present and future, kastom and development are brought together ». Traduction Clémentine Débrosse

Bibliographie :

  • ALIVIZATOU, M., 2012. « At the Interface of kastom and development: The case of the Vanuatu Cultural Centre » in, Intangible heritage and the Museum: New perspectives on cultural preservation. Walnut Creek (Calif.), Left Coast Press.

  • BROWN, P., 2011. « Les musées du Pacifique: un autre regard sur le monde », Hermès, La Revue, issue 3 (n°61), pp. 144-147.

  • HUFFMAN, K., 1996. « ‘Up and Over’: The opening of the Vanuatu Cultural Centre’s Complex New National Museum Building », in Journal of the Pacific Arts Association (n° 13/14) p.47-56.

  • Les dessins sur le sable du Vanuatu, UNESCO Patrimoine Culturel Immatériel https://ich.unesco.org/fr/RL/les-dessins-sur-le-sable-de-vanuatu-00073
    Dernière consultation le 5 septembre 2018

5 commentaires sur « Le Centre Culturel du Vanuatu – Petite visite dans une grande maison de réunion »

  1. Trop top cet article. J’espère que vous vous souvenez toujours comment desiné la tortue et le coeur en sandrawing hein! 😂😉 💪👊 article ia i tuff tumas les filles.

  2. merci Margot je lis avec beaucoup d attention….avec un intérêt tout à fait particulier… tu as une relation privilégiée avec cette Ile…grace à toi je decouvrir..merci pour ce partage…cela nous permet aussi d elargir notre horizon…merci pour tout cela. …

  3. Les coutumes, et pratiques traditionnelles sont de tradition orale et donc qu’il faut aller dans les iles pour les enregistrer. Malheureusement les us et coutumes ne peuvent etre enregistrer. Faut y avoir vecu pour savoir ce que c’est.

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