Tupaia : un Polynésien à bord avec Cook

     Dans la seconde moitié du XVIIIème siècle, la France et l’Angleterre se lancent dans une course effrénée à la conquête des océans1. C’est dans ce contexte que la Royal Society charge James Cook, marin et cartographe expérimenté, de mener à bien une importante expédition à destination de Tahiti en Polynésie2. Il s’agit du premier des trois grands voyages du capitaine. Il est accompagné de Joseph Banks, autre figure importante, riche propriétaire foncier et naturaliste passionné, en partie financeur de l’expédition. Celle-ci s’inscrit dans un projet d’ampleur : l’observation simultanée, depuis différents points terrestres, du passage de Vénus entre la Terre et le Soleil, laquelle devant permettre le calcul de la distance entre la Terre et l’astre solaire. Mais Cook reçoit aussi secrètement l’ordre de rechercher la Terra Australis Incognita, immense continent mythique de l’hémisphère sud devant faire contrepoids aux masses continentales du nord3. Le 25 août 1768, tout l’équipage rassemblé quitte l’Angleterre pour Tahiti à bord de l’Endeavour. L’année suivante, le 4 avril, ils rencontrent enfin les premiers insulaires d’Océanie, quelques mois après leurs prédécesseurs Samuel Wallis et Louis-Antoine de Bougainville4. Ils arrivent finalement à Tahiti le 13 avril de la même année, deux mois environ avant l’éclipse attendue. Malgré des altercations signalées par Cook dans son journal, dont certaines ont pu être mortelles du côté des tahitiens5, les Britanniques parviennent, semble-il, à perpétuer les bonnes relations initiées par Wallis quelque temps auparavant6.

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Thomas Luny, Earl of Pembroke, later HMS Endeavour
leaving Whitby Harbour in 1768
, 1790 © National Library of Australia

      Au départ du bateau, en juillet 1769, un nouveau personnage s’invite à bord : Tupaia. Défini comme un chef-prêtre dans le journal de Cook7, l’homme aurait longuement fréquenté le capitaine au cours de son séjour, le renseignant sur la position, mais aussi sur les productions et coutumes des îles alentour8. Si Paul Adam, spécialiste de la Polynésie, suppose entre autres une volonté de satisfaire des ambitions frustrées9, les motivations réelles de l’homme à rejoindre l’équipage sont inconnues et presque tout, concernant la vie de Tupaia, reste supposition. Nous savons néanmoins qu’il était grand prêtre Arioi, une société dédiée au culte de Oro, dieu de la guerre et de la fertilité. Le rôle et le pouvoir de ces prêtres sera, plus tard, observé plus en détail par John-Muggeridge Orsmond et William Ellis qui insisteront sur le statut social important de ces religieux spécialistes qui pouvaient être chanteurs, danseurs, musiciens, ou encore, probablement comme Tupaia, navigateurs10.

     Cook refuse dans un premier temps de prendre l’homme à bord et c’est finalement face à l’insistance de Banks que le navigateur accepte. Le naturaliste, dans son journal, explique : «Le capitaine refuse de le prendre à bord à ses frais », avant de poursuivre « Je décidai alors de le prendre à bord. Dieu merci j’ai suffisamment de ressources, et je ne vois pas pourquoi je ne le garderais pas comme curiosité, comme le font certains de mes voisins avec les lions et les tigres à bien plus grands frais. L’amusement que me procureront les conversations à venir et les bénéfices qu’il représentera pour le bateau […] me repaieront largement. »11 Ses ambitions sont claires et il est déterminé.

      Tupaia souhaite poursuivre vers l’ouest, en direction d’îles connues, mais Cook fait cap au sud, résolu à chercher la terre australe12. Pendant plusieurs semaines, le prêtre polynésien, les eaux en tête, seconde le capitaine à la navigation. Sur Terre, il joue le rôle de traducteur et diplomate entre marins et insulaires. Mais alors qu’ils naviguent vers le sud, Tupaïa se retrouve bientôt en territoire inconnu. Il commence alors à travailler, aux côtés de Cook, sur une carte mentionnant les 130 îles qu’il a en mémoire13. Pour Adam, Tupaïa le navigateur et sa carte sont les meilleurs représentants d’une culture polynésienne authentique14. Et cette carte sera largement réutilisée par les savants européens, Cook en tête arguant, dès son retour, la nécessité d’un second voyage pour vérifier les dires de Tupaia. Au cours de ce voyage, Johann Reinhold Forster,philologue et naturaliste, souligne d’un trait sur la carte de Tupaia les découvertes occidentales anciennes, de deux traits, les découvertes du second voyage et accole aux noms tahitiens les noms occidentaux des îles et archipels. Support géographique dans un premier temps, la carte de Tupaia devient au XIXème siècle un support de réflexion pour l’anthropologie naissante. Polygénistes (partisans de l’hypothèse de l’existence de plusieurs races humaines) et monogénistes (partisans de l’hypothèse selon laquelle il n’y a qu’une race humaine) s’affrontent. Ils s’approprient pourtant la même carte pour nourrir leurs hypothèses de peuplement. De même, certains supposent un peuplement par l’est, depuis la côte américaine, d’autres par l’ouest, depuis Samoa, en Polynésie occidentale. Enfin, certains proposent que les îles seraient les vestiges d’un continent effondré sur lequel une population était déjà largement répandue ; point de grands navigateurs donc. Mais tous tentent de faire parler la carte, preuve matérielle des riches relations tissées inter-îles15. Pour Adam, l’émulation produite par cette carte est malheureusement une illustration de l’incompréhension occidentale face à la culture nautique polynésienne : les connaissances de Tupaia ne deviennent intéressantes que circonscrites à un quadrillage, négligeant totalement les compréhensions vernaculaires de l’espace maritime16.

Add MS 21593 C Copy Chart of the Society Islands by Cook after Tupaia
Carte de Tupaia. © British Library

    Mais au cours de son voyage, Tupaia commence également à peindre aux côtés de Sydney Parkinson, artiste britannique embarqué à bord de l’Endeavour. Longtemps, les peintures sont attribuées à Banks dont certaines descriptions du journal font fortement écho aux scènes représentées. Nous pouvons par exemple songer à la fine description des costumes de deuilleurs tahitiens dont il existe, par ailleurs, une représentation peinte.

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Jeune fille et deuilleur, attribué à Tupaïa.
© British Library

    Ce n’est finalement que dans les années 1990 que les peintures sont réattribuées à Tupaia lorsque le biographe de Banks, Harold Burnell Carter, se penche sur une lettre de Banks à Dawson Turner, membre de la Royal Society17, datant de 1812. Dans celle-ci, le naturaliste attribue clairement à Tupaia la représentation d’un échange entre sa personne et un homme maori et c’est par cette réattribution que l’ensemble du corpus a, en fin de compte, été associé au nom de Tupaïa. De plus, il semblerait que la figuration bi-dimensionnelle n’ait pas été inconnue à Tupaia puisque plantes, hommes et animaux pouvaient apparaître sur les tatouages tahitiens. Enfin, il est également intéressant de noter les couleurs employées, parmi lesquelles sont largement privilégiées le rouge, le noir et le marron, couleurs dominantes sur les étoffes d’écorce battue des îles de la Société18.

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Echange entre Banks et un maori, attribué à Tupaïa.
© British Library

    Après plusieurs mois à la surface du Pacifique, c’est finalement face aux côtes de Nouvelle-Zélande, à l’extrême sud de la Polynésie et à des milliers de kilomètres des horizons connus de Tupaïa, que l’Endeavour choisit de s’arrêter plus durablement. Tupaia est absent du premier débarquement, le 8 octobre 1769. Dans la soirée, une poignée de Britanniques s’enfoncent dans les terres à la recherche d’eau potable. Ils croisent quatre maoris, la rencontre tourne mal et l’un des locaux, un chef, est touché au coeur et laissé mort sur la plage19. Le lendemain, 9 octobre, de nombreux Maoris attendent, tout proches du lieu de rencontre de la veille. Cette fois ci, Tupaia est présent. Tous constatent que le prêtre de Polynésie centrale comprend les maoris. En effet, les premiers habitants de Nouvelle-Zélande arrivent, 700 ou 800 ans avant les occidentaux, de Polynésie centrale : les langues parlées appartiennent au même groupe. Tupaia demande donc de l’eau et quelques provisions tout en rappelant aux Occidentaux de rester sur leurs gardes. Chaque groupe se trouve d’un côté de la rivière, échangeant des paroles pour négocier la venue de l’autre de son côté. Ce sont finalement les Maoris qui traversent l’eau. Ils reçoivent du fer et des perles auxquels il n’accordent que peu d’attention, l’un d’eux tente de dérober une épée, des coups de feu sont tirés, trois Maoris blessés. Les locaux se retirent, les Occidentaux rembarquent20. La navigation autour de la Nouvelle-Zélande, potentielle Terre Australe, dure six mois. Six mois au cours desquels Tupaia joue le rôle d’interprète et de diplomate21. Pendant un temps, les relations sont tendues puis, peu à peu, Tupaia commence à développer de riches relations avec prêtres et anciens.

    Plus tard, le bateau poursuit sa course vers l’Australie où Tupaïa ne peut communiquer avec les Aborigènes dont la langue est trop différente. Son influence et son statut déclinent. Il meurt finalement du scorbut à Batavia, en Indonésie. Après sa mort, Cook déclare : « c’était un homme sensé et ingénieux, mais fier et obstiné ». À l’annonce de son décès, il est pourtant commémoré, révéré et pleuré par Cook lors de son second voyage en Nouvelle-Zélande22. Voici donc la brève histoire de Tupaia prêtre, navigateur, cartographe, dessinateur, interprète et diplomate embarqué à bord de l’Endeavour aux côtés du capitaine Cook. Lors de son second voyage, Cook invite à bord un autre Polynésien, Omai, finalement accueilli avec les honneurs dans la capitale britannique qu’il découvre aux côtés de Banks23. À suivre …

Margot Kreidl

Image à la une : Représentation de la vie à Tahiti, attribué à Tupaia. © British Library

Patel, Sandhya, 2013. « Presentations and Representations of Contact. James Cook and Joseph Banks at Tahiti. The Endeavour Voyage 1768-1771 ». In Le Journal de la Société des Océanistes, no 136-137.  https://doi.org/10.4000/jso.6845

Larousse, Éditions. « Encyclopédie Larousse en ligne – James Cook ». Consulté le 19 octobre 2018. http://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/James_Cook/114569

Frame, William. « The First Voyage of James Cook ». Consulté le 19 octobre 2018. http://www.bl.uk/the-voyages-of-captain-james-cook/articles/the-first-voyage-of-james-cook

Patel, Sandhya. « Presentations and Representations of Contact. James Cook and Joseph Banks at Tahiti. The Endeavour Voyage 1768-1771 ». In Le Journal de la Société des Océanistes, no 136-137 (15 octobre 2013). https://doi.org/10.4000/jso.6845

Ibid.

6 Frame, William. « The First Voyage of James Cook ». Consulté le 19 octobre 2018. http://www.bl.uk/the-voyages-of-captain-james-cook/articles/the-first-voyage-of-james-cook

Cook, James, et Joseph Banks. « South Seas – Voyaging and Cross-Cultural Encounters in the Pacific ». Consulté le 19 octobre 2018. http://southseas.nla.gov.au/index.html 

Ibid.

Adam, Paul. « La culture polynésienne et la navigation ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2508

10 Di Piazza, Anne. « Complément d’enquête sur la carte de Tupaia : des différents usages d’un même document au XVIIIème siècle et XIXème siècles ». In Outre-Mers. Revue d’histoire 98, no  370 (2011): 217-30. https://doi.org/10.3406/outre.2011.4549

 11 Adam, Paul. « La culture polynésienne et la navigation ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2508
Texte original : « The captain refuses to take him on his own account » et « I therefore have resolved to take him. Thank heaven I have a sufficiency and I do not know why I may not keep him as a curiosity, as well as some of my neighbors do lions and tigers at a larger expense than he will probably ever put me to, the amusement I shall have in his future conversation and the benefit he will be of to this ship […] will I think repay me. », traduction par Béatrice Bijon.

12 Di Piazza, Anne. « Complément d’enquête sur la carte de Tupaia : des différents usages d’un même document au XVIIIème siècle et XIXème siècles ». In Outre-Mers. Revue d’histoire 98, no 370 (2011): 217-30. https://doi.org/10.3406/outre.2011.4549

13 Salmond, Anne, et Huw Rowlands. « Tupaia the navigator, priest and artist ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.bl.uk/the-voyages-of-captain-james-cook/articles/tupaia-the-navigator-priest-and-artist

14 Adam, Paul. « La culture polynésienne et la navigation ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2508

15 Di Piazza, Anne. « Complément d’enquête sur la carte de Tupaia : des différents usages d’un même document au XVIIIème siècle et XIXème siècles ». In Outre-Mers. Revue d’histoire 98, no 370 (2011): 217-30. https://doi.org/10.3406/outre.2011.4549

16 Adam, Paul. « La culture polynésienne et la navigation ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.persee.fr/doc/jso_0300-953x_1982_num_38_74_2508

17 Smith, Keith Vincent. « Tupaia’s Sketchbook ». Consulté le 23 octobre 2018. http://www.bl.uk/eblj/2005articles/pdf/article10.pdf

18 Salmond, Anne, et Huw Rowlands. « Tupaia the navigator, priest and artist ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.bl.uk/the-voyages-of-captain-james-cook/articles/tupaia-the-navigator-priest-and-artist

19 Ibid.

20 Cook, James, et Joseph Banks. « South Seas – Voyaging and Cross-Cultural Encounters in the Pacific ». Consulté le 19 octobre 2018. http://southseas.nla.gov.au/index.html

21 Salmond, Anne, et Huw Rowlands. « Tupaia the navigator, priest and artist ». Consulté le 19 octobre 2018. https://www.bl.uk/the-voyages-of-captain-james-cook/articles/tupaia-the-navigator-priest-and-artist

22 Cook, James, et Joseph Banks. « South Seas – Voyaging and Cross-Cultural Encounters in the Pacific ». Consulté le 19 octobre 2018. http://southseas.nla.gov.au/index.html

23 Charuty, Giordana. « Les métamorphoses d’Omai ». In Gradhiva. Revue d’anthropologie et d’histoire des arts, n°13 (18 mai 2011): 182-203. https://doi.org/10.4000/gradhiva.2079

Bibliographie :

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