Le guide du routard ontologique

      La vulgarisation n’a pas toujours bonne presse auprès des anthropologues mais que celui qui n’a jamais eu envie de crier « Kamoulox » au milieu d’une de ces phrases où Philippe Descola parvient à caser à la fois les termes « ontogenèse » et « solipsisme » me jette la première pierre. Car si nous sommes convaincus chez Casoar que l’anthropologie est bonne pour la santé, elle est souvent bien difficile d’accès pour les non spécialistes et constitue aux yeux de beaucoup une discipline d’initiés, peu accueillante. Pourtant, aujourd’hui plus que jamais, l’anthropologie est nécessaire, vitale même, pour nous permettre de penser le monde qui nous entoure. C’est pourquoi Casoar a décidé de s’attaquer aujourd’hui avec vous à une question particulièrement épineuse et complexe mais ô combien riche d’enseignements : le tournant ontologique.

      « Le tournant quoi ? Est ce que ça se mange ? » me demanderez-vous. Et bien non. Le tournant ontologique est le nom donné à une période récente de l’histoire de l’anthropologie marquée par les travaux de deux figures majeures : Eduardo Viveiros de Castro et Philippe Descola. Tous deux sont spécialistes des cultures d’Amérique du sud et se sont appuyés sur leurs terrains respectifs pour proposer les théories qui nous intéressent aujourd’hui.

     Il faut bien noter que les deux anthropologues n’ont pas travaillé ensemble pour produire ces théories. Ils se sont plutôt appuyés sur les travaux l’un de l’autre pour approfondir et enrichir leur réflexion et ont également abondamment débattu. Car le tournant ontologique n’est en aucun cas un mouvement unifié. Si les théories de Viveiros de Castro et Descola ont des points communs sur le fond, les deux chercheurs ont également de nombreux points de désaccord. Par ailleurs, leurs travaux ont séduit d’autres anthropologues qui ont développé leur propre point de vue sur ces questions. En bref, le tournant ontologique au sens large est un joli petit bouillon mais nous n’aurons pas le temps ici d’en détailler par le menu tous les ingrédients ni toutes les subtilités. Nous allons plutôt nous intéresser au cœur de ce mouvement, à savoir les théories proposées par Descola et Viveiros de Castro, et essayer de comprendre en quoi la réflexion qu’il propose est importante pour tous et pas seulement pour les anthropologues.

      Car le tournant ontologique ce n’est pas seulement beaucoup de papier pour pas grand chose. Si les questions qu’il pose peuvent au premier abord paraître anecdotiques et inutilement compliquées, elles sont en fait primordiales pour comprendre la façon dont les différentes sociétés humaines organisent leur rapport au monde. La question centrale que pose en effet le tournant ontologique est celle de la façon dont les sociétés pensent leurs rapports avec ce que l’anthropologie nomme les non-humains.

     Arrêtons-nous un instant sur cette catégorie de « non-humain », très utilisée en anthropologie mais relativement peu connue du grand public. Elle rassemble en fait tout ce qui n’est pas considéré comme humain dans une société donnée. Les non-humains peuvent ainsi être des objets, des éléments végétaux ou minéraux, des phénomènes naturels, des entités divines ou spirituelles ou encore des animaux ou des insectes. L’intérêt de cette expression est qu’elle est à la fois extrêmement large et très neutre, c’est à dire qu’elle permet de ne pas préjuger de la façon dont ces non-humains sont définis et nommés dans la société concernée et de ne pas plaquer sur eux des catégories occidentales inadaptées.

      Pendant très longtemps, nous avons en effet eu tendance à vouloir comprendre les autres sociétés à travers nos propres catégories et notre propre découpage du monde. A travers la colonisation et l’évangélisation, les sociétés occidentales ont souvent dévalorisé voir complètement ignoré la façon dont les sociétés extra-européennes percevaient les choses. L’anthropologie elle-même, de par ses origines occidentales, a longtemps souffert de ce biais de lecture. Des termes comme “esprit” ou “objet” que nous utilisons pour classer les différents non-humains correspondent ainsi à des catégories purement occidentales qui n’ont pas toujours d’équivalent dans les sociétés extra-européennes.

       L’idée du tournant ontologique, c’est justement de prendre conscience de ce problème et de réussir à le dépasser et donc de comprendre comment les sociétés humaines organisent leur rapport au monde qui les entoure. Ce rapport au monde, c’est ce qu’on appelle une ontologie. Ce qu’il faut bien comprendre au sujet de ces ontologies, c’est qu’il ne s’agit pas simplement de concepts abstraits et vagues qui n’auraient aucune réalité concrète. Une ontologie influence tous les aspects du fonctionnement du groupe humain qui la partage. Elle pose les règles du jeu de la vie collective au sein de ce groupe, elle fait que ses membres partagent une même façon de percevoir et d’interpréter le monde et les événements, elle influence la façon dont les pensées et les émotions sont exprimées dans ce groupe… bref, la seule chose qu’elle ne fait pas c’est le café et encore ! Tout cela est inconscient bien sûr, nous intériorisons dès notre plus jeune âge une certaine façon de voir et de faire les choses que nous finissons par considérer comme « naturelle » : en anthropologie on appelle ça un habitus.

     L’ontologie, on l’aura compris, c’est donc important pour comprendre comment un groupe humain donné fonctionne. Mais alors quelles sont les ontologies des autres ? Et la nôtre aussi d’ailleurs ? Viveiros de Castro et Philippe Descola proposent tous deux des interprétations similaires mais légèrement différentes. Nous n’entrerons pas ici dans les détails des débats dans lesquels les deux chercheurs se sont lancés pour ne pas risquer de nous perdre en chemin. Commençons déjà par aller faire un tour du côté de leurs théories respectives, vous verrez que la balade est déjà suffisamment ardue.

     Commençons notre exploration avec les travaux d’Eduardo Viveiros de Castro. Il développe notamment ses idées dans un article majeur publié en 1998, dans le Journal of the  Royal Anthropological Institute : « Cosmological Deixis and Amerindian Perspectivism »1. Sous ce titre fleuri se cache une théorie chère à Viveiros de Castro : le perspectivisme. Viveiros de Castro explique ainsi que de nombreuses sociétés amérindiennes considèrent que les humains et les animaux appréhendent la réalité à partir de points de vue, de perspectives, distinctes. Pour ces sociétés, les animaux se voient comme des Hommes, perçoivent leurs attributs physiques comme des parures et des vêtements et voient les Hommes comme des animaux. Leur organisation sociale est également considérée comme un reflet de celle des humains. Ainsi, le jaguar voit les Hommes comme des proies et leur sang comme de la bière, les pécaris quant-à-eux les voient comme des animaux prédateurs etc…

         Derrière ces différentes perspectives se trouve pour Viveiros de Castro l’idée que ces animaux et ces hommes partagent en fait une même nature profonde, une même intériorité, et que leurs apparences extérieures ne sont que des enveloppes. Tous, y compris les humains, se perçoivent ainsi comme des Hommes (leur intériorité) et sont perçus par les autres espèces comme des animaux (leur apparence extérieure).

        Comme le souligne Viveiros de Castro dans son article, cette manière d’envisager les choses est différente de celle qui a cours dans les sociétés occidentales. En effet, en Occident  nous  avons  tendance  à organiser le monde en distinguant ce qui relève de la « Nature » et ce qui relève de la « Culture ». Notre apparence extérieure relève ainsi de ce que nous appelons la Nature, elle est dépendante de données biologiques que nous partageons avec les autres éléments du monde comme les animaux. Nous nous reconnaissons donc un terrain commun avec eux dans ce domaine. En revanche, nous pensons que nous sommes différents d’eux de par notre nature profonde, notre intériorité,   qui   relève   elle   de   la   Culture.   Viveiros   de   Castro   parle   ainsi   de      « multiculturalisme » pour désigner notre façon de voir les choses : une Nature commune mais des « cultures », ou intériorités, différentes. À l’opposé, les populations amérindiennes appliquent pour lui un « multinaturalisme » : elles considèrent que ce qui est commun, c’est l’intériorité, la Culture, et que ce qui diffère c’est ce qui relève de la Nature,  de  l’apparence  extérieure.  Ce  « multiculturalisme »  et  ce  perspectivisme, ou « multinaturalisme » constituent donc deux ontologies différentes pour Viveiros de Castro.

      Passons maintenant à la théorie de Philippe Descola, principalement développée dans son ouvrage de 2005 Par Delà Nature et Culture mais également dans ses cours au Collège de France2. Là où Viveiros de Castro s’intéresse plus particulièrement aux populations amérindiennes, Descola va proposer une théorie globale, valable pour l’ensemble des populations humaines. Pour lui, une ontologie correspond à une certaine façon d’organiser ce qu’il appelle les « continuités et les discontinuités entre les existants et leurs propriétés ». Un peu de traduction s’impose pour nous familiariser avec le vocabulaire descolien.

        Les « existants » c’est tout simplement l’ensemble des choses et des êtres qui existent, humains et non-humains – l’anthropologie, si elle a remis beaucoup de chose en question n’a pas encore mis en doute le fait que nous et le monde qui nous entoure existions bel et bien, elle laisse ça à la philosophie et aux religions, chacun son domaine. Les « propriétés » des existants c’est l’ensemble de ce qui les compose et caractérise, aussi bien du point de vue de la biologie, de l’apparence ou encore du comportement. Par exemple un chat a des poils, c’est un chasseur solitaire et il peut ronronner, tout cela ce sont des propriétés du chat. Il existe entre les propriétés des différents existants des différences (ce que Descola   appelle   des   « discontinuités »)   et   des   points   communs (ce   qu’il  nomme  « continuités »).

      Chaque groupe humain va ainsi mettre l’accent sur certaines propriétés des existants et sur leurs relations avec les propriétés d’autres existants. On va ainsi par exemple choisir de souligner telles propriétés des humains qui diffère des propriétés de tels non-humains ou inversement. Les sociétés organisent ainsi les continuités et discontinuités entre les existants d’une certaine façon et agissent en fonction de cette organisation. C’est la recette d’une ontologie réussie. Or, pour Descola, il n’existe pas un nombre infini de ces ontologies, tout simplement par ce qu’il n’y a pas 36 façons de faire prendre la sauce et de structurer ces continuités et discontinuités : les combinaisons entre elles ne sont pas infinies.

Il dégage ainsi quatre grandes ontologies :

  • le naturalisme
  • l’animisme
  • le totémisme
  • l’analogisme

       Le naturalisme c’est notre ontologie, celle qui prévaut dans les sociétés occidentales. Elle se rapproche beaucoup du « multiculturalisme » de Viveiros de Castro. Comme lui, Descola considère que les sociétés occidentales modernes ont organisé leur vision du monde selon la distinction entre la Nature et la Culture. Selon cette ontologie, du point de vue de leur extériorité, humains et non-humains relèvent de la Nature, ils partagent les mêmes propriétés biologiques et physiques. En revanche, les Hommes possèdent une intériorité différente du reste des existants, et par là s’en distinguent. On va par exemple considérer que les Hommes possèdent une âme ou un esprit contrairement aux autres existants. Ce qu’il est important de saisir ici c’est que la Nature et la Culture n’existent pas en elles-mêmes. Même si c’est à travers leur prisme que nous avons l’habitude de percevoir le monde, elles ne sont pas des réalités objectives.

    L’animisme quant-à-lui rejoint sur de nombreux aspects le perspectivisme de Viveiros de Castro. Il constitue en quelque sorte l’opposé du naturalisme. Dans une ontologie animiste, l’accent est mis sur la similarité entre les intériorités des existants. Les Hommes considèrent ainsi partager avec certains non-humains une intériorité, un esprit, de même nature. En revanche, leur extériorité diffère.

      Le totémisme est un peu plus complexe à expliquer. Selon une ontologie totémiste, les différents existants forment des groupes totémiques. Ces groupes rassemblent plusieurs catégories différentes d’existants auxquels on reconnaît une origine, souvent mythique, et des propriétés communes. Un groupe totémique peut ainsi rassembler des individus humains, certains animaux, végétaux ou minéraux etc… Le découpage  de  ces  groupes totémiques  ne  dépend  pas  du  découpage  occidental  en   « espèces », c’est une façon complètement différente de classer les existants. Tous les êtres humains n’appartiennent ainsi pas forcément au même groupe totémique.

      L’analogisme enfin considère que toutes les composantes du monde, tous les existants forment une myriade d’éléments singuliers et distincts les uns des autres. Chaque existant est ainsi un élément individuel. Tous ces éléments sont reliés les uns aux autres par des analogies, c’est à dire par des ressemblances, des continuités. Ainsi, dans une ontologie analogiste, les désordres sociaux peuvent être considérés comme la cause de catastrophes naturelles, une forme de catastrophe répondant à une autre forme de catastrophe. Détail intéressant, pour Descola les sociétés occidentales ont longtemps été fondées sur l’analogisme et n’ont basculé dans le naturalisme qu’à l’époque moderne, c’est-à-dire à la fin de la Renaissance.

     Voici donc le découpage proposé par Descola. Si il peut apparaître très schématique au premier abord, il ne consiste absolument pas à ranger chaque société dans une petite boîte bien hermétique. Dans la plupart des groupes humains, on trouve une ontologie dominante mais d’autres peuvent également être présentes de façon plus marginale. Un scientifique occidental biberonné au naturalisme peut tout à fait parler le plus sérieusement du monde à son chat et adopter ainsi une posture animiste. Il ne s’agit donc pas d’un découpage à la règle.

      Le plus important ici, c’est de bien saisir la façon dont ces différentes ontologies ont pour conséquence un rapport au monde et des façons d’agir totalement différentes. Dans une posture totémiste votre chat peut être votre frère, dans une posture animiste il pense d’une façon similaire à la vôtre, dans une posture naturaliste son esprit est au contraire très différent du vôtre, voir inexistant ou inférieur au vôtre, enfin dans une posture analogiste les chats peuvent être les envoyés de la déesse Bastet venus au secours des mortels contre la peste en récompense de leur dévotion. Cela change évidemment deux ou trois petites choses dans votre façon d’agir vis-à-vis du dit chat.

       Si vous transposez cette réflexion à tous les existants, vous saisirez bien l’intérêt de se demander de quel point de vu un groupe humain se place si vous voulez essayer de comprendre leurs actions et non simplement les juger. Car après tout, c’est bien là le but de l’anthropologie, dépasser la posture du jugement ethnocentré, faire un pas de côté hors de nos propres références, de notre propre être au monde, en bref de notre propre ontologie, pour mieux comprendre les Hommes. Mais faire un pas hors de l’ethnocentrisme, cette attitude qui consiste à prendre notre culture comme étalon pour juger celle des autres, n’est pas réservé aux seuls anthropologues.

    La posture de l’anthropologie peut profiter à tous au quotidien, pour mieux comprendre les évolutions du monde, les actions et les réactions des uns et des autres. Dans ce contexte, le tournant ontologique, malgré les critiques qui peuvent être formulées à son encontre, est particulièrement utile en ce qu’il constitue une tentative de l’anthropologie elle-même pour être moins ethnocentrée. Il pointe ainsi du doigt ce qui est peut-être notre plus grand biais ethnocentrique mais ouvre également une voie à qui souhaiterait sortir de cette impasse.

Alice Bernadac

Image à la une : Vitrine du musée de l’Homme présentant les quatre ontologies selon Philippe Descola à travers des objets. Photo de Margot Kreidl.

Certains éléments évoqués dans cet article ont déjà été développés par l’auteur dans ses travaux   précédents   notamment   From   the   Enemy’s   Point   of   View.   Cependant       « Cosmological Deixis and Amerindian Perspectivism » nous semble plus intéressant à évoquer ici dans la mesure où cet article constitue une synthèse de la théorie perspectiviste.

En particulier dans ses cours de 2000 à 2005 dont des résumés rédigés sont accessibles en ligne sur le site du Collège de France (voir lien dans la bibliographie de cet article).

 

Bibliographie :

  • DESCOLA, P., 2001. “Anthropologie de la nature”. Leçon Inaugurale au Collège de France. (disponible ici)
  • DESCOLA, P., 2000-2004. “Figures des Relations entre Humains et non-Humains”. Cours au Collège de France. (versions résumées disponible ici)
  • DESCOLA, P., 2005. Par delà Nature et Culture. Paris, Gallimard.
  • DESCOLA, P., 2010. “Manières de Voir, Manières de Figurer”. In La Fabrique des Images. Paris, Somogy, Musée du Quai Branly.
  • VIVEIROS DE CASTRO, E., 1992. From the Enemy’s Point of View. Chicago, University of Chicago Press.
  • VIVEIROS DE CASTRO, E., 1998. « Cosmological Deixis and Amerindian Perspectivism ». In The Journal of the Royal Anthropological Institute, vol 4, n°3. London, Royal Anthropological Institute. Chicago, London, University of Chicago Press.

 

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