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Aux Îles de la Société, le deuil a un habit

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Immense, scintillant de nacre et enveloppé de tapa et de plumes, le costume de deuilleur des Îles de la Société fait partie des productions matérielles les plus spectaculaires de Polynésie centrale. Ce costume, c’est le heva tūpāpa’u. Il est exceptionnel à plus d’un titre, autant pour sa matérialité que pour sa place prépondérante dans les rites funéraires des ari’i – les chefs.

Un artefact composite exceptionnel…

Moins d’une dizaine d’exemplaires complets de heva tūpāpa’u sont présents dans les collections muséales. Le plus ancien et le mieux préservé est sans nul doute celui conservé au Bristish Museum. Il aurait été collecté à Tahiti par le capitaine James Cook en 1774 lors de son deuxième voyage (1772-1775) et a bénéficié d’une restauration minutieuse et d’analyses scientifiques en 2018. Très représentatif de cette typologie d’artefact, c’est à partir de sa description que nous vous parlerons ici des heva tūpāpa’u d’une façon générale.

Heva tūpāpa’u, British Museum (Oc,TAH.78.o), avant 1774, © The Trustees of the British Museum

Si le heva tūpāpa’u est un objet remarquable par bien des aspects, il l’est à première vue par sa taille et son ampleur. L’exemplaire conservé au British Museum ne mesure pas moins de deux mètres cinquante de haut !  Ces costumes très amples couvraient l’ensemble du corps du maître de cérémonie qui les portait. Ce qui marque ensuite, c’est la diversité et la préciosité des matériaux employés pour leur réalisation. Le tapa – l’étoffe d’écorce battue , la nacre et les plumes sont principalement présents.

Vidéo réalisée par Clémentine Débrosse en décembre 2018 à l’occasion de l’exposition Reimagining Captain Cook: Pacific Perspectives au British Museum à Londres.

On peut diviser le heva tūpāpa’u en trois éléments constitutifs principaux : des éléments en tapa qui couvrent le corps du porteur, un plastron et un masque.

Les éléments en tapa peuvent différer selon les costumes. Ils sont généralement composés de plusieurs tiputa –des poncho de tapa – serrés à la taille par une ceinture de tapa torsadée. Sur le devant du costume est attachée une sorte de tablier en tapa décoré de rangées de fins disques de coquille de noix de coco polie. Une cape en tapa ou en plumes pouvait également être ajoutée.

Eléments d’un heva tūpāpa’u, British Museum (Oc,TAH.78.o), avant 1774, © British Museum

Le pectoral, lui, se compose d’une planche en bois en forme de croissant, le pautu, sur laquelle sont maintenus cinq disques de nacre d’huître perlière. Sur l’exemplaire du British Museum sont également présent des éléments en plumes noires. À la partie inférieure de cette planche est suspendu un plastron iridescent, le ‘ahu-parau,  formé d’un millier de plaquettes de nacres percées aux extrémités et disposées en rangées au moyen de fines cordelettes végétales.

Détail du heva tūpāpa’u, British Museum (Oc,TAH.78.o), avant 1774, © The Trustees of the British Museum

 

 

 

 

 

 

Le masque étincelant, le parae ou pareu se compose quant à lui de plusieurs disques de nacre d’huîtres perlières  assemblés par des cordelettes de fibres végétales. Il est surmonté d’un large éventail de plumes caudales de phaéton. Un petit trou est aménagé dans l’une des pièces de nacre pour permettre la vision. Le masque est maintenu à une coiffe en tapa qui permet sa stabilité.

Masque parae, British Museum (Oc,TAH.78.c), avant 1774, © The Trustees of the British Museum

… de très grande valeur

Certains des matériaux utilisés pour la confection des heva tūpāpa’u étaient très prisés et difficiles à obtenir, ce qui accroit encore la préciosité du costume. Par exemple, les huîtres perlières étaient échangées à prix fort avec les Tuamotu et la chasse aux phaétons s’avérait très difficile, ceux-ci faisant leur nid à flanc de falaise.1

Ces matériaux, issus du monde végétal, animal et marin, participaient à conférer la  forte valeur symbolique et sacrée de ce costume. Les plumes, par exemple, sont associées au divin et à la personne du chef en Polynésie. La nacre, quant à elle, est très souvent utilisée dans les représentations du divin, notamment pour son aspect iridescent et son lien à la mer.2

La réalisation de ces costumes demandait également des savoir-faire et une quantité de travail considérable. On imagine bien la maîtrise technique et la quantité incalculable d’heures de travail nécessaires à la mise en forme et l’assemblage des plaquettes de nacre du pectoral !

Détail d’un ‘ahu-parau, British Museum (Oc,LMS.89), début XIXe siècle, © The Trustees of the British Museum

Les heva tūpāpa’u faisaient partie des possessions les plus précieuses des chefferies. Lors de son premier voyage (1768-1771), le capitaine Cook, impressionné par ces costumes, tente d’en acheter un contre de nombreux objets de valeurs, mais les Tahitiens refusent de s’en séparer. Ce n’est que contre une grande quantité de plumes rouges collectées à Tonga – plumes extrêmement prisées en Polynésie – que les Tahitiens consentent à en échanger quelques-uns au capitaine Cook lors de son deuxième voyage (1772-1775).

Heva tūpāpa’u, Pitt Rivers Museum (1886.1.1637) © Clémentine Débrosse

Un costume porté aux Îles de la Société lors des rites funéraires d’un ari’i

Ces costumes étaient portés dans les Îles de la Société à l’occasion du deuil d’un ari’i – un chef. En Polynésie, les ari’i étaient considérés comme descendant directement des ancêtres et divinités de leur lignage, dont ils tiraient leur légitimité. Ils possédaient énormément de mana, cette énergie générative liée au prestige et au monde Po, le monde des divinités et des morts. Leur personne était considérée comme extrêmement sacrée et était liée à de nombreux interdits, les tapu (ce terme océanien est à l’origine du mot “tabou”, couramment utilisé en français !). La fabrication des heva tūpāpa’u est associée au développement du culte de ‘Oro dans la deuxième moitié du XVIIIème siècle dans les Îles de la Société, qui donne une importance prépondérante à cette divinité. Identifiés à ‘Oro, les ari’i tahitiens ont vu leur pouvoir et leur sacralité renforcés.3

Heiva no te tata matte or dress of a chief mourner at Otaheite, dessinateur anonyme, British Museum (1982,U.1602) © The Trustees of the British Museum

Le costume heva tūpāpa’u apparaissait pendant le rite funéraire du même nom.4 Celui-ci avait lieu quelques jours après le décès d’un ari’i, et faisait suite à une phase de déploration rituelle durant laquelle les parents du mort et les gens du commun venaient auprès du corps pour se lamenter et s’infliger des lacérations rituelles. Le corps du défunt, enveloppé dans du tapa, était ensuite disposé sur une plateforme surélevée au centre d’un abri provisoire, construit sur le marae  – l’espace cérémoniel.

A Toupapow with a corpse on it, gravure de William Woollett d’après William Hodges, British Museum (S,1.50), 1777, © The Trustees of the British Museum

Pendant le rite heva tūpāpa’u, un maître de cérémonie, le heva, revêtait le spectaculaire costume de deuilleur. Ce pouvait être un prêtre ou membre de la famille du défunt. Armé d’une sorte de lance bordée de dents de requins, le paeho, il parcourait le territoire de la chefferie, accompagné de neveneva, des jeunes gens armés de lances et enduits de la tête aux pieds d’un mélange noir à base de suie. Le maître de cérémonie portait également un tete, un claquoir en coquille d’huître perlière avec lequelle il prévenait de son arrivée et faisait fuir les habitants. Les membres de ce groupe avaient le droit de blesser et même de tuer ceux qui se trouvaient sur leur passage ! Cette violence, liée à la colère et à la douleur du deuil, était acceptée par la communauté, qui se refugiait dans les habitations et les marae pour y échapper. Le heva tūpāpa’u pouvait durer plusieurs semaines et il s’achevait lorsque que les habitants des districts alliés venaient y mettre un terme. Lorsque le maître de cérémonie retirait le costume, le chagrin était considéré marau – fané ou terminé.5

 

Paheo,  British Museum (Oc,LMS.90), © The Trustees of the British Museum

Quelques clefs de compréhension du heva tūpāpa’u

Une impression de gigantisme, le scintillement de la nacre, un contraste fort des couleurs et un large halo blanc qui entoure le masque : le heva tūpāpa’u créé une impression visuelle très forte qui participe au caractère extraordinaire du rituel homonyme. Ce rituel peut se comprendre comme une manifestation de la douleur de la perte d’un ari’i, ainsi qu’une affirmation du pouvoir de ces derniers.

Dessin d’un maître de cérémonie de deuil par Herman Spöring © The British Library

Les rites funéraires permettent d’accompagner le processus d’accession de l’ari’i défunt au statut d’ancêtre. Le rite heva tūpāpa’u et le costume de deuilleur avaient un rôle actif dans ce processus.6 Il faut rappeler également que les périodes de deuil sont des périodes liminaires, de contact entre le monde quotidien Ao et le monde Po, celui des divinités et des morts d’où provient le mana. Elles étaient donc concernées par de nombreux interdits, les tapu, dont le maître de cérémonie veillait au respect.

Ces costumes renvoient à des symboliques très complexes. Alain Babadzan, dans Les Dépouilles des Dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte, sensibilise à la pluralité et à la difficulté des interprétations relatives aux heva tūpāpa’u.  Alain Babadzan et Ruth Satinsky notamment proposent de nombreuses interprétations de ces costumes qu’ils fondent sur les représentations tahitiennes du monde.7

Certains éléments du costume évoquent ainsi directement le monde Po. Pour ne prendre qu’un exemple parmi beaucoup d’autres, on peut penser à la symbolique du caractère aveuglant du masque que met en avant Alain Babadzan. Le porteur du masque est en effet quasi aveugle, et ses yeux sont remplacés par des disques de nacre aveuglants. L’auteur lie cette caractéristique au mythe du héros Tafa’i qui descend chercher son père dans le Po. Celui-ci, tout comme la gardienne du Po, Uhi, sont aveugles, et recouvreront la vue grâce à Tafa’i.8

C’est également le désordre de l’inter-règne que mettait en scène le rituel heva tūpāpa’u, notamment par son caractère très guerrier et l’effroi qu’il suscitait chez les habitants.9 À la fin du rite heva tūpāpa’u le calme était rétabli, les os longs et le crâne du défunt étaient prélevés pour être conservés, et l’investiture d’un nouvel ari’i pouvait avoir lieu.

Modèle réduit de heva tūpāpa’u, Musée d’histoire naturelle de Lille (990.2.986), @ Musenor

Les costumes heva tūpāpa’u sont des artefacts spectaculaires et de grande valeur qui occupaient une place majeure au moment du deuil d’un ari’i dans les Îles de la Société.

Ces costumes ont exercé une réelle fascination sur les Européens au XVIIIème et XIXème siècles, qui les ont fréquemment représentés. Joseph Banks, le botaniste de la première expédition de James Cook, obtient même de participer en tant que nevaneva, – accompagnateur du maître de cérémonie – à un heva tūpāpa’u, le 10 juin 1769.10  Le Musée d’histoire naturelle de Lille conserve dans ses collections un modèle réduit de heva tūpāpa’u d’une cinquantaine de centimètres de haut.11 Cette pièce unique a été réalisée dans la première moitié du XIXème siècle, probablement à la demande d’un Européen très curieux.

Les heva tūpāpa’u sont des artefacts emblématiques du patrimoine polynésien. Le processus de restauration et d’analyse de l’exemplaire du British Museum a été l’occasion d’une collaboration et d’un partage de connaissances entre Londres et Tahiti. Ce heva tūpāpa’u exceptionnel fait partie des objets emblématiques que le British Museum a accepté de prêter au Musée de Tahiti et des Îles à l’occasion de la prochaine réouverture de sa salle d’exposition permanente. Après plus de 250 ans, ce magnifique costume de deuilleur sera donc de retour à Tahiti pour quelques années !

Gabrielle Maksud

Image à la une : Jeune fille et maître de cérémonie de deuil, attribué à Tupaïa, © The British Library

1 BABADZAN, A., 1993, Les dépouilles des dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, p. 151.

2  Pour en savoir plus sur la symbolique des matériaux en Polynésie et leur lien avec les représentations du divin, rendez-vous par ici

3 Le culte de ‘Oro et l’organisation de la société tahitienne au XVIIIème siècle sont particulierement décrits et analysés dans HENRY, T., 1952, Tahiti aux temps anciens, Paris, musée de l’homme, publication n°1 de la société des océanistes, et dans BABADZAN, A., 1993, Les dépouilles des dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte, Paris, Maison des Sciences de l’Homme.

4 L’une des premières descriptions d’un rite heva tūpāpa’u est due à Joseph Banks, le botaniste du premier voyage de Cook (1768-1771), voir BANKS, J., 1962, The Endeavour journal of Joseph Banks, 1768-1771, vol. 1, édité depuis le manuscrit original par BEAGLEHOLE, J.C., Sydney, Angus and Robertson, p. 289. La description des rites funéraires des ari’i, présente dans HENRY, T., 1952, Tahiti aux temps anciens, Paris, musée de l’homme, publication n°1 de la société des océanistes, pp. 298-301 constitue également une source principale pour la compréhension des heva tūpāpa’u.

5 HENRY, T., 1952, Tahiti aux temps anciens, Paris, musée de l’homme, publication n°1 de la société des océanistes, p. 300.

6 SATINSKY, R., 2008, « Heva tupapa’u, costume et rite de deuil des ari’i tahitiens », In : Asdiwal, Revue genevoise d’anthropologie et d’histoire des religions, n°3, 2008, p. 100.

7BABADZAN, A., 1993, «Troisième Partie – Parae les yeux de l’aveugle », In : Les dépouilles des dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, pp. 143-217. Voir aussi : SATINSKY, R., 2008, « Heva tupapa’u, costume et rite de deuil des ari’i tahitiens », In : Asdiwal, Revue genevoise d’anthropologie et d’histoire des religions, n°3, 2008, pp. 98-115.

8 BABADZAN, A., 1993, « Chapitre X – Le voyage de Tafa’i au pays des morts », In : Les dépouilles des dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, pp. 167-179.

9 BABADZAN, A., 1993, « Chapitre XII – Anthropologie politique du deuil », In : Les dépouilles des dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte, Paris, Maison des Sciences de l’Homme, pp. 191-206.

10 BANKS, J., 1962, The Endeavour journal of Joseph Banks, 1768-1771, vol. 1, édité depuis le manuscrit original par BEAGLEHOLE, J.C., Sydney, Angus and Robertson, p. 289. Voir aussi : SALMOND, A., 2012, L’île de Vénus, les Européens découvrent Tahiti, traduction de Jean-Pierre Durix, Pirae, Au vent des îles éd., pp. 210-213.

11 Musée d’histoire naturelle de Lille, numéro d’inventaire 990.2.986.

Bibliographie : 

  • BABADZAN, A., 1993. Les dépouilles des dieux : Essai sur la religion tahitienne à l’époque de la découverte. Paris, Maison des Sciences de l’Homme.
  • BANKS, J., 1962. The Endeavour journal of Joseph Banks, 1768-1771, vol. 1, édité depuis le manuscrit original par BEAGLEHOLE, J.C. Sydney, Angus and Robertson.
  • HENRY, T., 1952. Tahiti aux temps anciens. Paris, musée de l’homme, publication n°1 de la société des océanistes.
  • HOOPER, S., 2008. Polynésie : Arts et Divinités (1760-1860), catalogue d’exposition. Paris, Musée du Quai Branly.
  • KAEPPLER, A., 1993. « La Polynésie ». Dans KAEPPLER, A., KAUFMANN, C. et NEWTON, D., L’art océanien. Paris, Citadelles & Mazenod.
  • Polynésie la 1ère, s. d., « Costume de deuilleur, statue A’a et autres objets emblématiques du patrimoine bientôt de retour à Tahiti », France info. https://la1ere.francetvinfo.fr/polynesie/costume-de-deuilleur-statue-a-a-et-autres-objets-emblematiques-du-patrimoine-bientot-de-retour-a-tahiti-1104610.html. (Derrière consultation le 15/11/2021.)
  • PULLAN, M., 2019, « Reimagining a Tahitian mourning costume », The British Museum Blog, 31 Mai 2019. https://blog.britishmuseum.org/reimagining-a-tahitian-mourning-costume/. (Derrière consultation le 15/11/2021.)
  • PULLAN, M., 2020, « Sharing knowledge in Tahiti : reflections on the chief mourner’s costume », The British Museum Blog, 14 juillet 2020. https://blog.britishmuseum.org/sharing-knowledge-in-tahiti-reflections-on-the-chief-mourners-costume/. (Derrière consultation le 15/11/2021.)
  • SALMOND, A., 2012, L’île de Vénus, les Européens découvrent Tahiti. Traduction de Jean-Pierre Durix. Pirae, Au vent des îles éd.
  • SATINSKY, R, 2008, « Heva tupapa’u, costume et rite de deuil des ari’i tahitiens », In : Asdiwal, Revue genevoise d’anthropologie et d’histoire des religions, n°3, 2008, pp. 98-115.
  • Tahiti Nui Télévision, 2019, « Visite d’une délégation du British Museum », Youtube, 18 nov. 2019, 5 min 57. https://youtu.be/FjkJGS9n-qk. (Derrière consultation le 15/11/2021.).
  • The British Museum, 2019, « New investigations into the Tahitian Mourner’s Costume », Youtube, 17 juin 2019, 12min 53. https://youtu.be/y3d8VroLRP8. (Derrière consultation le 15/11/2021.)
  • The British Museum, s.d., « Costume; Cloak. Oc,TAH.78.b », The British Museum. https://www.britishmuseum.org/collection/object/E_Oc-TAH-78-b. (Derrière consultation le 15/11/2021.).

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