À la recherche de Melody Nelson – les cultes du cargo de Nouvelle Guinée

        « Je sais moi des sorciers qui invoquent les jets, dans la jungle de Nouvelle Guinée, Ils scrutent le zénith convoitant les guinées Que leur rapporterait le pillage du fret. » C’est en ces termes mystérieux que Serge Gainsbourg évoquait en 1971 les cultes du cargo de Nouvelle Guinée.A l’origine de ces cultes, l’arrivée régulière de cargos transportant nourriture et biens manufacturés occidentaux. Les populations natives, dont les mythes traditionnels rapportent le retour d’ancêtres sur terre par la mer, interprètent les marchandises comme des dons de leurs morts leur étant destinés mais accaparés par les Blancs. En quoi consistent alors ces cultes qui émergent au début du XXème siècle en Nouvelle Guinée et que disent-ils de la situation sociale sur l’île à cette époque ?

Gainsbourg

Image extraite du clip vidéo de la chanson cargo culte (1971, Histoire de Melody Nelson) © Universal / Réalisation : Jean-Christophe Averty

        C’est au lendemain de la première guerre mondiale qu’apparaît, dans le delta de Papouasie (chez les Elema), le plus célèbre des cultes du cargo, baptisé la folie Vailala. Francis-Edgar Williams, anthropologue australien travaillant pour l’administration coloniale de Papouasie rapporte les propos d’un vieil homme, considéré comme un prophète. Celui-ci promet la venue d’un bateau à vapeur transportant à son bord les esprits des ancêtres apportant avec eux une cargaison magnifique. Le prophète, figure au cœur de tout culte du cargo, se rend capable d’apporter, par son message, la solution à un problème urgent redonnant ainsi un espoir immédiat à la population concernée par ses propos.

      L’aspect le plus marquant de nombreux cultes du cargo, souvent qualifié de phénomènes d’hystéries collectives dans la littérature, réside dans l’institution de nouvelles fêtes données en l’honneur des ancêtres au cours desquelles les objets traditionnels de culte sont détruits pour être remplacés par du mobilier occidental tel que des tables dressées. Le phénomène est remarqué pour la première fois en 1919 et un informateur en apporte la description suivante : « les indigènes… faisaient quelques pas rapides en face d’eux, s’arrêtaient alors, bredouillaient et gesticulaient en même temps qu’ils balançaient la tête de droite à gauche »1. L’interprétation de ces phénomènes évolue au  cours  du temps ; certains anthropologues comme Norman Cohn ou Westen La Barre y voient le symptôme d’une société malade. Plus tard, d’autres, comme Michele Stephen, considèrent ces cultes extatiques plutôt comme un moyen pour les sociétés colonisées qui intégraient des valeurs et un système de pensée fort d’intégrer un nouveau système de valeurs. Ces phénomènes décrits comme hystériques marquent une phase de transition et permettent le passage à un système de pensée nouveau- le système cargo- par l’attaque délibérée de la culture traditionnelle.

           Il est important de noter qu’au début du XXème siècle, on assiste à une importante modification du comportement économique des populations natives ainsi qu’ à une implosion de la structure sociale traditionnelle. A cette époque, les colons sont solidement implantés en Nouvelle-Guinée et emploient de très nombreux locaux dans les mines et plantations. Les hommes, attirés par la perspective de percevoir un salaire permettant l’achat de biens manufacturés, quittent les villages pour travailler laissant alors le soin aux femmes de subvenir aux besoins de la communauté par le travail horticole. Une partie des activités rituelles traditionnelles sont alors laissées de côté en raison du faible nombre de participants masculins disponibles dans les villages. De plus, le départ des jeunes hommes pour les mines et plantations brise le cercle de transmission des connaissances qui se faisait auparavant à travers les générations. Entre accaparement des terres par les Blancs et bouleversements économiques et sociaux, les autochtones tentent de redéfinir leur place. Les cultes du cargo proposent d’assouvir leur désir de possession matérielle.

          Les occidentaux impactent le monde matériel mais également spirituel des néo- guinéens. En effet, la première mission s’installe sur le territoire dès 1875 et, rapidement, le message biblique se diffuse auprès des populations. Celles-ci ne rejettent pas la foi chrétienne mais développent néanmoins une méfiance à l’égard des missionnaires, notamment à partir des années 1930. Certains pensent que les européens ont arraché la première page de la Bible où se trouvait le secret du cargo, d’autres que les traductions en pidgin (système linguistique formé d’anglais et d’éléments autochtones) ou en langage vernaculaire omettent des passages importants. Ces exemples nous confirment la vision qu’ont les populations natives des Blancs, personnages sournois détournant une partie des connaissances à leur unique profit.

            Il n’est alors pas rare qu’une part de la pensée chrétienne soit incluse au sein des cultes du cargo comme c’est le cas pour la folie Vailala dont les membres se nomment entre eux « les hommes de Jésus ». La montée au ciel des âmes, idée introduite par les missionnaires, est adoptée comme une notion fondamentale du culte et les membres rapportent une description précise du Paradis irriguée de visions occidentales. Les maisons y seraient en pierre et la nourriture identique à celle apportée sur l’île par les Blancs (citrons verts, oranges, pastèques, canne à sucre). Religion et considérations magiques (s’approprier les biens du cargo par un culte) se trouvent alors liées. Cette association pourrait trouver son origine dans les rituels traditionnels où magie et religion ne sont pas distinguées.

             Les cultes du cargos, marqués par la volonté de leurs membres de s’accaparer les richesses occidentales, peuvent êtres vus comme une réponse à la domination blanche, une révolte face aux occidentaux accusés d’avoir dépouillé les populations natives de leurs richesses naturelles en exploitant leurs terres pour l’économie capitaliste mais aussi de leurs cadres coutumiers en introduisant la mission dans les villages. Aujourd’hui, du film Mondo Cane (1962), montrant une tribu de Nouvelle Guinée dans l’attente d’un avion cargo, à l’édition 2013 du festival américain Burning Man consacrée à ce thème, les cultes du cargo n’ont cessé d’irriguer l’imaginaire occidental. Ils sont mêmes devenu l’argument de vente de certaines agences de voyages pour des destinations telles que l’île de Tanna, au Vanuatu, au potentiel touristique plus affirmé que la Nouvelle Guinée et ayant également connu des phénomènes cargo.

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Image extraite du film Mondo Cane (1962). © Cineriz / Réalisation : Paolo Cavara, Gualtiero Jacopetti et Franco Prosperi

Margot Kreidl

Image à la une : Couverture de l’album Histoire de Melody Nelson, Gainbourg, 1971.
© Tony Frank

WORSLEY P., 1977. Elle sonnera, la trompette : le culte du cargo en Mélanésie. Paris, Payot.

Bibliographie 

  • DESROCHE H., Mayeux M- R, Guiart J., 1969. Dieux d’hommes : dictionnaire des messianismes et millénarismes de l’ère chrétienne. Paris. La Haye, Mouton. P. 83
  • JEBENS H., 2004. Cargo, cult, and culture critique. Honolulu, University of Hawaii Press. P. 2 à 5
  • LAWRENCE P., 1964. Road belong cargo : a study of the cargo movement in the Southern Madang District, New Guinea. Manchester, Manchester University Press. P. 104 à 109
  • STEPHEN M., 1977. Cargo cult hysteria : symptom of despair or technique of ecstasy ?. Melbourne, Research Centre for Southwest Pacific Studies, La Trobe University
  • WILLIAMS F- E., 1976. The Vailala madness, and other essays. Londres, C. Hurst
  • WORSLEY P., 1977. Elle sonnera, la trompette : le culte du cargo en Mélanésie. Paris, Payot.

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