« Enveloppé dans la culture » : Les manteaux en peaux d’opossum du sud de l’Australie

[Please note: Aboriginal and Torres Strait Islander people should be aware that this article may contain images or names of deceased persons in photographs or printed material.]

        Dans l’ombre des extraordinaires peintures contemporaines, les manteaux en peaux d’opossum des Aborigènes d’Australie sont des objets généralement peu connus du grand public. Et pour cause ! Il n’en existe que sept exemplaires anciens1 au monde, dont aucun n’est plus conservé en France aujourd’hui. Pourtant, ils se trouvent depuis une vingtaine d’année au centre d’un revival impliquant de nombreuses communautés aborigènes du sud et sud-est de l’Australie. Pour les Aborigènes contemporains, ces manteaux constituent en effet des liens puissants avec leurs ancêtres et sont un support de valorisation de leur culture.

Commençons par le début

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Opossum australien
Trichosurus Vulpecula

         Au XIXe siècle, on trouvait des manteaux en peaux d’opossum2 sur toute la côte sud de l’Australie, en Tasmanie ainsi qu’au sud de la côte est. Les peaux des opossums chassés par les hommes étaient fumées et laissées au soleil, jusqu’à devenir rigides. Elles étaient ensuite cousues les unes avec les autres avec des tendons de kangourou.
Ces objets revêtaient une importance primordiale pour les groupes aborigènes qui les fabriquaient. Un individu recevait un manteau dès sa naissance, et celui-ci était agrandit tout au long de sa vie jusqu’à compter entre quarante et soixante-dix peaux à l’âge adulte. Les Aborigènes portaient ce vêtement aussi bien au quotidien que durant les cérémonies et un manteau accompagnait généralement son·sa propriétaire dans la mort. On utilisait également les manteaux comme couvertures et abris et parfois comme percussions, en les pliant au préalable.

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Femme portant un manteau d’opossum avec un bébé sur son dos, Années 1870, Sud de l’Australie, © National Library of Australia.

        Un manteau d’opossum pouvait être porté dans les deux sens, la fourrure au choix vers l’extérieur ou l’intérieur. Dans le second cas, l’objet révélait alors des motifs incisés dans les peaux et ornés d’ocre qui constituaient comme une sorte de carte d’identité du·de la propriétaire. Ces motifs donnaient en effet des indications aussi bien sur la famille proche, le clan mais également les lieux auxquel·le·s était liée une personne.
En réalité, ces trois aspects ne pouvaient guère être dissociés mais étaient au contraire pensés par les Aborigènes comme un tout cohérent. Il faut nous arrêter brièvement ici sur la vision du monde commune à la plupart des groupes aborigènes australiens pour comprendre l’importance que revêtaient ces motifs.
Pour une majorité des groupes aborigènes, il existe un temps mythique qui possède plusieurs noms selon les langues aborigènes et est généralement désigné en Occident par les expressions Dreaming ou Temps du Rêve. C’est durant ce Dreaming que le monde a été façonné par des créatures qui ont émergé du sol et ont laissé des traces dans le paysage au gré de leurs rencontres, amours et conflits. Telle montagne est ainsi le corps d’un·e ancêtre, mort·e à cet endroit, tel gisement d’ocre est le sang qu’un·e autre a perdu et c’est tout le territoire qui est marqué par les chemins parcourus par ces géant·e·s. Ces itinéraires de Dreaming étaient suivis par les Aborigènes qui menaient, avant l’arrivée des Occidentaux, une existence semi-nomade. Chaque groupe, clan, lignée et individu étaient ainsi lié·e·s à un ensemble de ces « Rêves », eux-mêmes inscrits dans le paysage et ce sont ces mêmes rêves qu’évoquent les motifs gravés sur les manteaux en peaux d’opossum3. Ces motifs matérialisent donc à la fois le lien des Aborigènes avec leurs terres mais également avec les ancêtres de leur groupe, à la fois humain·e·s et mythiques, lien qu’ielles ne cessent de ré-actualiser en traçant et en portant ces dessins sur leurs manteaux. Comme l’expliquent Vicki Couzen et Lee Darroch, deux artistes aborigènes contemporaines : « in south-eastern Australia possum skin cloaks are one of our most sacred cultural expressions as Aboriginal people. Cloaks link us to both our Ancestors, who have gone before us, and to the Land, which we are the Keepers of. »4 (« dans le sud-est de l’Australie, les manteaux en peau d’opossum sont une de nos expressions culturelles les plus sacrées en tant qu’Aborigènes. Les manteaux nous lient à la fois à nos Ancêtres, qui sont parti·e·s avant nous, et à la Terre, dont nous sommes les Gardien·ne·s »).

Colonisation et disparition

       Ces objets d’une extrême valeur vont rapidement attirer l’œil des colons européen·ne·s qui commencent à s’installer en Australie dès la fin du XVIIIe siècle. De nombreux sont acquis à grands frais et rejoindront les collections des grands musées occidentaux où bien souvent ces objets fragiles se dégraderont considérablement en raison des mauvaises conditions de conservation. Cela explique en partie qu’il en reste si peu aujourd’hui.
Mais ce n’est pas tant ce commerce qui va causer la disparition des manteaux d’opossum que les diverses mesures prises par le gouvernement colonial pour spolier les Aborigènes de leurs terres et les déplacer dans des réserves sous contrôle des organisations missionnaires.

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Homme de la nation Kulin, Wurundjeri, Vers 1859-1863, Région de Melbourne,
© Antoine Fauchery.

           Dans les réserves, de nombreuses pratiques sont tout bonnement interdites par les missionnaires et les Aborigènes sont donc contraint·e·s de les abandonner. Pour compenser la disparition des manteaux d’opossum, le gouvernement fait distribuer des couvertures de laine. Ces couvertures servent de substituts mais ne possèdent évidemment pas la même signification que les manteaux d’opossum et n’offrent pas non plus le même degré de protection contre le froid et l’humidité. Car, si notre imaginaire de touristes rompu·e·s aux affiches d’agences de voyage nous pousse plutôt à voir l’Australie comme un désert rougeâtre et sans fin peuplé de créatures qui sont toutes, du lézard à l’araignée, capables de vous infliger une mort atroce et plus ou moins rapide, le sud de l’Australie connaît en réalité des climats beaucoup plus variés. Les températures peuvent descendre largement en dessous de 10° l’hiver (de juin à août), voir fréquemment en dessous de zéro dans certaines régions comme celle de Melbourne.
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, la fabrication des manteaux d’opossum paraît totalement et définitivement arrêtée et les exemplaires mal conservés des musées semblent devoir demeurer à jamais les seuls témoins de cette pratique.

Le retour et la revanche

         Mais l’histoire, pour une fois, se termine sur une note optimiste. C’est justement grâce à deux de ces manteaux anciens, conservés au Melbourne Museum, que la fabrication des manteaux en opossum connaît aujourd’hui un renouveau. En 1999, un groupe de onze artistes aborigènes sont autorisé·e·s à voir les deux objets, trop fragiles pour être exposés. Trois d’entre elleux, Lee Darroch, Vicki Couzens et Treahna Hamm, vont entreprendre, avec l’autorisation des aîné·e·s des communautés dont sont issus ces manteaux, d’en fabriquer des reproductions afin qu’ils soient visibles. Comme l’expliquent les trois artistes, leur démarche avait un but de transmission et de revalorisation des pratiques aborigènes : « we wanted our children’s children to see the cloaks and know about their rich cultural tradition »5 (« Nous voulions que les enfants de nos enfants voient les manteaux et connaissent leur riche tradition culturelle »).
La fabrication de ces deux manteaux a permis un revival de la technique avec cependant quelques modifications. En effet, les opossums qui ont été longtemps chassés, sont aujourd’hui une espèce protégée en Australie. Les peaux utilisées pour reproduire les manteaux sont donc désormais importées de Nouvelle-Zélande où les opossums ont été introduits par les Occidentaux et sont considérés comme une espèce nuisibles car ne possédant aucun prédateur naturel. Ces peaux arrivent en Australie tannées par des moyens chimiques et sont beaucoup plus souples que les peaux utilisées par les Aborigènes avant le XXe siècle. Les artistes contemporaines ont donc dû trouver un substitut à la technique de la gravure des motifs qui n’est possible que sur des peaux rigides. Elles ont ainsi choisi de dessiner sur les peaux à l’aide d’outils de pyrogravure. Les tendons de kangourou et les aiguilles en os traditionnellement utilisé·e·s mais très difficiles à se procurer aujourd’hui ont également été remplacé·e·s par des aiguilles et du fil ciré utilisé·e·s pour coudre les voiles des bateaux.

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Reproduction d’une cape en opossum collectée vers 1872 au Lac Condah (groupe Gunditjmara)
1999-2002 Vicki Couzens, Lee Darroch, Treahna Hamm,
© National Museum of Australia, Canberra.

      Les deux reproductions ont pu être exposées à Melbourne dès 2002 et ont été acquises par le National Museum of Australia de Canberra en 2003. Le revival ne s’est cependant pas arrêté là et plusieurs projets de fabrication de nouveaux manteaux avec les communautés aborigènes ont depuis vu le jour comme Art of the Skins dans la région de Brisbane. En 2006, Lee Darroch, Treahna Hamm, Vicki Couzens et Maree Clarck ont également réalisé un grand nombre de manteaux portés par les aîné·e·s des communautés aborigènes lors de l’ouverture des Commonwealth Games à Melbourne.

       Les artistes contemporain·e·s aborigènes se sont aussi emparé·e·s de ces objets dans leurs œuvres comme Carol MacGregor qui les utilise dans sa série de photographies intitulée « Boundary Street » (à voir ici : http://carolmcgregor.com.au/index.php/paper). On peut y voir deux jeunes aborigènes enveloppé·e·s dans un manteau d’opossum, posant de dos à l’angle de Boundary  Street à Brisbane. Cette rue a historiquement servit à marquer la « frontière » (boundary) qui excluait les Aborigènes de la ville le soir et les dimanches.

           Aujourd’hui, au delà de leur place dans les collections des musées, les manteaux en peaux d’opossum apparaissent comme un symbole culturel fort pour les Aborigènes du sud et du sud-est de l’Australie et comme un outil pour affronter leur histoire douloureuse. « Wearing a cloak, being wrapped in culture, can bring out a range of emotions for Aboriginal people. It is a « powerful reconnection back to their ancestors », says Darroch »6 (« Porter un manteau, être enveloppé·e dans la culture, peut amener un panel d’émotions pour les Aborigènes. C’est une « puissante reconnexion à leurs ancêtres », explique Darroch »). Fabriquer à nouveau ces objets est ainsi souvent décrit comme une forme de processus de guérison (healing) et une immense source de fierté.

Alice Bernadac

Image à la une : Reproduction d’un manteau en opossum collecté en 1853 à Maiden’s Punt (groupe Yorta Yorta), 1999-2002 Vicki Couzens, Lee Darroch, Treahna Hamm, © National Museum of Australia, Canberra.

Deux sont conservés en Australie, au Bunjilaka Aboriginal Centre au Melbourne Museum, deux au Museo Nazionale Preistorico Etnografico Luigi Pigorini à Rome, un au British Museum de Londres, un à la Smithosian Institution aux Etats-Unis et un à l’Ethnologisches Museum de Berlin.

Oubliez L’Âge de Glace ! L’opossum australien, ou Trichosurus Vulpecula, n’est même pas un lointain cousin de l’opossum américain, qui lui est un mammifère. Vous pouvez d’ailleurs constater qu’ils n’ont pas vraiment la même bouille.

Un article plus complet viendra bientôt expliquer plus en détails le concept extrêmement riche et complexe de Dreaming. Il ne s’agit ici que de livrer des bases permettant de mieux appréhender les objets dont nous entendons parler. En attendant, le.a lecteur.rice peut, si i.el souhaite en apprendre plus sur ce concept, se tourner vers des publications de référence à la fois solides et accessibles telles que les ouvrages de Wally Caruana et Howard Morphy cités en bibliographie à la fin de l’article.

4 Couzens, Vicki & Darroch, Lee. « Possum Skin Cloaks as a Vehicle for Healing in the Aboriginal Communities in the South-East of Australia » in Kleinert, Sylvia & Koch, Grace. 2012. Urban Representations : Cultural Expression, Identity and Politics. AIATSIS Research Publications. p. 63.

5 Couzens, Vicki & Darroch, Lee. « Possum Skin Cloaks as a Vehicle for Healing in the Aboriginal Communities in the South-East of Australia » in Kleinert, Sylvia & Koch, Grace. 2012. Urban Representations : Cultural Expression, Identity and Politics. AIATSIS Research Publications. p. 65.

https://aiatsis.gov.au/exhibitions/possum-skin-cloak

Bibliographie

  • COUZENS V., and DARROCH L., 2012. « Possum Skin Cloaks as a Vehicle for Healing in the Aboriginal Communities in the South-East of Australia » in Urban Representations : Cultural Expression, Identity and Politics. KLEINERT S., & KOCH G.,  (éds.). Canberra, AIATSIS Research Publications.

  • https://www.sarahrhodes.com/Art-Projects/Possum-Skin-Cloaks-2011-2013/1/thumbs  (Photographies des aînés aborigènes du Victoria portant les manteaux réalisés en 2006 pour les Commonwealth Games).

  • https://aiatsis.gov.au/exhibitions/possum-skin-cloak  (Avec notamment des vidéos montrant la fabrication d’un manteau contemporain).

  • Exposition Art of the Skins à la State Library of Queensland du 25 juin au 20 novembre 2016.

    Sur l’art aborigène en général : 

  • CARUANA W., 1994. L’Art des Aborigènes d’Australie. Paris, Thames & Hudson.

  • MORPHY H., 2003. L’Art Aborigène. Paris, Phaidon.

    Sur l’histoire des aborigènes :

  • PERKINS R., & LANGTON M., (éds.). 2012. Aborigènes et Peuples Insulaires. Tahiti, Au Vent des Iles.

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