« Gauguin l’alchimiste », du grand œuvre au chef-d’œuvre

 Alchimiste :

1. Art de purifier l’impur en imitant et en accélérant les opérations de la nature afin de parfaire la matière.
2. Littéraire. Transformation de la réalité banale en une fiction poétique, miraculeuse : L’alchimie du verbe, de la douleur.1

        Après un visionnage assez mitigé du film qui lui est consacré et l’article qui en découlait, le CASOAR est allé visiter l’autre événement parisien de l’automne dédié à l’artiste Paul Gauguin (1848-1903) : sa grande rétrospective sur les cimaises des galeries nationales du Grand Palais. Elle est organisée par le musée d’Orsay en partenariat avec l’Art Institute de Chicago, duo déjà à l’œuvre en 1989 avec le même Gauguin, dans les mêmes lieux. Paris constitue donc la seconde étape de l’exposition après une étape à l’Art Institute de Chicago (Gauguin as Alchemist, du 25 juin au 10 septembre 2017). Les commissaires sont Claire Bernardi, Ophélie Ferlier-Bouat et Gloria Groom, respectivement pour les deux premières conservatrices au département peinture, et sculptures et médailles du musée d’Orsay, et enfin conservatrice au département de sculpture et de peinture de l’Art Institute de Chicago pour la troisième. À peine ouverte, l’exposition attire déjà des foules de visiteurs, tandis que se calme la polémique ayant accompagné la sortie du biopic concernant la jeunesse des partenaires de vie de Gauguin lors de sa vie dans le Pacifique2.

Le faire au coeur de l’exposition

         Gauguin fait partie des artistes à qui sont consacrées des expositions chaque année ou presque. En 2015, c’est la Fondation Beyeler, qui ne conserve pourtant aucune œuvre de l’artiste dans ses réserves, qui choisit de présenter une rétrospective autour de « la quintessence de l’art de Gauguin3 », c’est-à-dire sa peinture avant tout, présentée en dialogue avec quelques sculptures. Seuls des chefs-d’œuvre y étaient exposés, grâce à des prêts fabuleux et que l’on devine onéreux, tel le testament pictural D’où venons ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897-1898) conservé par le Museum of Fine Arts de Boston. En France, la dernière grande exposition eut lieu en 2004, toujours au Grand Palais, et se concentrait sur la période polynésienne de l’artiste. Intitulée Gauguin-Tahiti, L’atelier des tropiques, elle était placée sous le commissariat de Claire Frèches-Thory du musée d’Orsay et de George T. M. Shackelford du Museum of Fine Arts de Boston et impliquait également divers spécialistes dont Philippe Peltier pour un regard historique sur la production de Gauguin et sa vie en Polynésie au lendemain de l’annexion d’îles par l’empire colonial français. L’éclectisme des sources d’inspiration de l’artiste dans ses dernières productions était détaillé et analysé.

          Trouver un angle d’approche novateur sans tomber dans l’absurde était donc une gageure pour cette nouvelle exposition. Les commissaires ont choisi de décortiquer en profondeur le processus créatif de Gauguin, d’en analyser les méandres et les richesses. « Fragmentation, juxtaposition, substitution, transcription, glissement, collage, émergences de formes : on est là au cœur du procédé de création de Gauguin4 » écrivait Philippe Peltier en 2003. Plutôt que de cloisonner les différents voyages de l’artiste et de périodiser ses différentes créations, l’exposition tend à montrer une continuité dans toute sa carrière. Les motifs se répètent, s’enrichissent, incarnent un symbolisme fort dont les énigmes persistent parfois toujours. Une section est par exemple dévolue aux figures prostrées, telles que dans la xylographie5 Aux roches noires (après 1895) et que l’on retrouve dans la toile D’où venons ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? (1897-1898), mettant en valeur l’évolution de leur symbolique, de femme fatale à mélancolie.

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 Aux Roches noires, après 1895, xylographie sur papier couleur crème, 103 x 186 mm, Chicago, Art Institute.

       Contrairement à d’autres expositions passées, la peinture n’est pas la seule technique à être présentée. Sur les 230 œuvres exposées, les estampes sont en plus grand nombre (67), notamment grâce aux riches collections de l’Art Institute de Chicago. Les plaques de cuivre et les blocs de bois taillés ayant servi de matrices peuvent être exposés en regard des différents états de tirages, exemple rare dans les expositions qui mériterait d’être plus souvent reproduit. Les arts graphiques en général occupent une place prépondérante dans cette exposition. La production de céramique de l’artiste a également été prise en bonne considération. Des vidéos explicatives sur les méthodes employées par Gauguin en matière de peinture, de sculpture sur bois, de céramique et de gravure, ponctuent l’exposition et permettent un meilleur éclairage sur l’exécution en plus de l’œuvre finie par les commissaires de l’exposition ou des restaurateurs.

Le défi du Grand Palais

        Grand Palais et son affluence obligent, la muséographie a été pensée afin d’accueillir le plus grand nombre de visiteurs possible. Sans cloisons, l’espace est aéré avec de grandes vitrines de sculptures ou de céramiques liant les différentes étapes du parcours qui allie chronologie et thématiques. Cette astuce permet de créer un maximum de profondeur tout en accueillant des foules. Au premier étage, les cimaises sont claires, ce qui n’empêche pas les salles d’être dans une pénombre quasi religieuse. Le rez-de-chaussée, dédié à la période de vie polynésienne de l’artiste, est beaucoup plus sombre. De fait, les cartels sont souvent plus ou moins lisibles selon la proximité des éclairages et leur emplacement auquel on tente d’accéder en fonction de l’affluence. L’effet est sacralisant, comme généralement au Grand Palais où les moquettes atténuent encore un peu plus les chuchotements charmés des visiteur.se.s. Les couleurs retenues pour la scénographie sont presque à applaudir, en regard des exemples criards et tapageurs souvent vus au musée d’Orsay. On regrette toutefois le « grey cube6 » devenu habituel au Grand Palais.

          Outre des œuvres de Gauguin, sont présentées celles d’artistes contemporains ainsi que quelques objets collectés dans les îles Marquises, venant ponctuer le parcours de manière anecdotique. Le propos reste malgré cela maigre concernant la période coloniale à Tahiti et aux Marquises. Un soupçon de mise en contexte est opéré grâce à quelques photographies contemporaines au passage de l’artiste dans les îles. Comme tout grand artiste, Gauguin est dépeint hors de son temps, dans une vision romantique.

          Clou de l’exposition, une salle est entièrement dévolue à la « Maison du jouir », où vécut l’artiste à Atuona à partir de 1901 et jusqu’à son décès en 1903. La présentation des panneaux de bois sculptés permet de donner une vision de leur emplacement initial, tandis qu’un hologramme reproduit en trois dimensions le bâtiment originel avec une présentation de son plan intérieur.

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 Salle 6 : « En son décor », avec La Maison du jouir, bas-relief en bois de sequoia, 284 x 732 cm, Paris, musée d’Orsay. © Marion Bertin

       « Gauguin l’alchimiste » déconstruit donc les genres du grand art et permet un regard sur l’artisanat avec une grande attention au faire. On y découvre un artiste protéiforme, amoureux et attentif aux techniques. En plus d’œuvres graphiques et de céramiques présentées en grand nombre, des prêts exceptionnels par les musées russes permettent une présentation des grands chefs d’œuvre peints de Gauguin, tel que Aha oé feii ? (Eh quoi, tu es jalouse ?) (été 1892) déjà déplacé à Paris par le musée Pouchkine en 2016 lors de l’exposition Icônes de l’art moderne sur la collection Chtchoukine à la fondation Louis Vuitton.

      Si le.a spécialiste se réjouit de pouvoir mieux comprendre la chaîne-opératoire de l’artiste et de pénétrer le processus de création, qu’en est-il du.de la visiteur.se qui découvre pour la première fois l’artiste ? De plus amples informations sur le contexte de création de Gauguin n’auraient-elles pas été superflues ? L’application mobile proposant la modélisation 3D de certaines œuvres – notamment des peintures – est-elle vraiment une aide à la visite concluante pour mieux appréhender les œuvres de Gauguin ? Les nombreuses vidéos explicatives seront-elles toutes regardées ? L’alchimie opérera-t-elle vraiment ?

Marion Bertin

Sur le titre : Le grand œuvre, dans le domaine alchimie, est la réalisation de la pierre philosophale, susceptible de transmuter les métaux, de guérir à coup sûr et d’apporter l’immortalité.

Exposition Gauguin l’alchimiste, aux galeries nationales du Grand Palais, du 11 octobre 2017 au jusqu’au 22 janvier 2018.

Image à la une : Merahi metua no Tehamana (Les Aïeux de Tehamana), 1893, huile sur toile, 76,3 x 54,3 cm, Art Institute, Chicago.

1 Définition Larousse.
2 Voir notamment l’article ayant lancé le débat : PAJON , Léon, 2017. « Gauguin – Voyage de Tahiti : la pédophilie est moins grave sous les tropiques », in Jeune Afrique,  [en ligne], dernière consultation le dimanche 15 octobre 2017.
3 Keller, Sam, in Paul Gauguin , cat. exp., Bâle : Fondation Beyeler, 2015, Ostfi ldern : Hate Cantz Verlag, 2015, p. 7.
4 Peltier, Philippe, « Gauguin, artiste ethnographe », in Gauguin-Tahiti, l’atelier des tropiques, cat. exp., Paris, Galerie nationales du Grand Palais, Boston, Museum of Fine Arts, Paris : Réunion des musées nationaux, 2003, p. 28.
5 Procédé de reproduction sur un support plan à l’aide d’une matrice sculptée en bois.
6 Selon l’heureuse expression tout à fait appropriée d’Alice Bernardac, notre proche collaboratrice CASOAR.

Bibliographie

Un commentaire sur « « Gauguin l’alchimiste », du grand œuvre au chef-d’œuvre »

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