Les eaux de jade d’Aotearoa

      Aotearoa est le nom que les Maoris donnent à leur propre terre ; cette terre est connue dans le monde occidental sous le nom de Nouvelle-Zélande. J’emploierai volontairement dans cet article le nom choisi par les Maoris.

      Lorsque des mines d’or s’apprêtaient à ouvrir à Coromandel (île du nord) dans les années 1870, un Maori, cité par Elsdon Best1, parla en ces termes :

« Que l’on laisse les hommes blancs travailler l’or. L’or n’était pas connu de nos ancêtres. Mon seul trésor est le pounamu. (Kati ano taku taonga nui i te pounamu) ».

       La culture maorie, depuis des siècles, s’est faite écrin pour l’un des plus beaux trésors de ces premiers habitants d’Aotearoa : il s’agit d’une pierre semi-précieuse aussi verte que l’eau et les forêts des îles dont elle est originaire ; les Maoris appellent cette pierre pounamu.

    Elle est communément appelée par les Anglais « greenstone » ; mais sous cette appellation générique se cache une somptueuse complexité d’identités géologiques, que la nature insulaire a décliné en de subtiles et admirables nuances de couleurs minérales. Ce sont ces nuances que je souhaite évoquer avec l’article d’aujourd’hui.

      Pounamu fait partie des taonga maoris, c’est-à-dire des trésors transmis de génération en génération en tant que biens inestimablement précieux des individus qui les possèdent. Cette pierre, employée depuis les premiers temps de l’installation humaine sur l’île, est utilisée par les Maoris pour créer outils, armes, bijoux et armes-bijoux.
Parmi ces objets, on compte les bien connus hei tiki ou encore les patu, qui méritent bien un article pour eux-mêmes ! Un très beau hei tiki a d’ailleurs récemment été la star de l’affiche de l’exposition « La Pierre sacrée des Maori » du musée du quai Branly – Jacques Chirac (23 mai – 1er octobre 2017).

     En Nouvelle-Zélande, on trouve pounamu sous la forme de galets dans les rivières, dont l’eau fraîche et toujours ruisselante exalte la couleur verte de la pierre.
Les gisements principaux se trouvent sur la côte ouest de l’île du Sud. La pierre a d’ailleurs donné son nom à son propre écrin ; on peut traduire Te Wai Pounamu, le nom maori de l’île du sud, par « Les eaux de jade ». Malgré sa similarité avec le jade, pounamu est le plus souvent néphrite et parfois bowénite d’un point de vue purement géologique.

     Alors comment ces galets parviennent-ils aux rivières ? Il faut savoir que pounamu se développe au sein d’un environnement minéral riche en très tendre talc, en calcite et en composés dolomites. Le tout étant relativement friable, l’érosion et le ruissellement permettent à pounamu de se libérer facilement et, sous la forme de galets, de rouler jusqu’au lit des principales rivières où on est susceptible de la trouver, à savoir Arahura et Taramakau. Les galets y reposent et se polissent avec le temps et le cours de l’eau.

     J’ai dit que pounamu était verte ; ce n’est pourtant pas toujours vrai, même si c’est souvent le cas. En effet, elle déploie un éventail de coloris qui inclut également le noir, le brun ou encore le blanc laiteux, selon sa composition atomique et l’environnement géologique dans lequel elle croît.

     Ces nuances portent chacune un nom maori. Ce nom, par analogie, fait le plus souvent référence à des éléments de la faune et de la flore de Nouvelle-Zélande présentant des similarités visuelles avec la variété de pounamu concernée.

     Bien que les noms maoris soient effectivement largement répandus et utilisés sur l’ensemble du territoire, ce système est malgré tout à manipuler avec précaution.

     Il en existe de nombreuses, qu’il serait trop long d’évoquer ; je choisis aujourd’hui d’en présenter quatre, parmi les plus connues.

 

 

Gauche : Plante kawakawa, © Kahuroa / Droite : Pounamu kawakawa, © Andris Apse.

  • Kawakawa, la variété la plus répandue de pounamu2 : du noir soutenu au vert foncé le plus souvent, elle tient son nom des feuilles de la plante qui porte le même nom maori, le macropiper excelsum. Il est intéressant de noter que des chapelets de feuilles de la plante kawakawa éétaient portés par les femmes qui pleuraient la mort d’un être cher.3
  • Inanga ou inaka est nommée d’après le nom d’un poisson argenté de petite taille, le galaxas matulatus. La pierre inanga est de couleur pâle, oscillant souvent entre le gris perlé et le vert. Elle peut être complètement translucide ou opaque. C’est l’une des variétés de pounamu les plus recherchées.
  • Kahurangi ou kahuraki est la plus translucide des variétés de pounamu, et c’est aussi la plus rare4. Son nom fait référence à la pureté et à la clarté du ciel, et la couleur de la pierre est associée à celles qu’offrent, au firmament, les variations des saisons et des heures du jour. Souvent, on la trouve sous la forme d’une pierre d’une délicate couleur vert pomme sans impuretés. De petites marques blanches, semblables à des nuages, peuvent parfois la ponctuer sans pour autant nuire à la translucidité qui fait son succès.
  • Contrairement aux trois pierres précédentes qui sont identifiées comme néphrites, tangiwai ou takiwai est le nom maori donné à la bowénite, utilisée exclusivement pour la réalisation de bijoux en raison de la tendresse de la pierre. Son caractère translucide, voire transparent, font sa beauté. Sa couleur oscille entre olive et vert-bleu. Le nom tangiwai est une abréviation du mot maori kokotangiwai, koko signifiant blessure, ici causée par un chagrin profond dont on n’est pas destiné à guérir5. Tangiwai se réfère aux larmes qui coulent. Les histoires traditionnelles qui racontent la genèse de cette pierre sont toutes liées à la douleur d’une perte ayant entraîné des larmes qui, après avoir touché le sol, se seraient transformées en tangiwai translucide.

 

 

Gauche : Poisson Inanga adulte, © Tony Eldon / Droite : Pounamu Inanga, © Andris Apse.

       Entité changeante selon sa couleur et sa translucidité, pounamu semble donc toujours être associée aux éléments  naturels, auxquels les Maoris la lient intimement par analogie ; son importance est liée à celle que les premiers habitants d’Aotearoa prêtent à la nature qui les entoure. Dans la conception maorie, pounamu devient tour à tour plante, poisson, ciel ou larmes, mais reste toujours intimement présente au cœur de leur imaginaire, et imprègne les hommes comme le paysage dans lequel ils évoluent.

    Je pourrais écrire cinquante pages (je l’ai fait) au sujet de pounamu et de sa place fondamentale au sein de la fascinante culture matérielle des Maoris.
Aujourd’hui, je me suis contentée de vous introduire au parallèle existant entre ce trésor et la faune et la flore d’Aotearoa (Nouvelle-Zélande) ; mais dans un prochain article, je souhaiterais aborder la question de pounamu au cœur du traité de Waitangi, qui priva les Maoris de leur propre terre au profit de la reine Victoria.

    Dans une interview exceptionnelle que George Nuku, Maori artiste contemporain, m’avait accordée en décembre 2015, il avait notamment répondu à ma question « What does the stone pounamu represent to you ? » par une phrase particulièrement évocatrice : « Pounamu is part of the soul of the Maori. »

Elsa Spigolon

Image à la une : HOKITIKA NZ, 17 octobre 2012. Hokitika – Pounamu, NZ Jade – West Coast, New Zealand. Source : Youtube. © Hokitika NZ.

1 BEST, E., 1974. The Stone Implements of the Maori. Wellington, A. A. Shearer.

2 SAGE, Y., 1999. La protection de la pierre de jade (pounamu) dans le droit néo-zélandais ou l’exemple d’une lente et difficile réconciliation de la coutume et du droit. Texte intégral de la conférence donnée dans le cadre de la réunion du Comité Exécutif de l’Association Internationale de Littérature Comparée, organisée par Madame la Présidente Sylvie André. Papeete, août 1999.

3, 4, 5 BECK, R., MASON, M.,  APSA, A., 2010. The jade of New Zealand, Pounamu. Penguin group (NZ). p. 19. (6, 7, 9, 10, 11).

Bibliographie :

  • Interview avec George Nuku à l’occasion de la rédaction de « Pounamu et paua : entre terre et mer, symboles de l’identité maorie », dossier de fin d’année de la spécialité Océanie à l’École du Louvre, décembre 2015.
  • BECK, R., MASON, M., APSA, A., 2010. The jade of New Zealand, Pounamu. Penguin group (NZ).
  • BEST, E., 1974. The Stone Implements of the Maori. Wellington, A. A. Shearer.
  • COOPER, W., DAVIDSON, J., HAKIWAI, A., 1989. Taonga Maori : treasures of the New Zealand Maori people. Sydney : Australian Museum.

  • SAGE, Y., 1999. La protection de la pierre de jade (pounamu) dans le droit néo-zélandais ou l’exemple d’une lente et difficile réconciliation de la coutume et du droit. Texte intégral de la conférence donnée dans le cadre de la réunion du Comité Exécutif de l’Association Internationale de Littérature Comparée, organisée par Madame la Présidente Sylvie André. Papeete, août 1999.

  • http://tpo.tepapa.govt.nz/

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