Ethique, durable et responsable, le Muséum de Rouen

               « Lorsque je serai mort, vos enfants pourront encore  admirer mes parures et comprendre leurs sens pour ma tribu. Merci de les conserver dans cette grande maison des esprits que vous, les Blancs, appelez Muséum. »
Mundiya Kepanga

       Ville portuaire en liaison avec le monde par le biais des marins, Rouen fait partie des diverses villes de France à avoir abrité des collections d’objets extra-occidentaux dès le XIXe siècle. Le fonds océanien est bien connu des océanistes pour sa richesse et quelques exemplaires rares voire uniques dans les collections publiques françaises. Créé en 1828 dans un ancien couvent et ouvert au public après 1834, le muséum de Rouen tient au cours du XIXe siècle une place éminente dans le monde scientifique. Fermé à la fin des années 1990 car ne répondant plus aux normes de sécurité, le muséum a entrepris un vaste chantier de rénovation à partir de 2007 avec l’arrivée de Sébastien Minchin à sa direction. L’institution est également devenue célèbre bien au-delà du monde des musées et des sciences pour l’affaire de la tête maorie, toi moko dans son nom vernaculaire, qu’elle conservait et qui fut restituée à la Nouvelle-Zélande en 2011. Cette histoire a déjà fait couler beaucoup d’encre en ce qu’elle a ébranlé le fondement d’inaliénabilité du patrimoine national français. CASOAR ne reviendra pas en détails sur cette histoire mais a choisi plutôt de la replacer dans le contexte plus large de la rénovation du muséum et de la mise en place d’échanges et de relations plus marquées avec les communautés d’origine des objets.

Devenir un « muséum durable et responsable »

     Lorsque Sébastien Minchin est nommé à la tête du muséum en 2006, le lieu est un véritable « musée de musée ». Seuls trois directeurs l’ont précédé pendant les quelques 170 ans d’existence du musée et n’ont que peu modifié l’organisation des salles et des vitrines qui est restée fidèle à la pensée du XIXe siècle. Cet immobilisme pose problème puisque les salles ne répondent plus aux normes de sécurité et ont du être fermées à la fin des années 1990. La première étape, avec le soutien du conseil municipal qui administre le lieu, consistait donc à pouvoir réouvrir le musée et y accueillir du public.

      Avant de débuter les travaux qui nécessitaient une intervention importante sur les espaces d’exposition afin de les rendre à nouveau accessibles aux visiteurs, un inventaire des objets et des vitrines anciennes a été effectué avec l’aide de spécialistes des différentes disciplines et régions géographiques représentées. C’est au cours de cet état des lieux que la tête maorie a été repérée dans une vitrine par Roger Boulay, ethnologue spécialiste de l’Océanie qui était en charge du recensement des objets de cette origine. Cette découverte a ouvert le champ à une vaste réflexion sur les restes humains, leur définition, leur présence dans les musées et leur exposition, tout en mettant en évidence leurs revendications par les populations descendantes. Depuis 2003, les Maoris, avec l’aide et le soutien du Museum of New Zealand Te Papa Tongarewa de Wellington, ont en effet lancé un programme de retour des restes humains auprès des iwi1. La décision en 2007 de lancer une procédure de restitution auprès des communautés maories s’inscrit donc dans une sensibilité plus accrue dans le domaine patrimonial envers la dignité humaine et les questions éthiques qui s’y rattachent. Elle permettait également de projeter le muséum de Rouen dans le futur et d’y recréer un dynamisme.

       Ces premières réflexions ont été menées de manière concomitante avec la rédaction du Projet Culturel et Scientifique (PSC) du muséum. Le slogan choisi et développé par Sébastien Minchin fut celui d’un « muséum durable et responsable ». « Durable » en ce qu’il conservait des objets anciens qui permettait de créer des ponts avec le présent et le futur, à l’aune de problématiques contemporaines nouvelles, tout en intégrant une dimension de développement durable, sur les plans social, environnemental, économique et culturel. « Responsable » par son engagement et sa volonté de faire bouger les consciences et les choses, de développer une véritable réflexion et de mettre en valeur l’évolution des pensées et des sciences et l’absence de vérité univoque.

La Galerie des Continents : collaborer

     Les rencontres initiées avec les Maoris et le Te Papa Tongarewa autour de la restitution du toi moko, ainsi que la facilité avec laquelle les dialogues avaient été noués, ont mené à la réflexion de partenariats plus accentués. Dans la logique d’un « muséum durable et responsable », les collaborations et échanges avec les communautés d’origine des objets conservés étaient particulièrement envisagés. Les collections ethnographiques, pourtant présentes en grand nombre dans les réserves, n’avaient que peu d’espaces dédiés au sein du muséum. L’ancienne Galerie des Oiseaux du troisième étage du musée s’est donc muée progressivement en Galerie des Continents. Cet espace a vocation à devenir un « forum », comme l’annonce le cartel à l’entrée de la galerie, en donnant la parole aux peuples autochtones, en mettant en valeur leurs regards et leurs interprétations des objets. Cette initiative est également née du constat des lacunes de documentation sur les objets pour leur culture d’origine. Jusqu’alors, les inventaires mentionnaient surtout la place des objets dans un contexte rouennais ou colonial, à l’exemple du nom de leurs donateurs au musée. Un travail direct avec les communautés a été décidé afin de les inviter à compléter les informations et de faire des collections des « objets ambassadeurs » de leurs cultures. Ces rencontres se sont faites dans la logique de relations durables n’entrant pas en confrontation avec leur vie quotidienne, qu’elle soit familiale, agricole ou politique. Plusieurs voyages échelonnés sur deux ou trois ans ont été effectués par les représentants pour des résidences de quelques semaines. Artistes, chefs, musées ou membres éminents des communautés ont ainsi été contactés et permettent de mêler différents regards et discours sur les objets.

    Les vitrines dédiées à l’Océanie ont donc été les premières à être réaménagées et inaugurées en 2011. Elles ouvrent la Galerie des Continents avec quelques vitrines murales auxquelles s’ajoutent des vitrines centrales. Si l’architecture conserve l’ambiance des muséums du XIXe siècle, la visite du lieu permet rapidement de l’ancrer dans le XXIe siècle.

       Les liens avec le National Museum Te Papa Tongarewa furent utiles pour développer des contacts avec les communautés maories. Celles-ci furent invitées à choisir les objets à exposer, en définir le mode d’exposition et les thématiques, et rédiger les cartels. Une plus grande documentation des objets a aussi pu être établie. Les cartels, rédigés à la première personne du pluriel, insistent sur l’importance des objets pour les Maoris et les raisons les ayant conduits à être aujourd’hui conservés au muséum de Rouen pour le biais des rencontres entre voyageurs occidentaux et populations insulaires à partir de la fin du XVIIIe siècle.

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Vitrine d’objets maoris donnant la parole au Museum Te Papa Tongarewa.
Photographie de Marion Bertin

    L’artiste plasticien d’origine maorie George Nuku, connu pour ses sculptures en plexiglas ou polystyrène, a quant à lui été chargé de concevoir les fonds de vitrine de cette section. Ceux-ci sont taillés dans du polystyrène de teinte crème sur lequel des rehauts de peinture rouge viennent rappeler la couleur des vitrines anciennes employées dans la galerie. On y reconnait des représentations anthropomorphes ou figuratives inspirées de la culture maorie. Le nombre d’objets présentés est assez réduit et permet donc de les visualiser tous de manière homogène tout en ayant vue sur l’oeuvre de George Nuku derrière eux. Sans devenir envahissantes, ces oeuvres permettent une lecture harmonieuse des objets.

     Une sculpture en plexiglas du même artiste a également intégré les collections du muséum et est présentée au centre de la galerie.

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Sculpture en plexiglas de George Nuku, exposée au muséum de Rouen. Photographie de Marion Bertin

   Outre la Nouvelle-Zélande et les communautés maories, le muséum de Rouen a également noué des relations et accueilli Mundiya Kepanga, chef de tribu des Hulis de Papouasie-Nouvelle-Guinée. À la suite de ces échanges, Mundiya Kepanga a offert au muséum une parure complète en 2012.

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Parure de Mundiya Kepanga offerte au muséum de Rouen. Photographie de Marion Bertin

    Rompant avec la stricte dichotomie cartésienne entre nature et culture, les vitrines intègrent à la fois des artefacts et des naturalia, oiseaux et animaux vivant dans les régions d’origine des objets et qui peuvent également y être intégrés. Cette alliance, bien trop rare dans les musées et expositions, met en évidence l’importance que la nature représente dans les sociétés extra-occidentales. Faute de collections botaniques adéquates et répondant à une conception du monde non cartésienne, celles-ci n’ont pas été adjointes.

       Le muséum de Rouen apporte donc la preuve que les muséums municipaux peuvent également envisager des projets novateurs, en incluant leurs collections dans des perspectives plus globales d’échanges et de dialogues entre les cultures. Avec la réussite des collaborations avec des communautés du Pacifique, les équipes du muséum ont engagé par la suite des échanges avec l’Asie et l’Amérique dont les vitrines ont également été revues et réaménagées. Le seul regret que nous pouvons mentionner après visite est la mention peut-être trop diffuse des personnes ayant participé à la rénovation de la galerie au sein des communautés autochtones. Si elles sont mentionnées dans les livrets de visite et, ainsi que nous l’a indiqué Sébastien Minchin, par le biais de médiation orale pour des visiteurs intéressés par cela, les frontières sont vite brouillées entre les propos et informations tenus des équipes du muséum ou de leurs invités. Ce manque est aussi du à l’impossibilité de partager intégralement ces expériences que l’on aimerait découvrir dans un plus grand nombre de musées.

Marion Bertin

Nous remercions sincèrement Sébastien Minchin pour son aide généreuse et ses réponses à l’ensemble de nos questions.

Image à la une : Vitrine de massues polynésiennes dont le fond a été réalisé par George Nuku. Photographie de Marion Bertin

1 Un iwi est l’unité sociale principale en Nouvelle-Zélande, qui peut être imparfaitement traduit par « clan » ou « tribu ». Chaque iwi  comporte en eff et plusieurs hapū, « sous-clan », divisé eux-mêmes en whānau, « famille étendue ». L’importance politique des iwi  s’est largement accrue au cours des dernières décennies, ils tiennent aujourd’hui une place majeure dans la société néo-zélandaise.

Bibliographie :

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