À bord de la Korrigane : voyageurs passionnés et apprentis ethnographes

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Cet article a été écrit pour le catalogue de la troisième édition du Bourgogne Tribal Show, 2017. / This article has first been written for the catalogue of the third edition of the Bourgogne Tribal Show, 2017.

« Ce n’est pas au hasard que doit se dessiner le voyage. Un logique itinéraire est exigé, afin de partir, non pas à l’aventure, mais vers de belles aventures ».1

Victor Segalen

          « La course à la rencontre du plus primitif »bat son plein dans les années 1930. Les mondes intellectuel et artistique s’émeuvent, s’épouvantent et s’émerveillent au contact de l’homme « sauvage » et de ses productions. De l’Exposition coloniale de 1931 aux films tels que Chez les mangeurs d’hommes de Paul Antoine et Robert Lugeon, le public est en quête du grand « frisson cannibale ».À la même époque, le Musée d’Ethnographie du Trocadéro participe à la mise en place d’une ethnologie française. La mission Dakar-Djibouti lance une ère nouvelle, celle de l’ethnologie professionnelle. Cependant, les expéditions ethnographiques sont encore rares et ce sont plus généralement des amateurs éclairés et fortunés qui s’élancent à l’aventure pour compléter les collections d’objets et de spécimens inédits.

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Carte du voyage de La Korrigane. © Van den Broek d’Obrenan, 1939, p. 9.

        Ainsi, le 28 mars 1934, cinq amis larguent les amarres depuis le port de Marseille à bord de la goélette La Korrigane. À son bord, le couple Étienne et Monique de Ganay entraîne avec eux la sœur d’Étienne et son mari, Régine et Charles van den Broek ainsi que Jean Ratisbonne. Les membres de l’expédition sont accompagnés de huit marins bretons, d’un couple de jeunes chats et d’un perroquet vert, « semblable à celui de Robinson Crusoë ».Élève de l’école navale, Etienne de Ganay est aussi amoureux de la mer que de sa femme, Monique ; sa demande en mariage en atteste : « Accepteriez-vous de me suivre très loin, sur les océans ? ».Le goût pour les voyages se retrouve également chez le couple van den Broek partis en voyage de noce à Tahiti et Java. Bercée par les récits d’aventure, les écrits d’ethnologues et les cours de Marcel Mauss, Régine accepte d’embarquer pour ce long périple de plus de deux ans.

     L’expédition prend toute son importance en Océanie. Arrivés en août 1834, les Korrigans y réalisent un travail de collecte d’objets et d’informations extrêmement important. Celui-ci correspond à la fois à des échanges avec les insulaires mais aussi à des dons et achats aux colons présents sur place. Pour ce dernier cas, on peut citer l’exemple très célèbre de la sculpture de grade de l’île de Malo surnommée l’homme bleu. Cette sculpture ni-vanuatu passe entre plusieurs mains de planteurs occidentaux avant d’arriver dans les collections de Marinoni, un trader d’origine italienne résidant sur Malekula. Suite à d’importantes dettes de jeux, l’avocat maître Gomichon des Granges, liquidant ses affaires, en aurait profité pour racheter sa collection. Ayant reçu des lettres de recommandation de Rivière et Rivet, le trader accueille les membres de La Korrigane à Port-Vila, le 23 mai 1935. Il leur fait don de huit pièces dont la figure de l’homme bleu pour compléter les collections du futur musée de l’Homme. Passant plusieurs jours dans l’archipel, les Korrigans obtiennent des informations contradictoires au sujet de la provenance de cette grande sculpture bleue. Après la rencontre du trader Jones à Vanikoro dans les îles Salomon qui confirme l’ancienne présence de l’homme bleu dans les collections de Marinoni, Monique de Ganay envoie une lettre à Rivière pour lui annoncer l’envoi de nouvelles informations. Celle-ci envoie en même temps une lettre à Marinoni pour lui demander plus d’informations. Celui-ci répond qu’il a lui-même acheté cette sculpture à un chef de l’île de Malo. Monique de Ganay réalise alors des fiches sur les objets donnés par des Granges.

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Sculpture anthropomorphe dite de l’homme bleu, Trrou Körrou, village Sanakas, île Malo, Vanuatu, Paris, musée du quai Branly – Jacques Chirac, inv. 71.1938.42.8.

      On observe dans la pratique de collecte une grande rigueur scientifique. Tandis que les objets s’accumulent dans la salle de bains du navire transformé en lieu de stockage improvisé, les informations, récits et légendes autour des objets sont précieusement annotés dans des carnets par Monique de Ganay. Pour illustrer cette rigueur scientifique, on peut citer l’exemple d’un anneau de bois, nommé nimbatala, acheté 15 shillings par Charles van den Broek aux hommes du clan Emilep. Avec cet anneau, ils collectent également une légende recueillie à Atchin, près de Malekula, au Vanuatu, par T. Harrisson. « Les hommes de Merak, au sud de Santo, ignoraient qu’ils pouvaient avoir des rapports sexuels avec leur(s) femme(s). Pour cela, ils se servaient de grands anneaux de bois. Un jour, ils reçurent la visite d’hommes venus d’Atchin. L’un d’eux voulut allumer un feu pour faire cuire son repas. Il frotta un bâton dans la rainure d’un morceau de bois. Une femme de Merak l’aida en repoussant dans la rainure de la poussière de bois provenant du frottement. L’homme lui fit immédiatement des propositions. Elle rit et lui dit : “Que voulez-vous faire de moi ?” et elle lui tendit l’anneau de bois dont se servaient les hommes de Merak. L’homme ne sachant que faire de cet instrument, la pénétra. Fort satisfaite, elle raconta son aventure à ses amies. Celles-ci voulurent à leur tour faire l’expérience. Elles essayèrent avec leurs maris, mais ceux-ci ne surent pas s’y prendre et durent demander aux femmes d’Atchin de les initier. Pour remercier les gens d’Atchin, les hommes de Merak donnèrent une grande fête. Les membres du clan Emilep emportèrent comme souvenir un des anneaux de bois, qu’ils gardèrent dans la maison des hommes. »6

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Etienne de Ganay, Régine Van den Broek, Charles van den Broek, Monique de Ganay, Jean Ratisbonne.

       En plus de la collecte d’objets, Monsieur De Ganay fut chargé par le Muséum National d’Histoire Naturelle de ramener en France des animaux marins, destinés à compléter les collections françaises. Le suivi de l’opération fut opéré avec succès grâce à l’Office national des Pêches et la Commission internationale d’Océanographie du Pacifique. Cependant, le plaisir et le divertissement prirent rapidement le pas sur la vocation scientifique de la mission qui avait été confiée aux Korrigans… En effet, le voyage fut surtout marqué par de spectaculaires parties de pêche entre les deux hommes, qui remontèrent requins et espadons en Nouvelle-Zélande et à Tahiti avec une dextérité dont ils parurent particulièrement fiers sur les photographies conservées du voyage. Si les hommes s’intéressèrent surtout à la taille de leurs prises, c’est pour les couleurs chatoyantes des poissons du Pacifique que Régine van den Broek se passionna. On en veut pour preuve vingt-cinq aquarelles récemment retrouvées dans la collection privée de la famille de Régine, soigneusement annotées du lieu de pêche et de l’identité du pêcheur – voire du nom vernaculaire du poisson représenté lorsqu’elle l’apprenait. Régine van den Broek fut également fascinée par les danses polynésiennes qu’elle représenta fréquemment au cours du voyage.Son style, tantôt naïf et coloré, tantôt précis dans le cas des poissons, semble toujours hésiter entre le charme de la couleur et la retranscription d’une cérémonie ou d’un évènement précis.

      Entre scientificité, adrénaline et contemplation, La Korrigane est la dernière grande expédition dans le Pacifique. Les Korrigans sont à la charnière entre deux périodes : celle des grandes expéditions à la recherche du “frisson cannibale” et celle d’une collecte réfléchie et documentée en lien avec l’ethnologie française naissante.


 

“A journey should not be planned by chance. A logical itinerary is required for adventures to be beautiful”.1

Victor Segalen

“The race for the most primitive encounter”was in full swing in the 1930s. The intellectual and artistic worlds were moved, horrified and had cause to marvel at the “savage” and his productions. From the 1931 Paris Colonial Exposition to films like Lands of the Cannibals directed by Paul Antoine and Robert Lugeon, the public was in a quest for the great “cannibal shiver”.At the same period, the Musée d’Ethnographie du Trocadéro contributed to the creation of French ethnology. The Dakar-Djibouti mission launched a new era – that of professional ethnology. However, ethnographic expeditions were rather rare and it was generally well-informed amateurs who set off in search of adventure to add objects and previously unknown specimens to collections.

     On 28 March 1934, five friends left the port of Marseilles on the Korrigane. Aboard, Etienne and Monique de Ganay took with them Etienne’s sister and her husband, Régine and Charles van den Broek, as well as Jean Ratisbonne. The members of the expedition had a crew of eight, two young cats and a green parrot similar to Robinson Crusoe’s.A naval cadet, Etienne de Ganay was as much in love with the sea as with his wife, Monique, as shown by his marriage proposal: “Would you accept to follow me very far on the oceans?”The taste for travelling was equally strong for the van den Broek couple who went on their honeymoon to Tahiti and Java. Brought up with adventure narratives, ethnologists’ writings and Marcel Mauss’ classes, Régine agreed to embark on this two-year journey.

       The expedition gained momentum in Oceania. The Korrigans arrived in August 1934 and started collecting extremely important objects and information. The collection was the result of exchanges with islanders, but also of gifts and purchases from the colonists present there.  Among the gifts was the very famousgrade figurefrom Malo Island nicknamed theBlue Man. This ni-Vanuatu sculpture belonged to various Western planters before it entered the collections of Marinoni, a traderof Italian origin living on Malekula.  After running into debt through gambling, the lawyer Gomichon des Granges liquidated his business and bought the collection. After receiving letters of recommendation from Rivière and Rivet, the trader welcomed the members of the Korrigane in Port-Villa on 23 May 1935. He gave them eight pieces, among them the Blue Man which was to go into the collections of the future musée de l’Homme.While spending several contradictory information about the provenance of this large blue sculpture. After meeting the trader Jones at Vanikoro on Solomon Islands, who confirmed that the Blue Manused to be part of Marinoni’s collections, Monique de Ganay sent a letter to Rivière to let him know that she would send new information, while also sending a letter to Marinoni requesting further information. He replied that he had bought the sculpture from a chief on Malo Island. Monique de Ganay then made notes about the objects given by des Granges.

Collecting was done with great scientific rigour. While objects were accumulating in the bathroom of the ship transformed into an improvised storage area, information, narratives and legends about the objects were written down in notebooks by Monique de Ganay. This scientific rigour is best illustrated by the example of a wooden ring, called nimbalata, bought for 15 shillings by Charles van den Broek from the men of the Emilep clan. With this ring, a legend was recorded by trader Tom Harrisson at Atchin, near Malekula in Vanuatu. “Men in Merak, in the South of Santo, did not know that they could have sexual relationships with their wives and instead, used large wooden rings. One day, men from Atchin visited them. One of them decided to light a fire to cook his meal. He rubbed a stick in the groove in a piece of wood. A woman from Merak helped him brush some dust from the rubbing into the groove. The man immediately made advances to her. She laughed and said: “What do you want to do with me?” Then she gave him the wooden ring used by the men from Merak. As the man did not know what to do with this ring, he penetrated her. Very satisfied with the experience, she described her adventure to her friends who, in turn, wanted to try the experience with their husbands. But the latter did not know how to do it and had to ask women from Atchin to initiate them. To thank the people of Atchin, the men of Merak gave a big party. The members of the Emilep clan took one of the wooden rings as a souvenir and kept it in the men’s house”.6

     As well as collecting objects, M. de Ganay was asked by the Muséum national d’Histoire naturelle to contribute sea creatures to French collections. The whole operation was a success thanks to the National Bureau of Fishing (Office national des pêches) and the International Commission of Oceanography of the Pacific. However, pleasure and entertainment rapidly got the better of the scientific agenda of the mission entrusted to the Korrigans… In effect, the journey was above all marked by spectacular fishing parties between the two men on board who caught sharks and swordfish in New Zealand and Tahiti. Their pride at their prowess is apparent in the photographs of the journey.  While the men were particularly interested in the size of their catch, Régine van den Broek was passionate about the shimmering colours of the Pacific fishes. The twenty-five watercolours recently found in the private collection of Régine’s family are evidence of this. They are all carefully annotated with the location and the fisherman’s name, or even with the vernacular name of the fish when she knew it. Régine van den Broek was also fascinated by Polynesian dances which she frequently painted during the voyage.Her style, sometimes naïve and coloured, and sometimes precise when she painted fish, always seemed to hesitate between the charm of colour and the faithful representation of a ceremony or a precise event.

      Mixing science, adrenalin and contemplation, the Korrigane was the last great expedition in the Pacific. The Korrigans represented the pivot between two epochs: that of great expeditions in search of the “great cannibal shiver” and that of well considered and documented collecting journeys related to budding a French ethnology.

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Enzo Hamel & Elsa Spigolon

Traduction de l’article réalisée par Béatrice Bijon.

Image à la une : La “Korrigane” en Nouvelle Guinée au mouillage dans le fleuve Sépik.

Citation extraite de DAYNES, 2005.

COIFFIER, C., 2001, p. 1.

ibid.

VAN DEN BROEK D’OBRENAN, C., 1939.

COIFFIER, C., 2011, p. 28.

COIFFIER C., 2001, p. 120.

COIFFIER, C., 2001, p. 178. (Pour les reproductions, voir pp. 176-177)

Bibliographie :

  • COIFFIER, C., 2001. Le voyage de La Korrigane dans les mers du Sud. Paris, Hazan.
  • COIFFIER, C. et K. HUFFMAN, 2011. « Historique d’un chef-d’œuvre, ambassadeur de l’art ni-vanuatu en France ». InLe Journal de la Société des Océanistes, 133, 2e semestre 2011.
  • COIFFIER, C., 2014. Régine van den Broek d’Obrenan. Une artiste à bord de La Korrigane. Paris, Somogy éditions d’Art.
  • DAYNES, S., 2005. Les yeux de la Korrigane : bilan photographique d’un voyage dans les mers du Sud.Mémoire d’Anthropologie au Muséum National d’Histoire Naturelle, sous la direction de Pierre Robbe et Christian Coiffier.
  • VAN DEN BROEK D’OBRENAN C., 1939. Le voyage de « la Korrigane » : les Îles Marquises, Tahiti, la Nouvelle-Zélande, les Îles Fidji, la Nouvelle-Calédonie, les Îles Loyalty, les Nouvelles Hébrides, les Îles Salomon, Vanikoro, Santa-Cruz, Santa-Anna, Ressnel, les Îles de l’Amirauté, la Nouvelle-Guinée, Bali… Paris, Payot.

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