Du fusil à la caméra : la photographie en contexte colonial

        Cette semaine, CASOAR s’intéresse au statut de la photographie en contexte colonial. Il s’agit de comprendre toutes les implications que recouvrent le fait de réaliser des images des territoires et des populations colonisés. Pour questionner les liens entre contexte colonial et photographie, nous nous pencherons sur le cas de la Nouvelle-Guinée.

       Avant de s’intéresser à la photographie en elle-même, revenons sur quelques éléments essentiels de contexte. La Nouvelle-Guinée, île au nord-est de l’Australie, éveille les intérêts des grands empires coloniaux dès le XIXème siècle. La partie occidentale est revendiquée par les forces néerlandaises. La partie orientale est, quant à elle, disputée entre les empires britannique et allemand qui y établissent des protectorats en 1884, dans la partie nord pour l’Allemagne et, au Sud, pour le Royaume-Uni.1 En 1914, les armées australiennes pénètrent dans la région allemande et en prennent possession. Après la Première Guerre mondiale, les territoires allemands sont répartis entre les puissances alliées sous l’égide de la Société des Nations. Le 7 avril 1921, le Territoire sous Mandat de Nouvelle-Guinée – nouvelle colonie britannique puis australienne – est proclamé.2

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N. & A. K. Johnston, Carte de la Nouvelle-Guinée en 1906 © britishempire.co.uk

           Les empires coloniaux ne sont pas les seuls à trouver leur intérêt dans les terres de Nouvelle-Guinée. Une pluralité d’acteurs explore la région à partir de la seconde moitié du XIXème siècle. Parmi eux, des scientifiques partent à la recherche de nouveaux spécimens animaux, végétaux mais aussi humains. Les missionnaires s’installent également dans les régions récemment découvertes. Les premiers établissements missionnaires se développent autour des années 1880. Pour ce qui est des intérêts économiques, le territoire fait la richesse des marchands de coprah, de bêches de mer, de plumes de paradisiers mais aussi des chercheurs d’or. Ces derniers occupent une grande place dans l’histoire de la Nouvelle-Guinée. Le contrôle et l’autorité du gouvernement se développent alors afin de protéger les intérêts occidentaux. Certains auteurs mettent d’ailleurs en avant le fait que l’exploration des zones inconnues est motivée presque uniquement par la recherche d’or3, principe contraire aux accords conclus avec la Société des Nations. Le système administratif d’exploration repose sur le principe de petits groupes appelés patrouilles qui, à pied, quadrillent le territoire.4

     Ces patrouilles sont décrites par l’administration coloniale comme des expéditions permettant d’explorer et de « pacifier » les différentes régions de Nouvelle-Guinée. Cependant, ces expéditions sont à comprendre dans un contexte colonial particulièrement violent. La présence des patrouilles met en place un rapport de force. Les expéditions de patrouille sont à comprendre comme des missions d’assujettissement. La visite d’une patrouille dans un village conduit souvent à la fuite des habitants. Lorsque cela n’est pas le cas, le patrouilleur montre son pouvoir et une puissance que les insulaires ne peuvent égaler (notamment avec l’utilisation du fusil).5 C’est ce qui peut être considéré comme le rôle majeur d’une expédition de patrouille. On comprend donc que la dite « pacification » des territoires est assez paradoxale. L’administration coloniale souhaite mettre un terme au système de conflits locaux reposant sur un système de revanche. Ce système de revanche est interrompu par des expéditions punitives reposant sur le même principe.6

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Dessin de Norman Lindsay paru dans Bulletin, le 21 août 1935 © QUANCHI, M., 2007. Photographing Papua : Representation, Colonial Encounters and Imaging in the Public Domain. Newcastle, Cambridge Scholars Pub, p. 49.

      Revenons maintenant à la photographie. Quel rôle joue-t-elle dans ce contexte colonial ? L’appareil photographique accompagne les premiers explorateurs pendant la seconde moitié du XIXème siècle. Au début du XXème siècle, la photographie connaît un grand développement en lien avec une forte demande de l’Europe. Les photographies sont notamment particulièrement sollicitées avec le développement de l’anthropologie. Ces documents sont également importants pour le gouvernement colonial. Ils lui permettent de légitimer l’annexation, la colonisation et la nécessité de « civiliser » les peuples photographiés. À tout cela, s’ajoute enfin un intérêt populaire pour la vision de l’Autre.7 L’apparition de l’appareil Pocket Kodak, plus facile à utiliser, marque un grand moment dans le développement photographique en Nouvelle-Guinée. En 1895, trois mille caméras de ce type se vendent dans les deux premiers mois, dans les colonies australiennes.8 Harry Downing note en 1925 que l’appareil est présent un peu partout sur le territoire.9 La photographie sur l’île connaît un développement particulier dans les années 1920. Les techniques s’améliorent et la photographie apparaît comme un élément essentiel de l’exploration.

      Cette importance de la photographie se retrouve dans les patrouilles. L’appareil est considéré comme un équipement standard. Le transport du matériel photographique est l’une des grandes préoccupations. Il n’existe cependant aucun photographe salarié officiel. Les images collectées durant les patrouilles ne représentent que très peu les éléments géographiques, géologiques ou topographiques des régions « découvertes ». Elles se concentrent davantage sur l’observation des populations, des villages et des coutumes. Les images répondent surtout à un désir extérieur pour l’exotisme, le sauvage, l’inconnu et parfois l’érotique.10 Les corps dénudés sont particulièrement mis en valeur.

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Harry Downing, Indigène, Waria, Papouasie Nouvelle-Guinée, tirage sur papier baryté, 20,9 x 28,1 cm, PP0017663, MQB-JC © MQB – JC.

       Ces images peuvent parfois faire la reconnaissance de certains patrouilleurs qui les publient dans la presse. Par exemple, Harry Downing publie un article en mai 1925 dans lequel il relate une patrouille dans la région du fleuve Waria, plus précisément dans la vallée du fleuve Bubu. Ce récit s’accompagne de photographies d’un peuple inconnu de l’administration et n’ayant jamais été photographié auparavant.11 Le patrouilleur rédige également un article pour le journal The Australian Photo Review la même année. Celui-ci est particulièrement intéressant pour tenter de comprendre le contexte dans lequel ces prises de vue sont effectuées. Les conditions y sont décrites comme particulièrement difficiles. La situation est ainsi résumée par Beatrice Grimshaw :
« Tous les films, plaques, papiers et produits chimiques se détériorent rapidement sous la chaleur humide des forêts fluviales. Les gens sont de couleur marron foncé; on les voit généralement à l’ombre d’arbres denses et ils sont incapables de rester immobiles pendant une seconde. […] Dans les maisons, la lumière est si faible qu’une exposition d’une demi-heure serait nécessaire pour obtenir un résultat clair… car, dans le cas des lampes de poche et du fil de magnésium, ils sont dangereux dans ces bâtiments très inflammables, mis à part le fait que leur utilisation pourrait fuir en hurlant le village entier dans la brousse ».12
Cette citation permet de comprendre la pratique photographique en Nouvelle-Guinée comme un outil colonial. À la lumière des travaux de Susan Sontag, la prise de vue d’une région et de ses habitants correspond à une prise de possession.13 Les recommandations d’Harry Downing permettent de comprendre quel rôle peut jouer la photographie dans le contexte colonial. Ses recommandations se concentrent particulièrement sur le sujet photographié. « Avoir de véritables études naturelles de bons types de natifs n’est pas simple et nécessite beaucoup de patience et de soin ».14 Il existe selon lui deux types de modèles : les personnes timides et effrayées (cela correspond principalement aux femmes et aux enfants) et les personnes curieuses parfois trop. Ces éléments permettent de rendre en compte que l’appareil photographique est perçu comme un élément effrayant, pendant du fusil pour les locaux. Un dessin de Norman Lindsay montre particulièrement la relation entre les deux objets. Il est à noter qu’en anglais le terme « to shoot » (tirer, tuer mais aussi photographier) est particulièrement révélateur de ce lien. Harry Downing met en avant l’idée que les meilleures images sont celles où le modèle ne pose pas, à l’image du gibier.

     Ainsi, nous avons vu que la photographie apparaît dans ce contexte colonial comme un outil permettant d’asservir les populations colonisées. Réaliser des images des territoires et populations est une manière d’asseoir leur possession et sa domination. Ces éléments nous permettent de réfléchir au rôle de la photographie dans les mécanismes de domination qui subsistent encore aujourd’hui.

Enzo Hamel

Image à la une : Harry Downing, Tribu de la rivière Bubu, photographie publiée dans l’article du 6 mai 1925, tirage sur papier baryté, 21 x 27 cm, PP0017601, MQB-JC © MQB – JC.

MOORE, C., 2003. New Guinea : Crossing Boundaries and History. Honolulu, University of Hawai’i Press, p. 149

OLUSANYA, G. O., 1961. The New Guinea Mandate : Australia’s « Sacred trust », thèse de Master en Arts dans le département d’histoire, Londres, Université de Londres, p. 42.

OLUSANYA, G. O., 1961. The New Guinea Mandate : Australia’s « Sacred trust », thèse de Master en Arts dans le département d’histoire, Londres, Université de Londres, p. 59.

WAIKO, J. D., 1993. A Short History of Papua New Guinea. Melbourne, Oxford University Press, p. 63.

KITUAI, A. I., 1998. My Gun, my Brother : the World of the Papua New Guinea Colonial Police, 1920-1960. Honolulu, University of Hawai’i Press, p. 12.

WAIKO, J. D., 1993. A Short History of Papua New Guinea. Melbourne, Oxford University Press, p. 38.

QUANCHI, M., 2007. Photographing Papua : Representation, Colonial Encounters and Imaging in the Public Domain. Newcastle, Cambridge Scholars Pub, p. 23.

Ibid. p. 32

DOWNING, H. L., 1925. « Photographing Natives ». The Australian Photo-Review, 15 juillet 1925, p. 351.

10 QUANCHI, M., 2007. Photographing Papua : Representation, Colonial Encounters and Imaging in the Public Domain. Newcastle, Cambridge Scholars Pub, p. 47.

11 DOWNING, H. L., 1925. « Putting Colour into New Guinea ». Sydney Mail, 6 mai  1925,   p. 8.

12 QUANCHI, M., 2007. Photographing Papua : Representation, Colonial Encounters and Imaging in the Public Domain. Newcastle, Cambridge Scholars Pub, p. 49.

13 SONTAG, S., 1977. On photography. Londres, Penguin Books, p. 14.

14 DOWNING, H. L., 1925. « Photographing Natives ». The Australian Photo-Review, 15 juillet 1925, p. 351.

Bibliographie :

  • DOWNING, H. L., 1925. « Putting Colour into New Guinea ». Sydney Mail, 6 mai 1925.
  • DOWNING, H. L., 1925. « Photographing Natives ». The Australian Photo-Review, 15 juillet 1925.
  • KITUAI, A. I., 1998. My Gun, my Brother : the World of the Papua New Guinea Colonial Police, 1920-1960. Honolulu, University of Hawai’i Press.
  • L’ESTOILE (de), B., 2007. Le goût des Autres. De l’exposition coloniale aux Arts premiers. Paris, Flammarion.
  • MOORE, C., 2003. New Guinea : Crossing Boundaries and History. Honolulu, University of Hawai’i Press.
  • MURRAY, J. H. P., 1912. Papua or British New Guinea. Londres, T. Fisher Unwin.
  • NELSON, H., 1976. Black, White and Gold : Goldmining in Papua New Guinea 1878 – 1930. Canberra, ANU Press.
  • OLUSANYA, G. O., 1961. The New Guinea Mandate : Australia’s « Sacred trust », thèse de Master en Arts dans le département d’histoire, Londres, Université de Londres.
  • QUANCHI, M., 2007. Photographing Papua : Representation, Colonial Encounters and Imaging in the Public Domain. Newcastle, Cambridge Scholars Pub.
  • SONTAG, S., 1977. On photography. Londres, Penguin Books.
  • WAIKO, J. D., 1993. A Short History of Papua New Guinea. Melbourne, Oxford University Press.

 

 

 

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