Vous avez dit “objet ethnographique” ?

           Parmi les nombreuses catégories à travers lesquelles la culture matérielle du Pacifique a été envisagé par l’Occident, il en est une qui a fait long feu et dont les contours restent pourtant assez flous pour les non-initiés : c’est celle des « objets ethnographiques ».

         Étymologiquement, un objet ethnographique est d’abord un « objet », c’est-à-dire une « chose solide, maniable, généralement fabriquée, une et indépendante, ayant une identité propre, qui relève de la perception extérieure, appartient à l’expérience courante et répond à une certaine destination ».1 Dans le cas qui nous intéresse, l’objet est qualifié d’ethnographique donc il « relève de l’ethnographie », c’est-à-dire de « l’étude descriptive et analytique, sur le terrain, des mœurs, des coutumes de populations déterminées [] ».Selon la définition que l’on peut a priori déduire de sa propre appellation, un objet ethnographique serait un objet collecté dans le cadre d’une enquête ethnographique, en tant que témoin d’une société, pour documenter celle-ci. L’origine de cette pratique de collecte documentaire remonte à la création même de la science de l’ethnologie, au début du XIXème. Elle va s’inspirer des modèles de description scientifique de l’Histoire Naturelle, basés sur les collections de spécimens, tels qu’ils sont institutionnalisés au sein du Museum National dès 1793.3 Dans cette logique méthodologique matérialiste, l’artefact rapporté d’un séjour lointain est un témoignage plus objectif que le récit d’un tiers. L’ « étude descriptive des peuples » passe alors par l’étude de ses productions matérielles, et l’acquisition de nouvelles collections est donc indispensable à l’expansion des savoirs ethnologiques car les ensembles d’objets forment la base des réflexions et des discours scientifiques.4

           L’objet ethnographique est donc avant tout une création subjective qui n’est pas liée à sa matérialité même mais à son contexte de collecte et à la personne qui le considère. L’objet ethnographique naît à partir du moment où il est sorti de son contexte de création et perd sa fonction originale pour intégrer la catégorie de la documentation scientifique (du point de vue de celui qui effectue cette translation). Concrètement, il n’y a donc pas de limite aux formes que peuvent prendre les objets dits « ethnographiques » : ustensiles de cuisines, figures sculptées, vêtements, spécimens, voire même habitations entières dans certains cas, ce qui dépasse l’ « objet » au sens strict du terme et montre déjà les limites de cette catégorisation.
De plus, dans la pratique, de nombreux cas sortent de ce cadre théorique simpliste. D’abord, il est évident que l’ethnographie n’a pas pour seul sujet d’étude des objets (au sens large) qu’il est matériellement possible de collecter (et d’exposer) : les maisons, les bateaux, les monuments, etc. sont autant de productions que l’ethnographe ne peut ramener avec lui pour les mettre sous vitrines5 (dans la plupart des cas). Il a alors recourt à la création de substituts : moulages, modèles réduits, photographies (et plus tard, films vidéos), qui viennent s’ajouter aux collections d’objets ethnographiques. De même, les scientifiques ont souvent pu avoir recours à la réalisation de copies d’objets rares ou disparus de la circulation afin de pouvoir les présenter au public dans un but pédagogique sans que cela ne pose de problèmes éthiques.6 À la lumière de ces observations, nous pouvons conclure que l’objet ethnographique est avant tout une abstraction conçue par un ethnologue, qui sélectionne voire crée lui-même les objets qui lui semblent intéressants dans le but de les étudier mais aussi de les présenter dans un musée pour documenter une société.

           L’histoire des objets dits « ethnographiques » originaires d’Océanie en France remonte aux premiers voyages des navigateurs dans les Mers du Sud. Les objets qu’ils ramènent alors n’ont pas encore de place clairement définie au sein des institutions muséales françaises. Dans la lignée des exotica des cabinets de curiosité hérités de la Renaissance, ils sont associés aux spécimens de faune et de flore de la région du monde dont ils proviennent et ne sont pas dégagés des collections d’Histoire Naturelle.7 Une première re-catégorisation a lieu en 1795 avec la création du Musée des Antiquesau sein de la future bibliothèque nationale, le versement de plusieurs objets océaniens auparavant conservé au Muséum, comme le buste anthropomorphe hawaïen actuellement conservé au pavillon des sessions, témoigne d’une volonté d’entreprendre une étude comparée des civilisations antiques et des différents peuples et distingue donc de fait les productions culturelles des spécimens.9

           En 1827, des objets originaires du Pacifique intègrent pour la première fois le Musée du Louvre avec l’ouverture du Musée de la Marine. Ce musée s’attachait à commémorer la mémoire des grands navigateurs français et de leurs exploits maritimes. C’est dans la salle dédiée à La Pérouse que sont montrés des objets océaniens, à la fois butin, souvenirs et évocation des contrées exotiques visitées par l’expédition.10 Suite aux nouveaux apports de matériels issus des voyages de la première moitié du XIXème siècle (notamment ceux de Dumont d’Urville, entre 1826-1829 et 1837-1840), un Musée ethnographique est créé en 1850 dans la proximité immédiate de celui de la Marine au Louvre.11 En rassemblant ces objets dont la principale caractéristique est d’être le témoin d’un ailleurs et d’une altérité, on cherche à « éclaircir les mœurs et les usages des nations et des peuplades non-connues »12 mais on est encore loin d’envisager l’objet ethnographique uniquement sous l’angle documentaire, il reste un objet exotique dont la mise en scène rappelle celle des cabinets de curiosité.

Le Musée Ethnographique in « Paris illustré », Joanne, Adolphe, 1878. © musée national de la Marine/S. Dondain

           En 1878, le Musée d’Ethnographie du Trocadéro (MET) ouvre ses portes, profitant de l’une des ailes du palais du Trocadéro construit à l’occasion de l’Exposition Universelle de cette même année.13 Les collections qu’il renferme sont constituées d’objets alors toujours utilisés de par le monde (et les régions françaises) dont beaucoup sont acquis lors de l’Exposition Universelle, mais aussi de restes archéologiques, de fac-similés, de restes humains et de représentation de types physiques (sculpture, moulage, photographie).14 Les galeries sont organisées de façon à présenter au public des modes de vies particuliers à travers le regroupement d’objets spécifiques et de mannequins, on reste dans la même logique de « description des peuples » qui prévaut depuis le début du siècle au sein de laquelle les objets ethnographiques sont des témoins.15 C’est lui qui va en partie récupérer les collections d’objets extra-européens exposés au Louvre, qui souhaite gagner de l’espace en relocalisant ces objets qui ne l’intéressent plus vraiment. Le MET récupère également en 1878 les collections océaniennes de la bibliothèque nationale.16 Il reste cependant assez démuni en terme de collection et de nombreux mécènes privés vont venir nourrir le fond initial. C’est à partir du XXème siècle seulement, grâce à l’impulsion que permet la création de l’Institut d’Ethnologie en 1925, que le MET va recevoir des grands ensembles d’objets collectés à l’occasion d’expéditions ethnographiques documentées comme celle de la Korrigane dans les années trente.

         Comme ce bref et lacunaire résumé historique permet de l’entrevoir, une très grande partie des objets que l’on a pu qualifier d’« ethnographique » dans l’Histoire des collections françaises ne correspondent pas strictement à la définition évoquée plus haut : les legs, les dons, les dépôts effectués par les particuliers ou les institutions publiques sont autant de pièces rapportées prenant place au MET (et plus tard au Musée de l’Homme) sans avoir été collectées par des ethnologues. L’objet était d’abord un cadeau, un souvenir, une curiosité, un bibelot et c’est la « matrice musée »17 qui va le transformer en objet ethnographique par regroupement typologique avec les collections déjà existantes, alors même que l’absence d’information à son propos (histoire, origine…) interdit pourtant souvent toute valeur de documentation scientifique. Ces problèmes sont symptomatiques de la difficulté d’envisager les objets extra-européens qui sont à la fois témoignage historique, descriptif d’une altérité culturelle mais aussi production artistique comme le prouve l’ouverture de la « salle du Trésor » au MET en 193218 qui les considère d’un point de vue esthétisant. L’histoire des collections nous montre que dès le début de son existence, le concept d’objet ethnographique échappe à sa propre définition. En France, au début du XXème, seul l’environnement muséo-scientifique du MET permet de rassembler sous ce terme ces objets très diversifiés que ce soit au niveau de leurs formes, leurs fonctions, leurs origines ou leurs histoires et dont les significations vont bien au-delà de ce statut un peu réducteur.

Morgane Martin

Image à la une : Salle  du  Musée  d’ethnographie  du  Trocadéro,  Paris,  1895,  MQB-JC,  © MQB – JC.

CNRTL, définition d’« objet ».

CNRTL, définition de « ethnographique »

GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.2.

GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.3.

GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.6.

GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.6.

JACQUEMIN, S., 2000. « Objet du Pacifique dans les collections publiques françaises ». In KERCHACHE, J., et BOULOURÉ, V. (dir.), Sculptures : Afrique, Asie, Océanie, Amériques. Paris, Flammarion, p. 36.

Aujourd’hui département des Monnaies, Médailles et Antiques de la bibliothèque nationale de France.

JACQUEMIN, S., 2000. « Objet du Pacifique dans les collections publiques françaises ». In KERCHACHE, J., et BOULOURÉ, V. (dir.), Sculptures : Afrique, Asie, Océanie, Amériques. Paris, Flammarion, p. 36.

10  Ibid.

11  Ibid.

12  Edmé-François Jomard, 1831, cité par Hamy 1890 In GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.3.

13  « Museum 1800 to our time : history and new challenge », cours de Cecilia Hurley-Griener en 3ème année de premier cycle à l’école du Louvre, année 2018-2019.

14 GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.4.

15 GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, p.4.

16 JACQUEMIN, S., 2000. « Objet du Pacifique dans les collections publiques françaises ». In KERCHACHE, J., et BOULOURÉ, V. (dir.), Sculptures : Afrique, Asie, Océanie, Amériques. Paris, Flammarion, art. cit., pp. 37.

17 GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, pp . 49-63.

17 BERTIN, M., 2017. « La Salle du Trésor : reflet des tendances primitivistes au Trocadéro ». In CASOAR https://casoar.org/2019/03/27/la-salle-du-tresor-reflet-des-tendances-primitivistes-au-trocadero/, dernière consultation le 23 juillet 2019.

Bibliographie :

  • BERTIN, M., 2017. « La Salle du Trésor : reflet des tendances primitivistes au Trocadéro ». In CASOAR https://casoar.org/2019/03/27/la-salle-du-tresor-reflet-des-tendances-primitivistes-au-trocadero/, dernière consultation le 23 juillet 2019.
  • GROGNET, F., 2005, « Objets de Musée, n’avez-vous donc qu’une vie ? ». Gradhiva, n°2, pp . 49-63.
  • HURLEY-GRIENER, C., « Museum 1800 to our time : history and new challenge » cours de 3ème année de premier cycle à l’école du Louvre, année 2018-2019.
  • JACQUEMIN, S., 2000. « Objet du Pacifique dans les collections publiques françaises ». In KERCHACHE, J., et BOULOURÉ, V. (dir.), Sculptures : Afrique, Asie, Océanie, Amériques. Paris, Flammarion, pp. 34-43.

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