La Salle du Trésor : reflet des tendances primitivistes au Trocadéro

Cet article a été écrit pour le catalogue de la troisième édition du Bourgogne Tribal Show, 2017. / This article has first been written for the catalogue of the third edition of the Bourgogne Tribal Show, 2017.

Trésor : n. m. latin thesaurus, grec thêsauros.
Amas d’objets précieux mis en réserve, souvent cachés, oubliés puis inventés fortuitement : découvrir un trésor.
Ensemble de biens, de produits, d’objets considérés comme des richesses que quelque chose recèle, contient ou produit : les trésors de l’océan.
Nom donné à certains grands ouvrages, certaines grandes collections : trésor de la langue française.
Archéologie. Dans les grands sanctuaires grecs, petit édifice dédié par une cité ou un tyran et qui abritait des offrandes, des ex-voto : trésor des Athéniens à Delphes.
Histoire et arts décoratifs. Lieu où l’on gardait les archives ou les objets précieux d’une seigneurie, d’une communauté, et où l’on garde encore ceux d’une église ; ces objets précieux eux-mêmes.

       En mars 1928, Paul Rivet (1876-1959), anthropologue américaniste, est élu par les professeurs-administrateurs du Muséum national dHistoire naturelle à la chaire danthropologie de linstitution. Le même mois, il prend également la tête du Musée dethnographie du Trocadéro (MET) et nomme Georges-Henri Rivière (1897-1985), musicien proche des avant-gardes intellectuelles et artistiques et en passe de devenir brillant muséographe, comme sous-directeur. Ensemble, les deux hommes entreprennent une rénovation intellectuelle, scientifique et muséologique du MET dont laménagement na que peu changé depuis son ouverture en 1882.1 Si le manque de crédits alloués par les pouvoirs publics avait empêché les deux précédents directeurs de mener à bien les projets quils avaient pu envisager,2 les cercles amicaux et professionnels de Rivière sont dune aide majeure et permettent un important mécénat privé. Les travaux de réorganisation peuvent ainsi être rapidement entrepris et concrétisés. Si le programme scientifique, qui préfigure la mise en place dun « musée-laboratoire » mêlant recherche et exposition au public, est établi par Rivet, la refonte muséographique est confiée à Rivière. Cette « alliance inédite et explosive entre la science et la culture »3 est à la base dune seconde vie pour le MET.4

Sans titre8
Vue de la salle du Trésor au Musée d’ethnographie du Trocadéro, Sage, 1934, tirage sur papier baryté monté sur carton, musée du quai Branly, PP0001382.

           Le 15 juin 1932, une double inauguration nocturne a lieu et permet au public de découvrir des nouveautés importantes au sein du musée. D’une part, l’Exposition de Bronzes et ivoires du royaume du Béninest la première des nombreuses manifestations temporaires organisées par le musée, afin de mettre à l’honneur les missions de collectes qu’il organise ou de proposer une lecture plus esthétique des objets et des cultures présentés dans les galeries permanentes. Cette première initiative est placée en partie sous le commissariat du marchand Charles Ratton (1895-1986), pionnier parisien pour sa dévolution aux arts extra-occidentaux.6
En parallèle, est créé un autre espace qui reflète les affinités quentretient le MET avec les cercles primitivistes parisiens. Placée en marge du parcours permanent, alors en plein chantier, la « Salle du Trésor » est dédiée à la présentation de « quelquesunes des pièces les plus précieuses du musée »7 au sein dune muséographie esthétisante. La conception en est confiée au sculpteur cubiste Jacques Lipchitz (1891-1973), qui fait en sorte de magnifier les objets. L’ambiance est tamisée, grâce àdes cimaisesrouges et un jeu d’éclairage très étudié, uniquement artificiel. Les objets sont installés dans des alcôves murales et protégés par des vitrines. Une attention est accordée aux socles, réalisés en marbre noir. Pour les objets présentés au centre de la salle, possibilité est donnée de tourner autour. Lappréciation est voulue essentiellement visuelle.

       « Petite en surface mais si précieuse par son contenu »,8  selon les mots de Rivière lui-même, cette salle intègre une quinzaine d’objets.9 Si les archives sont rares et avares en informations, quelques photographies ont permis d’identifier certains objets exposés.10 Principalement issues du fonds américain,11 les œuvres sont sélectionnées selon des critères esthétiques, leur rareté ou leur valeur marchande. La plupart intègre des matériaux précieux, or ou minéraux. Venant d’Océanie, un tiki des Marquises et un casque en plumes hawaiien, tous deux conservés à présent au musée du quai Branly – Jacques Chirac, peuvent être reconnus.

Au moment où le marché de l’art dit primitif connaît un nouvel essor à Paris après la crise économique de 1929, la Salle du Trésor est un « geste symbolique manifeste adressé aux mécènes du musée »12 et permet ainsi d’ancrer le MET dans la tendance liée à l’engouement pour l’« art nègre ». Tandis que la notion d’« objet moyen » domine dans le reste du musée, la Salle du Trésor forme « un petit royaume »13 pour les collectionneurs et amateurs. Appréciée par le public, qui la juge insuffisante, elle ferme toutefois ses portes avec le MET en 1935 et n’est pas reconduite au musée de l’Homme.


The Treasure Room: A Reflection of the Primitivist Tendencies at the Trocadéro

Treasure: noun from Latin thesaurusand Greek thêsauros.
A cache of precious objects stored, often hidden, forgotten, then fortuitously invented: discover a treasure.
Goods, products, or objects considered as riches held or produced: the ocean treasures.
A name given to some major works or some major collections: treasures of the French language.
Archeology. In large Greek sanctuaries, a small edifice dedicated by a city or a tyrant and which housed offerings, votive plaques: the treasure of Athenians in Delphi.
History and decorative arts. Place where the archives or the precious objects of aseigniory, of a community, were kept and where those of a church are still kept; these precious objects themselves.

        In March 1928, Paul Rivet (1876-1959), an anthropologist of the Americas, was elected as chair of anthropology by the professorial administrators of the Muséum National d’Histoire Naturelle. In the same month, he became director of the Musée d’ethnographie du Trocadéro (MET) and appointed Georges-Henri Rivière (1897-1985), a musician close to avant-garde intellectuals and artists and about to become a brilliant museographer, as the deputy director. Together, the two men launched an intellectual, scientific and setup had changed very little since it had opened in 1882.1 The lack of state funding had prevented the two previous directors’ projects from being achieved.2 But Rivière’s professional and personal networks provided major support through significant private patronage so that very quickly, the renovation could start and be achieved. The scientific programme, which prefigured a “museum-laboratory” mixing research and public display, was led by Rivet while Rivière was entrusted with museographic transformation. This “new and explosive alliance between science and culture”gave a second life to the MET.4

        On 15 June 1932, two openings took place which gave the public the opportunity to discover significant novelties within the museum. First, the Exhibition of the bronzes and ivories from the Kingdom of Beninwas the first of many temporary events organised by the museum in order to promote the collecting missions that it organised and to offer a more aesthetical outlook on the objects and cultures it exhibited. This first initiative was partly curated by the art dealer Charles Ratton (1895-1986), a pioneering Parisian art dealer specializing in non-European art.6
At the same time, another space was created that reflected the affinities between the MET and primitivist circles in Paris. Situated outside the permanent collection, the Treasure Room was dedicated to the aesthetic display of “some of the Museum’s most precious pieces”.Jacques Lipchitz (1891-1973) who sought to glorify the objects. The room had a subdued ambiance thanks to the red wall hanging system and a carefully planned arrangement of artificial lights. Objects were displayed in alcoves and protected by glass cases. Particular attention was paid to the stands made of black marble and it was possible to walk around the objects displayed in the middle of the room. This was meant to be, first and foremost, a visual experience.

        “Small in surface but so precious in its content”as Rivière himself put it, this room held around fifteen objects.9 Though there was very little information in archives, a few photographs enabled the identification of some of the objects on display.10 Mainly from the American collection,11 the works were selected according to aesthetic criteria, their rarity and their market value. Most of them were incrusted with precious material, gold or minerals. A tiki from the Marquesas Islands and a Hawaiian feather helmet, both now housed in the musée du Quai Branly – Jacques Chirac, could be identified.
At a time when the market of the so-called “primitive” art was taking off again in Paris after the 1929 economic crisis, the Treasure Room was an “obvious symbolic gesture towards the patrons of the museum”,12 allowing the MET to be at the centre of the new trend and passion for “Negro art”. While the notion of “average object” dominated in the rest of the museum, the Treasure Room formed “a little kingdom”13 for collectors and connoisseurs. Much liked by the public though they found it too small, it closed down in 1935 as the same time as the MET, and was not replicated at the musée de l’Homme.

Marion Bertin

Image à la une / Cover picture : « La salle du Trésor. » Vue prise dans une salle du musée d’ethnographie du Trocadéro, Louis Lanièpce, 1934, tirage sur papier baryté monté sur carton, musée du quai Branly, PP0001263.

Les deux protagonistes publient un plan programmatique de leurs ambitions et des travaux à venir  : RIVET, P., RIVIÈRE, G.-H., 1931. « La réorganisation du musée d’ethnographie du Trocadéro », in Bulletin du Musée d’ethnographie du Trocadéro, n°1. Paris, Musée d’ethnographie du Trocadéro, p. 3-11.

Voir notamment l’état des lieux dressé par René Verneau, prédécesseur de Rivet à la direction du MET : VERNEAU, R., 1919. Le Musée d’ethnographie du Trocadéro. Paris, Masson et Cie éditeurs, 1919.

LAURIÈRE, C., 2017. « Introduction », in DELPUECH, A. (dir.), LAURIÈRE, C. (dir.), PELTIER-CAROFF, C. (dir.), Les années folles de l’ethnographie. Paris, Éditions du Muséum national d’Histoire naturelle, p. 10.

GROGNET, F., 2009. Le concept de musée : la patrimonialisation de la culture des « autres » d’une rive à l’autre, du Trocadéro à Branly, histoire de métamorphose. Paris, thèse en anthropologie, EHESS.

L’exposition est présentée pendant un mois, jusqu’au 15 juillet 1932. Un catalogue est publié dans un numéro spécial de la revue Cahiers d’art Bronzes et ivoires du Bénin au Musée d’ethnographie. Paris, Cahiers d’art, numéro spécial, 7e année, 1932.

La seconde partie de l’exposition est quant à elle organisée par Henri Labouret (1878-1959) et apporte une dimension ethnologique.

 

Bulletin du MET, n°5, 1933, p. 29, cité par Grognet, Fabrice, Le concept de musée…, op. cit., p. 326.

RIVIÈRE, G.-H., 1932. « L’exposition du Bénin et les transformations du musée d’ethnographie », in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, p. 4.

Ibid., p. 4.

10 La liste et leurs numéros d’inventaire sont donnés par Christine Laurière et Carine Peltier-Caroff : LAURIÈRE, C., PELTIER-CAROFF, C., 2017. « Un petit royaume de l’art primitif : la Salle du Trésor (juin 1932) », in LAURIÈRE, C., « Introduction », in DELPUECH, A. (dir.), LAURIÈRE, C. (dir.), PELTIER-CAROFF, C. (dir.), Les années folles de l’ethnographie. Paris, Éditions du Muséum national d’Histoire naturelle, p. 191.

11 Voir la description donnée par Alice Conklin : « Un “musée attrayant pour le public” : 1932-1935 », in CONKLIN, A. L., 2015. Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850-1950). Paris, Publications scientifiques du Museum national d’Histoire naturelle, p. 197-215.

12 LAURIÈRE, C., PELTIER-CAROFF, C., « Un petit royaume de l’art primitif… », art. cit., p. 186.

13 RIVIÈRE, G.-H., « L’exposition du Bénin et les transformations du musée d’ethnographie », art. cité, p. 4.

Bibliographie :

  • Bronzes et ivoires du Bénin au Musée d’ethnographie. Paris, Cahiers d’art, numéro spécial, 7e année, 1932.
  • CONKLIN, A. L., 2015. Exposer l’humanité. Race, ethnologie et empire en France (1850-1950). Paris, Publications scientifiques du Muséum national d’Histoire naturelle, 2015.
  • DELPUECH, A., LAURIÈRE, C., PELTIER-CAROFF, C. (dir.), 2017. Les années folles de l’ethnographie. Paris, Éditions du Muséum national d’Histoire naturelle.
  • GROGNET, F., 2009. Le concept de musée : la patrimonialisation de la culture des         « autres » d’une rive à l’autre, du Trocadéro à Branly, histoire de métamorphose. Paris, thèse en anthropologie, EHESS, 2009, 2 vol.
  • RIVET, P., RIVIÈRE, G.-H., 1931. « La réorganisation du musée d’ethnographie du Trocadéro », in Bulletin du Musée d’ethnographie du Trocadéro, n°1. Paris, Musée d’ethnographie du Trocadéro, p. 3-11.
  • RIVIÈRE, G.-H., 1932. « L’exposition du Bénin et les transformations du musée d’ethnographie », in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, p. 4.
  • VERNEAU, R., 1919. Le Musée d’ethnographie du Trocadéro. Paris, Masson et Cie éditeurs, 1919.

 

 

 

Un commentaire sur « La Salle du Trésor : reflet des tendances primitivistes au Trocadéro »

  1. Très interessant article qui remet l’art Précolombien au centre du Primitivisme des années 30, fait totalement oublié par le marché de l’art de nos jours.

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