La bascule des montagnes

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Cet article a été écrit pour le catalogue de la troisième édition du Bourgogne Tribal Show, 2017. / This article has first been written for the catalogue of the third edition of the Bourgogne Tribal Show, 2017.

    C’est en 1926, qu’un jeune australien, Michael Leahy, 24 ans, débarque pour la première fois en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il est attiré, comme de nombreux autres, par l’or facile de la mine d’Edie Creek. Loin d’être un El Dorado, l’île est alors un poids pour l’administration australienne des années 1920 qui vient d’hériter de ces terres allemandes suite au traité de Versailles. Le climat chaud et humide de la Nouvelle-Guinée et la prétendue pauvreté de son sol dissuade le gouvernement d’investir dans ce nouveau territoire sous-tutelle dont la seule richesse semble être sa population, devenue une main d’œuvre bon marché pour les planteurs et les mineurs coloniaux. Pour l’administration comme pour les chercheurs d’or, l’île est hostile et, rapidement, c’est impuissant et déçu, atteint de la malaria, que Michael Leahy est forcé de retourner en Australie, sans une pépite en poche. Malgré ces premières difficultés, la soif intarissable de l’or le rappelle, dès son rétablissement, sur les côtes de Papouasie. Mais le vent a tourné à Edie Creek : de grosses compagnies se sont emparées des filons. La recherche artisanale d’or appartient désormais au passé. Leahy se tourne alors vers la prospection, explorant sans relâche les alentours d’Edie Creek… Sans succès. Il décide donc de remonter le cours de la rivière Ramu, en direction de l’abrupte chaîne montagneuse qui occupe le centre de l’île. Les géographes avaient alors la certitude qu’elle n’était constituée que d’un unique massif inhabité, bien que le territoire n’ait pas encore été exploré. Certains laissent alors libre cours à leurs fantasmes… C’est ainsi que Trégance, un navigateur français de la fin du XIXe siècle, assure y avoir découvert des villes où les hommes, gouvernés par un puissant monarque, extrayaient de l’or. Pour les papous des côtes, les montagnes sont peuplées d’êtres cruels, et il est périlleux de s’y aventurer.

      Mais aucune de ces rumeurs ne dissuade Leahy de tenter l’aventure. C’est ainsi que, le matin du 26 mai 1930, Leahy, accompagné de Michael Dwyer, un autre chercheur d’or, et de quinze porteurs papous originaires des côtes, se met en route en direction du massif de Bismarck, source de la rivière Ramu. Quelle ne fut pas alors leur surprise, lorsque, après une rude journée de marche pour atteindre un sommet, ils découvrent une vallée verdoyante et fertile, à mille lieux des montagnes inhospitalières qu’on leur avait décrites ! La tombée de la nuit réservait au groupe une autre découverte de taille : ils aperçurent, au loin, de multiples lueurs. Les montagnes étaient bel et bien peuplées. S’agissait-il alors de ces êtres sanguinaires décrits par les populations côtières ? C’est dans la crainte d’une attaque et la préparation d’une riposte que le groupe passe sa première nuit, mais ce n’est que dans la matinée que les premiers habitants des Hautes-Terres font leur apparition. La crainte semble partagée, et ce n’est que petit à petit que les locaux commencent à s’approcher des nouveaux venus, tentant de les toucher, comme pour s’assurer de la réalité de ce qu’ils voyaient. De toute évidence, ils étaient stupéfaits. De leur côté, Leahy et son équipe, en marchant, découvraient, ébahis, une Papouasie fort différente des marécages qu’ils connaissaient faite d’immenses jardins clôturés dans lesquels poussaient patates douces, canne à sucre et haricots, sous un climat tempéré.

Olgenbeng, Nennga, Mélé. Préparation d’un monga, l’assistance, Françoise Girard, juin 1955, tirage sur papier baryté, musée du quai Branly, PP0144874.

      La traversée jusqu’à la côte sud de la Papouasie dura sept semaines et, partout, le groupe était devancé par des gémissements répercutés en écho de vallée en vallée pour prévenir de leur arrivée. L’étonnement était immense. N’ayant jamais rencontré de Blancs, certains voyaient en Leahy et Dwyer des êtres mythiques. Pour les Mikarus, il s’agissait de Souw, un immortel à la peau blanche venu se venger en coupant les arbres qui soutiennent les cieux pour les laisser tomber sur les populations… En réalité, les deux hommes coupaient du bois pour en faire des piquets de tente. D’autres crurent qu’il s’agissait d’êtres venus du ciel et dont les lanternes contenaient des morceaux de lune, et dont les tentes au tissu blanc étaient faites de la matière des nuages. Mais, pour la plupart, Leahy et ses compagnons n’étaient rien d’autre que des morts dont les mythes rapportent que la peau devient blanche après le décès et, comme les porteurs étaient en compagnie de blancs, certains reconnurent des membres décédés de leur famille. Entourés de nombreux locaux, Leahy et ses hommes pénétraient toujours plus les Hautes-Terres à la recherche d’un nouvel Edie Creek, tamisant les rivières. Certaines sources rapportent d’ailleurs que, pour les populations persuadées de voir revenir leurs morts, l’action était perçue comme la recherche de leurs cendres et de leurs ossements, dispersés jadis dans l’eau. Après sa première traversée, Leahy resta à la tête des prospections pendant quatre ans. Partout, le comportement des occidentaux était observé avec attention. On nota l’absence des femmes – peut-être dissimulées dans les sacs – et le port de vêtements – qui cachaient peut être un pénis gigantesque comparable à celui de certains héros mythiques. Pourtant, en épiant les Blancs qui se baignaient dans les rivières, les populations n’en virent rien. Leurs excréments étaient de plus incomparables à ceux des oiseaux, êtres du ciel. Enfin, lorsqu’ils dormaient, ces prétendus morts ne retournaient pas à l’état de squelette comme le rapportaient les mythes. Mais Leahy, qui avait compris que sa survie tenait probablement à l’étonnement, avait pris l’habitude de lever le camp avant que celui-ci ne se dissipe, ne restant jamais plus d’une nuit au même endroit.

     Là où les déchets que les Australiens laissaient sur leur passage étaient conservés telles des reliques au fort pouvoir, les biens manufacturés et les dents de chiens, convoités dans le reste de l’île, n’ont que peu intéressé les locaux. Comme le constate Leahy non sans une certaine incompréhension, ils accordaient en revanche une grande importance au coquillage, monnaie d’échange traditionnelle. Il en rapporta donc en grande quantité dès son second voyage. Peu onéreux sur la côte, ils permirent aux explorateurs de se nourrir et de poursuivre leurs prospections. Mais leur introduction en grand nombre fit drastiquement chuter leur valeur, altérant à jamais les systèmes d’échanges réciproques en place. Ce n’était que le début des changements. Dès 1932, Michael et son frère Dan font construire la première piste d’atterrissage des Hautes-Terres grâce à une subvention de la Goldfield Limited. Avant la seconde guerre mondiale, plusieurs autres pistes sont construites, de nombreux colons et missionnaires installés et le gouvernement australien officiellement implanté. On assiste alors à un changement rapide et en profondeur des langues, de l’économie, de la structure sociale et des croyances locales : qui, passant aujourd’hui par Goroka, la capitale de l’Est des Hautes-Terres, s’arrêtant peut-être à son supermarché, dormant dans l’un de ses hôtels ou prenant son vol dans son aéroport, songe encore à l’émotion que put provoquer, moins de 90 ans auparavant, la venue d’un intrépide chercheur d’or, venu brutalement remettre en question un univers entier ?

Camille Graindorge & Margot Kreidl


The Other Side of Mountains

     It was in 1926 that a young 24-year-old Australian arrived in Papua New Guinea for the first time. Like many others, he was attracted by the easy gold of Edie Creek mine. Far from being an El Dorado, the island was a burden for the Australian administration of the 1920s which had just acquired these German lands as a result of the Versailles Treaty. The hot and humid climate of New Guinea and the supposed poverty of its soil dissuaded the government from investing in this new mandated territory, whose only wealth seemed to have been its population who had become cheap labour for planters and colonial miners. For the administration as well as for the gold miners, the island was hostile, so that very quickly, Michael Leahy, powerless, disappointed and suffering from malaria, had to go back to Australia, without gold. In spite of these first difficulties, the gold fever took him to the coasts of Papua as soon as he recovered. But the wind had turned at Edie Creek: huge companies had taken over the deposits. Individual miners were now a thing of the past. Leahy then turned towards prospection and relentlessly explored the area around Edie Creek, but without any success. He decided to go up the Ramu river towards the steep chain of mountains at the centre of the island. At the time, geographers were certain that the island was made of a single uninhabited range, even though the territory had never been explored. Some gave free rein to their fantasies… This was how Trégance, a late nineteenth-century French navigator, insisted that he had discovered towns where men, governed by a powerful monarch, extracted gold. For the coastal Papuans, the mountains were inhabited by cruel beings and it was perilous to go there.

        But none of these rumours dissuaded Leahy from embarking on the adventure. So, in the morning of 26 May 1930, accompanied by another gold digger and fifteen Papuan porters from the coasts, he headed off towards the Bismarck range where the spring of the Ramu river was. But a surprise awaited him there. After a difficult walking day to reach the summit, they discovered a green and fertile valley, a far cry from the inhospitable mountains that people had described! When night came, they were hit by another surprise: they could discern faint lights in the distance. The mountains were indeed inhabited. Were its inhabitants the bloodthirsty beings described by coastal peoples? They spent their first night fearing an attack and were ready to respond. It was on the following morning that inhabitants of the Highlands first appeared. It seemed that both sides were equally afraid, but the natives gradually came closer to these strangers and tried to touch them, as if to ascertain the reality of what they saw. They were obviously astonished. As to Leahy and his walking party, they were stunned to discover a Papua radically different from the swamp that they knew, with huge fenced gardens where sweet potatoes, sugar cane and beans grew in this temperate climate.

      The voyage to the South coast of Papua lasted for seven weeks. Everywhere, ahead of them, the group could hear cries in the valleys warning other tribes of their arrival. They were utterly astonished. Because they had never met white people, some thought Leahy and Dwyer were mythical beings. The Mikaru thought that it was Souw, an immortal with white skin who had come to seek revenge by cutting the trees that supported the skies and letting them fall on the population. In fact, the two men were cutting wood to make tent pegs. Others thought that they were beings coming from the sky: their lanterns held pieces of moon and their tents in white fabric were made from the stuff of clouds. But for most of them, Leahy and his companions were dead people whose skin had turned white after death, according to myth. Because the native porters were in the company of white men, some thought that they were family members who had passed away. Surrounded by many local natives, Leahy and his men penetrated further into the Highlands and panned the rivers in search of a new Edie Creek. Some sources reported that most of the natives were convinced that their dead people had come back and the men panning were thought to be searching for their own ashes and remains that had been scattered in the water. After his first crossing, Leahy carried on leading a prospecting party for four years. Everywhere, the Westerners’ behaviour was watched carefully. The natives noticed that there were no women (maybe they were they hidden in the bags) and that men wore clothes (maybe they concealed huge penises like those of some mythical heroes). However, when they spied on white men bathing in the rivers, they did not see any evidence of this. Yet, the excrement of these beings from the sky was different from that of the birds’. When they slept, these supposedly dead beings did not become skeletons again, as said in myths. But Leahy, who understood that he probably owed his survival to the astonishment of the natives, always left before the illusion was shattered, never staying more than one night in the same place.

      At the places where the Australians left their waste, which the natives considered as powerful relics, manufactured goods and dog teeth which were coveted in the rest of the island, were of little interest to the natives. Without understanding why, Leah noticed that they granted a great importance to shells as trading currency. So, on his second trip, Leahy brought a lot of shells back. They were very cheap on the coast and they allowed explorers to subsist and carry on their prospecting. But introducing a large number of them made their value drop dramatically, thus disrupting reciprocal exchange systems forever. This was only the beginning of changes to come. As early as 1932, Michael and his brother Dan oversaw the construction of the first airstrip in the Highlands thanks to funding from Goldfield Limited. Before the Second World War, more airstrips were built. Many colonists and missionaries settled and the Australian government was officially represented. From then on, deep changes in languages, in the economy, in the social structure and local beliefs rapidly followed. Today, when passing through Goroka, the East Highlands capital, maybe stopping at its supermarket, sleeping in one of its hotels or flying out of its airport, who would think of the emotion provoked less than 90 years earlier by an intrepid gold digger arriving and brutally challenging a whole universe?

Camille Graindorge & Margot Kreidl

Image à la une : Olgenbeng. Le village chrétien des Nennga, Françoise Girard, juin 1955, tirage sur papier baryté, musée du quai Branly, PP0144878.

Traduction : Béatrice Bijon

Bibliographie :

  • WILSON, N., (ed.), 2014. Plumes and Pearlshells: the Art of the New Guinea Highlands. Sydney, Art Gallery of New South Wales.
  • BROWN, P., 1978. Highland Peoples of New Guinea. Cambridge, Cambridge University Press.
  • CONNOLLY, B., et ANDERSON, R., 1989. Premiers contacts. Paris, Gallimard.

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