L’atoll de Takuu : une singularité noyée

       157° Est, 4°50 Sud : au cœur du Pacifique, à l’est des grandes îles mélanésiennes, l’atoll de Takuu et ses quelques 200 hectares se fait bien discret à côté de ses grandes voisines. À quelques centaines de kilomètres de Bougainville, l’île, très isolée, a été relativement épargnée par les explorateurs européens. Elle est aussi connue sous les noms de Tauu, ou encore Mortlock ou Marqueen – à ne pas confondre avec les îles du même nom en Micronésie.

         Cet atoll se distingue par une situation géographique et culturelle particulière : située bien loin du triangle polynésien, sa population et son langage se rapprochent pourtant de la Polynésie occidentale. Loin d’être seul dans cette situation, Takuu appartient en cela à un ensemble de 48 îles, que l’on nomme les « enclaves polynésiennes », et que l’on retrouve principalement en Mélanésie. Leur peuplement fut l’objet de nombreuses spéculations : si on a pu y voir, au début du XXe siècle, les premières étapes d’une migration polynésienne directement venue d’Asie, les traditions orales nous confirment en revanche que ces îles ont été peuplées en réalité lors de voyages retours vers l’ouest de populations polynésiennes. Ces voyages, qui ont peuplé Takuu et apporté une culture polynésienne à l’atoll, ont pu être motivés par plusieurs raisons, mais nous pouvons difficilement être certains des causes de ce peuplement. Si l’on imagine bien qu’une famine ou une catastrophe naturelle ait pu être à l’origine de cette migration, ces mouvements de populations peuvent également être le résultat de la défaite d’un chef, ou encore d’un conflit. On peut aussi penser, toujours sans certitude aucune, que certains de ces exils étaient volontaires. Quoiqu’il en soit, ce sont ces voyages retours de Polynésiens suivant les vents d’ouest du Pacifique qui ont donné à ce petit atoll sa culture si particulière, ce morceau de Polynésie au milieu de la Mélanésie.

Takuu - Camille

© CASOAR

    Mais ce qui rend cette île singulière, ça n’est pas seulement l’histoire de son peuplement, commune aux autres enclaves. L’île présente un grand intérêt culturel en ceci que jusque dans les années 1980, une religion « traditionnelle » polynésienne y est encore  pratiquée. Takuu constitue ainsi une exception notable dans le monde polynésien : les missionnaires chrétiens y ont interdiction d’entrer, en réponse à ce que les habitants de Takuu ont considéré comme un risque d’affaiblissement des autorités traditionnelles. Cette particularité culturelle est d’autant plus incroyable que l’île a traversé bien des dangers au cours des derniers siècles, et a failli voir son Histoire, vieille de mille ans, s’éteindre avant même d’entrer dans le XXe siècle.

     L’île qui ne voit, au XVIIe siècle, que le passage d’un navire néerlandais, reste relativement éloignée des contacts européens jusqu’au XIXe siècle, où elle est d’abord explorée par des Anglais, puis des Américains, avant de passer sous contrôle allemand à la fin du siècle. C’est ainsi qu’y débarque Richard Parkinson, planteur et recruteur engagé par la Deutsch Neu Guinea Companie en 1890, qui multiplie les voyages en Mélanésie. Ethnographe amateur, il collecte des objets et les récits de ses voyages, qu’il recueille dans un livre, Dreißig Jahre in der Südsee. Land und Leute, Siten und Gebräuche im Bismarckarchipel und auf den deutschen Salomoinseln1 : il y évoque alors Takuu comme une île courant à sa perte. L’atoll paye en effet lourdement le prix de l’arrivée des Européens et connaît une très importante chute démographique. Les épidémies déciment sa population, qui passe de trois cents habitants au début du siècle à cinquante en 1885, et ne cesse de diminuer, pour arriver à dix-sept en 1895 (photographiés par Parkinson sur la photo en une de cet article), et enfin à neuf, en 1913. Norbert Jacques, écrivain et journaliste luxembourgeois, photographie ces derniers habitants, et décrit cette île comme « à l’agonie ».

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Dernières huttes et derniers indigènes des îles Mortlock, Norbert Jacques, 1913.

       Racheté pour une somme ridicule en 1886 par la « reine Emma », belle-sœur de Parkinson, Takuu devient alors un comptoir commercial. S’y développe une plantation de coprah2, et des travailleurs venus des îles mélanésiennes voisines s’installent rapidement pour l’entretenir, repeuplant ainsi Takuu, dont la population actuelle s’élève à environ quatre cents habitants.

         Nous comprenons, au vu des tragédies que l’île a traversées, que la préservation de la culture de Takuu, passée si près de sa propre disparition, relève bien du miracle. Un miracle qui pourrait malheureusement ne pas être éternel : l’île fait à présent face à un péril contemporain qui paraît inévitable.
A l’heure des COP internationales et des prévisions plus que pessimistes des scientifiques concernant la montée des eaux, Takuu, qui peine à s’élever à plus d’un mètre de la surface de la mer, risque bien de faire les frais du réchauffement climatique beaucoup plus rapidement que prévu. S’il est difficile pour le moment d’évaluer avec précision le moment où l’atoll passera sous le niveau de l’océan, les effets de la montée des eaux se font déjà sentir sur l’île. Les jardins, dans lesquels on cultive traditionnellement le taro, sont régulièrement envahis par l’eau de mer, et la salinisation du sol qui en découle rend l’horticulture impossible. Malgré les digues construites par les habitants pour essayer de contrer les inondations, la perte des terres cultivables devient de plus en plus problématique.

       Le gouvernement de Papouasie Nouvelle-Guinée, auquel Takuu est politiquement rattaché, propose d’accueillir les réfugiés climatiques à Bougainville. Connaissant les spécificités de Takuu par rapport à ses voisines mélanésiennes, cette solution est loin d’être suffisante. Les cultures sont si éloignées entre les deux îles qu’on peut difficilement imaginer les habitants de l’atoll continuer à mener paisiblement le même type de vie quelque 250 kilomètres plus loin.

          En 2010, la cinéaste néo-zélandaise Briar March réalise le documentaire Te Henua e Noho. There Once Was an Island et filme l’île entre 2007 et 2009, capturant au passage les images de la tempête de 2008 qui dévaste l’atoll, emportant une partie des habitations avec les eaux, funeste signe annonciateur des évènements à venir.

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Image du film Te Henua e Noho. There Once Was an Island,
© Briar March, 2010, On the Level Productions.

        Alors que faire ? Que restera-t-il d’une île noyée sous les flots ? Sans doute ses chants. À la demande des insulaires, l’ethnomusicologue Richard Moyle publie en 2007, après de nombreux séjours sur l’île, un ouvrage documentant et recensant les chants de Takuu, preuve de la permanence et de la force de la culture insulaire. Il compte plus de mille chants dans le répertoire des habitants de l’atoll, qui lient les Hommes à leurs dieux, à leur passé, et à une terre à présent en sursis. Le musée du Quai Branly-Jacques Chirac conserve également, témoin de cette culture entrée en résistance, une lance cérémonielle, imagu du dieu Loatu. L’île, d’après la mythologie locale, est confiée à ce dieu, un dieu puissant né des profondeurs des eaux… Ces mêmes eaux qui menacent à présent l’île.

      Comment ne pas voir, face à cette noyade, une preuve de plus – s’il en fallait davantage – que le temps du déni et des naïvetés est désormais, et de façon irrémédiable, derrière nous ? Nous savons, bien sûr, nous avons toujours su, dirons nous : la première mise en garde des scientifiques concernant la dégradation de l’environnement date bien de 1992. Ce lundi 13 novembre était édité, dans la revue BioScience, le deuxième avertissement, cosigné par plus du 15 000 scientifiques, mettant l’humanité face à la catastrophe vers laquelle elle court si rien n’est fait – une catastrophe dont Takuu subit déjà les conséquences. Le plus cruel étant peut-être que cette île, parmi les premières sur la liste des nombreuses futures victimes du réchauffement, n’a qu’une part de responsabilité minime, pour ne pas dire inexistante, dans les causes de ce changement climatique.

          Quelque part dans le Pacifique, loin de ceux qui auront pris la décision d’ignorer les alertes et les appels au secours, une île va bientôt s’éteindre, laissant quelques centaines de personnes orphelines de leur terre natale. Takuu, son Histoire vieille de mille ans, ses chansons, ses dieux : Takuu, avant le déluge.

Camille Graindorge

Image à la une : Parkinson, La population de Takuu en 1895.

” Trente ans dans les mers du sud. Territoires et populations, moeurs et usages de l’Archipel Bismarck et des îles Salomon allemandes “.

Le coprah est la chair séchée de la noix de coco.

Bibliographie

  • BOUNOURGE, G., 2010. Ecoutons les chants de Takuu“. In Journal de la Société des Océanistes, [online], <https://jso.revues.org/6174>.
  • KIRCH, P. V., 2000. On the Road of the Winds, Archaeological History of the Pacific Islands before European Contact. Londres, University of California Press.
  • MOYLE, R., 2007. Songs from the Second Float. A Musical Ethnography of Takù Atoll, Papua New Guinea. Honolulu, University of Hawai’i Press.
  • PARKINSON R., 1999 [1907]. Thirty Years in the South Seas. Honolulu, University of Hawai’i Press.
  • RIPPLE, W. J., WOLF, C., NEWSOME, T. M., GALETTI, M., ALAMGIR, M., CRIST, E., MAHMOUD, M. I., LAURANCE, W. F., 2017. “World Scientits’ Warning to Humanity: A Second Notice”. In Bioscience, [online] : <https://academic.oup.com/bioscience/article/doi/10.1093/biosci/bix125/4605229>.

Site du documentaire de Briar March : <http://www.thereoncewasanisland.com>.

 

 

Un commentaire sur « L’atoll de Takuu : une singularité noyée »

  1. Mes élèves de Lifou ont aimé travailler sur le film ‘There once was an island” en anglais et en français à partir de vos commentaires sur Takuu. Merci pour ces informations complémentaires sur l’Océanie et les enclaves polynésiennes.

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