“Le magasin des petits explorateurs” : les clichés meurent aussi

     Tarzan, Tintin et un scout sont sur un bateau… Cela pourrait être le début d’une comptine pour enfant. C’est également le pari de la dernière exposition du musée du Quai Branly qui entend explorer la constitution de l’imaginaire enfantin sur l’Autre de la fin du XVIIIe siècle à nos jours. À la barre, Roger Boulay, Julien Bondaz et Jean-Yves Belfis nous entraînent dans « les cavernes de la mémoire »1 à bord d’un vaisseau aux allures de vide grenier.

       Qui n’a jamais lu un album de Tintin ou dévoré un Jules Verne ? Qui n’a pas suivi avec exaltation les aventures de Tarzan ou Pocahontas ? Eu entre les mains un atlas illustré ? Ces images plus ou moins stéréotypées engrangées durant l’enfance ont activement participé à notre découverte de l’Autre et ont durablement façonné notre regard sur le monde. Si cet imaginaire témoigne d’une certaine curiosité, s’y tapissent également toute une assemblée de clichés exotiques ou racistes toujours prêts à ressurgir d’autant plus facilement qu’ils trouvent leur source dans la période charnière et chérie de l’enfance. C’est l’histoire de cette découverte de l’Autre par les enfants que l’exposition « Le Magasin des Petits Explorateurs » déroule de façon à la fois chronologique et thématique.
Tout au long d’un parcours qui reprend la forme d’un navire, véhicule par excellence de l’explorateur, l’exposition aborde les différents médiums et attitudes proposé.e.s aux enfants dans leur découverte de l’Autre depuis la fin du XVIIIème siècle. Les collections présentées appartiennent essentiellement à la culture populaire, peu collectionnée car souvent considérée comme indigne d’intérêt. De l’aveu du commissaire, rassembler les quelques 430 objets et des poussières de l’exposition n’a pas été chose aisée. Les livres, magazines et autres bandes dessinées y sont présent.e.s en nombre mais on y trouve également des affiches, des films, des dessins animés, des dioramas et une abondance de jouets, autant d’objets qui peuplent le monde de l’enfance.
Du goût pour la géographie né des premiers récits de navigateurs aux péripéties rocambolesques de Bob Morane en passant par les récits romantiques Paul et Virginie ou Robinson Crusoé, c’est l’idée d’aventure qui domine à bâbord. La première partie du parcours met ainsi en évidence l’ancienneté des publications jeunesse premier médium de la rencontre. Les avatars les plus emblématiques de ces publications sont sans doute les « Magasins » apparus dans les années 1830 et auxquels l’exposition emprunte son titre. Ces ancêtres des magazines rassemblent des articles portant sur des sujets très divers,  sont  souvent  très  richement  illustrés  et  jouent  volontiers  sur  le  registre  du « frisson cannibale ». On retrouve ce même frisson dans les récits d’aventure mettant souvent en scène des enfants évoluant dans un cadre exotique ou chez des figures plus récentes telles que Tintin ou Bob Morane dont la fonction de reporter apparaît le plus souvent comme un prétexte aux péripéties les plus folles vécues aux quatre coins du monde.

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Exemples de « Magasins » et affiche pour Les Aventures d’un Gamin de Paris de Louis Boussenard, série de romans jeunesse mettant en scène les aventures mouvementées
du petit parisien Friquet à partir de 1879. © Alice Bernadac

   On retrouve cette idée d’aventure sur le gaillard avant consacré au thème emblématique du tour du monde, rendu possible par les avancées technologiques de la seconde moitié du XIXème siècle. Dans le sillage du modèle du genre qu’est Le Tour du Monde en 80 Jours de Jules Verne, les récits, illustrations et jouets consacrés au tour du monde se sont multipliés jusqu’à aujourd’hui. Comme le met en évidence l’exposition, ces récits suivent souvent une «recette » bien précise et on y retrouve des thèmes récurrents comme la rencontre avec des « cannibales », l’enlèvement par un gorille ou encore la figure de « l’enfant sauvage ». Ces figures représentent un monde « sauvage » opposé à la civilisation et dont la rencontre constitue un choc pour le voyageur. Elles continuent également de nourrir l’imagination enfantine contemporaine comme en témoignent les nombreux jouets à l’effigie du gorille mis en scène par le « Magasin » ou encore la réadaptation récente de l’histoire de Tarzan par les studios Disney.

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Affiche de théâtre – Le Tour du Monde en 80 Jours, 1876 et Moto Tour du Monde, 1926. Cette motocyclette a effectué le premier tour du monde en moto en 1926 pilotée par Robert Séxé. © Alice Bernadac

        Mais la rencontre avec l’Autre n’est pas uniquement placée sous le signe du frisson et de l’aventure, la curiosité et la volonté de connaissance jouent également un rôle important dans la formation de l’imaginaire enfantin. Depuis la seconde moitié du XIXème siècle les enfants ont en effet pu découvrir les différentes cultures du monde à travers les expositions coloniales et universelles ou via les musées d’ethnographies qui commencent alors à apparaître dans toute l’Europe. Ces expositions ne sont bien sûres pas neutres et la présentation des coutumes étrangères y apparaît à travers le prisme du colonialisme et des théories raciales en vogue à l’époque. Les populations colonisées sont mises en scène à travers des dioramas, des reconstitutions de bâtiments mais également des zoos humains. Ces expositions, qui se veulent des lieux de visite familiaux, livrent aux enfants une certaine vision de l’Autre et manifeste une volonté d’universalité de la connaissance. On retrouve cette volonté dans certaines productions à destination des plus jeunes comme des planches de découpage visant à reconstituer de petites maquettes d’habitations de différentes parties du monde ou des albums de vignettes à collectionner accompagnant le chocolat.

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Album d’images – L’Asie, 1936 Les chocolats Pupier – Le cartel de l’exposition était accompagné de la mention suivante « La société Cémoi a autorisé la présentation
de cet album à des fins de documentation historique, mais elle réfute de façon catégorique les idées, clichés et commentaires à caractère raciste
pouvant être contenus dans cette publication ». © Alice Bernadac

     D’autres productions témoignent de l’évolution progressive du regard sur les populations extra-européennes comme le film documentaire Nanouk, l’esquimau dans lequel des Inuits jouent des scènes de leur propre vie. Une attention particulière est également accordée dans l’exposition aux Pilotorama réalisés par le dessinateur Jean Marcellin pour le magazine Pilote et qui présentaient à chaque numéro une population du monde à travers une double planche illustrée. Une exposition complémentaire située dans la boîte arts graphiques du musée nous apprend ainsi que le dessinateur se documentait notamment au musée de l’Homme avant de réaliser ses dessins. Une large section de l’exposition est également consacrée à plusieurs séries d’ouvrages jeunesse ayant cherché à leur époque à présenter un regard moins ethnocentré et plus documenté comme la célèbre collection « Enfants du monde » des éditions Nathan. Une place est également faite aux belles et récentes illustrations de la dessinatrice Joëlle Jolivet, exposées dans le Salon de lecture Jacques Kerchache.
Mais si le regard évolue vers une volonté de connaissance et de compréhension, les clichés n’ont pas pour autant disparus comme le rappelle le « Magasin » à travers la présentation d’une série de jouets, dont certains sont récents, consacrés au thème des « cow-boys et des indiens », thème toujours incontournable des jeux d’enfants.

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Jouets et albums jeunesse véhiculant une image stéréotypées
des natifs américains. © Alice Bernadac

        À travers ce parcours que Roger Boulay qualifie de « vide grenier de la mémoire »2, c’est  ainsi  bien  plus  qu’une simple promenade historique qui est proposée au visiteur. « Le Magasins des Petits Explorateurs » cherche à offrir une véritable remise en perspective de ces contenus enfantins pas si innocents et de leur influence sur notre regard sur l’Autre. Le commissaire de l’exposition est en effet particulièrement attaché à cette thématique de la formation du regard qu’il a déjà développée au sein de l’exposition « Kannibals et Vahinés » de l’ancien Musée des Arts d’Afrique et d’Océanie ou encore  durant  l’exposition  «  Kanak, l’Art est une Parole » du musée du Quai Branly. Le « Magasin » n’est pas non plus sans faire écho à l’exposition « Peintures des lointains » actuellement visible au musée du Quai Branly et qui aborde entre autre la question de la construction du regard sur l’altérité cette fois à travers la peinture.
Le « Magasin » débute ainsi par un lexique expliquant l’histoire et la signification d’un certain nombre de mots qui trouvent pour la plupart leur origine dans l’histoire coloniale tels que « nègre » ou « indigène ». Si certains  ne  sont  aujourd’hui  plus  tolérés, d’autres  continuent  d’être  employés  couramment  bien  que,  comme  l’explique le « Magasin », ils puissent être considérés comme offensant par les personnes qu’ils désignent comme c’est le cas du terme « esquimau ».
Le parcours ne s’achève pas non plus sur une note positive puisque la dernière salle rassemble des objets offrant une imagerie burlesque et résolument raciste. Certaines de ces productions ne sont pas si anciennes et d’autres font échos à des débats récents comme ces réclames pour des marques de lessives censées pouvoir « laver » les personnes noires. Par l’évocation de l’épicerie de quartier, le « Magasin » nous rappelle également que les stéréotypes ne sont jamais loin et ont longtemps trôné jusque sur les étagères de la cuisine. On les retrouvait il y a encore peu dans le village « Bamboula » du parc Le Safari Africain inauguré en 1994. Un véritable zoo humain y avait été organisé sous le patronage de La Biscuiterie St Michel. Ils hantent également toujours le cinéma ou les jeux vidéos dont aucun exemplaire n’a pu être présenté dans l’exposition pour des raisons de place mais également à cause de la réticence de certaines entreprises à voir pointé leur rôle dans la diffusion contemporaine de ces stéréotypes.

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Affiche publicitaire raciste vantant les mérites d’un agent blanchissant. © Alice Bernadac

    À dessein, le « Magasin » laisse donc son visiteur sur une note un peu amère. L’exposition marque ainsi une volonté de ne pas à tout prix ménager son public mais bien de le faire réfléchir sur la soi disant « innocence » des jeux d’enfants et sur les images qui ont présidé à la formation de son propre regard. Sans sermon et à l’aide d’un parcours visuellement plaisant, c’est un peu de spéléo dans nos propres « cavernes de la mémoire » que nous sommes amenés à faire. Plus qu’une leçon, le « Magasin » fournit ainsi des clefs pour replacer nos clichés au sein d’une histoire et pour mieux déjouer les réflexes et les facilités de pensée acquis.e.s dès l’enfance.
On trouve dans cette exposition l’idée, pas toujours acquise, qu’un musée, et en particulier un musée qui présente des collections extra-européennes, ne doit pas seulement fournir des informations factuelles mais également former son visiteur à décentrer son regard et à prendre conscience des stéréotypes qui l’encombrent pour pouvoir enfin les déposer. Le « Magasin » ne nous fait ainsi pas seulement embarquer vers notre enfance mais également vers un musée qui serait « comme un vestiaire auquel on confierait non seulement nos parapluies et nos vestes mais aussi nos clichés et nos images toutes faites ».3 Un beau voyage en perspective.

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© Alice Bernadac

Alice Bernadac

Image à la une : Vue de la section de l’exposition consacrée au tour du monde. © Alice Bernadac

Toute l’équipe de Casoar tient à remercier chaleureusement le commissaire de l’exposition M Roger Boulay pour son soutien et sa bienveillance ainsi que pour nous avoir invités à assister à la visite presse de l’exposition.

Notre article sur l’exposition « Peintures des Lointains »

Sur la construction du regard occidental sur l’Autre à travers les cartes voir notre article

Bibliographie :

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