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« Le Monde en Tête » d’Antoine de Galbert au Musée des Confluences de Lyon

         En 2017, Antoine de Galbert, collectionneur et fondateur de la Maison Rouge à Paris, offre au Musée des Confluences de Lyon 520 coiffes et autres objets de sa collection. À cette occasion, le musée a sélectionné 335 coiffes, chapeaux, masques, parures de tête et 5 costumes, pour les présenter au public de juin 2019 à mars 2020.

         En 2010 déjà, avait été organisé l’exposition Voyage dans ma tête à la Maison Rouge à Paris, avec la participation du Musée du Quai Branly. Nous voici donc dix ans plus tard, avec cette impressionnante collection constituée pendant presque 30 ans. Les continents les plus représentés à travers ces coiffes sont l’Asie, l’Afrique, l’Amérique Latine et l’Océanie. Elles témoignent ainsi de l’immense diversité culturelle, passée et actuelle de notre monde.

« En contemplant ma collection de coiffes, j’ai le sentiment jubilatoire
de faire le tour du monde, d’accomplir une sorte de voyage immobile »1

        Depuis l’ouverture de sa galerie en 1987, puis de la Maison Rouge en 2004 (fermée en 2018), Antoine de Galbert expose des collections particulières, souvent peu présentées en France. Il s’intéresse à l’art brut, l’art contemporain, les arts extra-européens, la photographie et les reliquaires.

           Dans une interview à propos des arts extra-européens2, il explique son goût pour le côté « populaire » plutôt que pour l’art extra-occidental lui-même qui nécessite des connaissances anthropologiques, historiques, ethnologiques. Recherchant le plaisir pur et simple, il amorce sa collection de coiffes ethniques en privilégiant d’abord l’aspect esthétique. En constante évolution, il élabore peu à peu sa collection en la complétant par des recherches afin de documenter les œuvres sur leurs contextes et leurs fonctions.

Une double approche : entre esthétisme et anthropologie

          L’exposition, au-delà d’une lecture ethnologique, propose plutôt un voyage autour du monde où le visiteur déambule librement. « Ce voyage immobile » est permis en réunissant l’ensemble de la collection dans une seule salle.

« Porter une coiffe, se couvrir le chef, c’est un geste universel » 3

        La cheffe du projet d’exposition, Maïnig Le Bacquer, et Antoine de Galbert ont souhaité une lecture transversale des œuvres en abolissant les clivages géographiques et temporels. Les coiffes sont placées sur des îlots circulaires et sont classées selon des thématiques universelles telles que le pouvoir, le sacré, la guerre, les rites de passage, ou encore la séduction. Ces différentes sections interrogent sur la manière dont les Hommes, aux quatre coins du monde, ont inventé par exemple le pouvoir et l’ont traduit à travers des coiffes.

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Le Monde en Tête, musée des Confluences, Lyon. © Photographie : Marion Bertin

       Placées côte à côte, une coiffe cérémonielle appartenant aux moines bouddhistes tibétains de l’école Gelupka, côtoie une coiffe produite par les Kewa de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

           L’ensemble, accessible dès le premier regard par les visiteurs, offre une expérience esthétique puissante face à la diversité des matériaux employés : poils, cornes, écailles, plumes, perles, fourrure, boutons, cheveux etc. L’effet d’enchantement est ensuite complété par une approche ethnologique avec des images d’archives, des cartels retraçant l’histoire de certains objets, mais aussi des vidéos permettant de comprendre leurs usages. Des dispositifs audio fournissent des anecdotes ou des précisions sur la collecte. Toutes ces parures ne sont pas figées. Dans un petit espace circulaire, les murs sont rythmés par des images de coiffes en mouvement, des personnages parés dansant sur différentes musiques.

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Installation vidéo, Le Monde en Tête, musée des Confluences, Lyon.  © Photographie : Marion Bertin

Focus : Antoine de Galbert et l’Océanie

« Mon premier achat fut une coiffe de Papouasie ornée de plumes de casoar, mais c’était en réalité un ornement de statue, trop petit pour avoir été porté par un homme »4

        Les zones les plus représentées du Pacifique sont la Papouasie-Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Guinée Occidentale et le Vanuatu. La collection fut constituée lors d’achats dans des ventes publiques, chez des particuliers, à Paris ou encore Bruxelles, mais aussi lors de ses voyages. Il s’est notamment rendu à Port Vila, au Vanuatu, où il acheta quatre coiffes des îles Banks à un ancien instituteur.

         Dans le Pacifique, les fibres de noix de coco, les coquillages, les cauris, les plumes et les fleurs étaient largement utilisés pour la fabrication de couronnes ou autres parures, principalement portées lors des danses et des cérémonies.

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Parure de tête, Pa’e Kea ou pa’e kaha, 19ème siècle, Polynésie Française, îles Marquises, plaques d’écailles de tortue, plaques de coquilles de tridacne, fibres végétales. © Photographie : Iris Rosier

     Les parures masculines, Pa’e Kea, des îles Marquises, se composent de plaques d’écailles de tortue et de plaques de coquilles de tridacne gravées de motifs anthropomorphes, portées à l’occasion des fêtes cérémonielles. Cet objet était prestigieux par ses matériaux et par le processus de fabrication.5 Lors du tressage des fibres de bourres de coco qui composent le bandeau, on récitait la généalogie, chargeant la pièce de mana. Cette force surnaturelle présente chez les humains, les animaux, les plantes, les matériaux et autres, était intégrée et capturée dans le processus même d’enveloppement.6 On retrouve aussi une couronne généralement portée par les femmes, peue koi’o ou peue taki ei, composée de perles et de plus de 1000 dents de marsouin.

         L’enveloppe du corps en Polynésie détenait une dimension symbolique et sociale. De nombreuses parures étaient réalisées à partir de matériaux variés issus de la terre, du ciel et de la mer. Souvent, l’agencement de ces matériaux était destiné à être mis en mouvement : on y ajoutait des odeurs ou encore des éléments sonores – comme des grelots aux pieds des danseurs – formant alors une sorte d’art visuel, un tout.

          En Papouasie-Nouvelle-Guinée, on utilisait les plumes d’oiseaux comme celles du casoar ou de l’oiseau de paradis. La chevelure faisait également partie de certaines coiffes. Chez les Huli, les coiffes en cheveux étaient teintes en rouge ou noire, ornées de plumes, de fleurs ou de carapaces de coléoptères.

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Perruque d’initié, mánda hàre, XXème siècle, Papouasie-Nouvelle-Guinée, province d’Hela, population Huli, cheveux, pigments, métal, perles, plumes (lori féerique), carapace (cétoine), fibres végétales. © Photographie : Pierre-Olivier Deschamps.

         Chez les Melpa, dans les Hautes Terres occidentale de Papouasie-Nouvelle-Guinée, lors des cérémonies d’échange moka, les groupes d’hommes initiés étaient évalués selon l’aspect de leurs ornements corporels et la synchronisation des danses. Leur prestation devait démontrer la puissance et l’union du clan.

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Man with feather headdress, Nondukl, Wahgi, Papouasie Nouvelle-Guinée, Février 1968  © Photographie : P.J. Stewart & A.J. Strathern Archive.

   De nombreux experts furent consultés pour documenter les objets exposés (anthropologues, archéologues, responsables de collections, galeristes) et en particulier Christian Coiffier, ancien maître de conférence au Musée national d’Histoire naturelle et chargé de mission au musée du Quai Branly.
Ses recherches ont ainsi documenté plusieurs coiffes provenant d’Océanie comme une capuche en fibres végétales tressées, Nyauli, revêtant plusieurs fonctions, à la fois pratique et rituelle.7

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Capuche Nyauli Laminemba, XXème siècle (vers 1940), Moyen Sepik, population Iatmul ou Sawos, fibres végétales, pigments naturels © Photographie : Iris Rosier

        Elle était portée par les femmes Iatmul et Sawos du moyen Sepik pour se protéger du soleil et de la pluie mais elle pouvait également signaler un changement de statut chez les jeunes filles lors de leur premier marché où elles échangeaient du poisson contre de la fécule extraite du palmier sagoutier.

        Le terme Nyauli fait référence au nyau, coquillage bivalve, qui la compose. Certaines, comme celle présentée dans l’exposition, étaient plus élaborées avec un décor de bouclettes faites à partir de fibres étirées et tordues. Nommée Nyauli Laminemba, elle pouvait être portée par un homme durant certains rituels sur la place cérémonielle. Ces coiffes étaient fabriquées par les femmes auxquelles les hommes passaient commande. Elles présentent toujours un décor de motifs géométriques réalisés à l’aide de pigments blancs, jaunes, noirs et rouges. L’expertise et l’habileté liées à la confection, donnaient de la valeur à la pièce qui pouvait alors intervenir lors d’échanges contre des monnaies de coquillage.8

     Christian Coiffier a également retracé l’histoire d’une coiffe de deuil, kaliko, provenant du Sepik, et retrouvée dans le coffre d’une des membres de l’expédition de la Korrigane.9

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Coiffe de deuil, kaliko, avant 1935, réalisée par Sabunwali – papouasie nouvelle-guinée, province du sepik oriental, population kapriman, fibres végétales mani (arbre ninggel), coquillage. © Photographie : Pierre-Olivier Deschamps.

      Pour terminer ce rapide tour d’horizon, la thématique « révéler l’invisible » est l’occasion de découvrir plusieurs costumes dont un confectionné par les Asmat de Nouvelle-Guinée Occidentale.

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(à gauche) Masque doroe de cérémonie funéraire jipae ou jiwi puri – 20e siècle – Nouvelle-Guinée occidentale, Province de Papouasie, population Asmat, fibres végétales, plumes (casoar, lori tricolore, coquillages) © Photographie : Iris Rosier

       Les masques doroe interviennent à l’occasion de la cérémonie funéraire Jipae. Ils sont réalisés en secret dans la maison cérémonielle par des spécialistes, en mémoire d’une femme ou d’un homme. La structure solide est formée avec des cerceaux sur lesquels sont placés des franges de fibres de sagoutier au niveau de la jupe et des manches. Le corsage est confectionné en vannerie à partir de lanières de fibres d’écorce et la tête se compose d’une partie en osier agrémentée de graines et de plumes. Chaque masque comporte un objet caractéristique du défunt permettant de l’identifier. Il l’incarne alors, pour la dernière fois, revenant un jour et une nuit dans son village.
Beaucoup d’objets ont un caractère éphémère, il faut imaginer ce costume coloré, ses fibres vertes, créé pour célébrer le passage des morts du monde des vivants vers celui des esprits.

         Ainsi, cette exposition tisse des dialogues visuels formels entre les coiffes au-delà de leurs bornes géographiques. Elle montre des constantes chez l’humain tout en offrant aux visiteurs le regard et la sensibilité propre du collectionneur. La coiffe est un intercesseur entre le monde terrestre et le monde céleste, elle est le pivot entre deux univers. Dans nos sociétés, les couvre-chefs nous protègent du soleil ou encore des intempéries. Pour certaines populations, elles ont une symbolique et une utilisation différente. Parfois elles témoignent du métissage entre différentes cultures et des influences extérieures. Les formes et les matériaux deviennent des indices révélant ces influences : la colonisation, les migrations, la mondialisation etc. Par exemple une casquette en forme de raie est inspirée des casquettes de la marine allemande, rappelant la colonisation de l’Allemagne de la partie nord-est de la Nouvelle-Guinée.

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Casquette de danse en forme de raie, 20ème siècle, Nouvelle-Bretagne, Péninsule de la Gazelle, Tolaï, bois, textile, coquillages, feuilles, pigments, papier. © Photographie : Pierre-Olivier Deschamps.

Iris Rosier

Image à la une : Antoine de Galbert, Photographie © Photographie : Denis Vinçon

1 DE GALBERT, A., cité dans COLLECTIF, 2010. Voyage dans ma tête. La collection de coiffes ethniques d’Antoine de Galbert. Lyon, éditions Fage, p. 256.

2 Antoine de Galbert dialogue avec Bérénice Geoffroy-Schneiter, Juillet 2010. https://www.dailymotion.com/video/xfl8js, dernière consultation le 5 mars 2020.

3 DE GALBERT, A., cité dans COLLECTIF. 2019, Le monde en tête. La donation d’Antoine de Galbert. Lyon, Le Seuil, p. 312.

4 Antoine de Galbert dialogue avec Bérénice Geoffroy-Schneiter, Juillet 2010. https://www.dailymotion.com/video/xfl8js, dernière consultation le 5 mars 2020.

5 KAEPPLER A., 1993. “Polynésie et Micronésie”. In KAEPPLER, A., KAUFMANN, C., et NEWTON, D., L’art océanien. Paris, Citadelles & Mazenod.

6 MOLLFULLEDA, P., 2019. “Matérialisation et représentation du divin en Polynésie”. CASOAR, https://casoar.org/2019/08/07/materialisation-et-representation-du-divin-en-polynesie-partie-2/

7 COIFFIER,  C., In COLLECTIF, 2019. Le monde en tête. La donation d’Antoine de Galbert. Lyon, Le Seuil, p. 312.

8 En particulier au village de Tambanum.

9 HAMEL, E., et SPIGOLON, E., 2019. Expédition à bord de la Korrigane, 1934 : une des dernières grandes expéditions anthropologiques dans le Pacifique. CASOAR, https://casoar.org/2019/02/06/a-bord-de-la-korrigane-voyageurs-passionnes-et-apprentis-ethnographes/

Pour aller plus loin :

SPIGOLON, E., 2018. “Couleur, brillance et opacité dans les peintures corporelles des Hautes-Terres”. CASOAR, https://casoar.org/2018/03/14/couleur-brillance-et-opacite-dans-les-peintures-corporelles-des-hautes-terres/

Bibliographie :

  • COLLECTIF, 2010, Voyage dans ma tête. La collection de coiffes ethniques d’Antoine de Galbert. Lyon, éditions Fage.
  • COLLECTIF, 2019, Le monde en tête. La donation d’Antoine de Galbert. Lyon, Le Seuil.
  • KAEPPLER, A., KAUFMANN, C., et NEWTON, D., 1993. L’art océanien. Paris, Citadelles & Mazenod.

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