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Cannibale, entre travail d’historien et récit de fiction pour lutter contre l’oubli

En 1998, année même de la signature des accords de Nouméa1 était publiée la première édition de l’ouvrage Cannibale de Didier Daeninckx. Ceci n’est pas anodin car cette publication voit le jour à la suite d’un séjour d’un an de l’auteur en Nouvelle-Calédonie, à un moment où les revendications indépendantistes, opposées à ceux qui soutiennent la présence du gouvernement français sur le territoire, créent un climat de violence politique. Pendant ce séjour, il pose des questions, il observe la situation politique, il se renseigne par des sources écrites autant qu’orales sur la période coloniale et ses conséquences en Nouvelle-Calédonie. Il en ressort une histoire, une histoire oubliée et méconnue, celle des Kanak exhibés dans le bois de Vincennes lors de l’Exposition coloniale de 1931, histoire sombre de Kanak échangés comme des objets ou des animaux contre des crocodiles et envoyés sans leur consentement dans un cirque allemand.

Cette partie de l’Histoire, nous l’évoquons aussi dans un autre article, « Les Kanak exhibés en marge de l’exposition coloniale en 1931 : le mythe du ‘sauvage cannibale’ » que vous pouvez retrouver ici : Les Kanak exhibés en marge de l’Exposition coloniale en 1931 : le mythe du « sauvage cannibale ». L’article d’aujourd’hui n’a pas pour but de remettre en contexte l’Exposition coloniale de 1931 et la colonisation en Nouvelle-Calédonie, mais se propose plutôt comme une seconde approche, plus littéraire.

Didier Daeninckx nait en Seine Saint Denis en 1949. Issu d’un milieu modeste, il est d’abord ouvrier imprimeur dans les années 1960 puis il devient journaliste local : c’est là qu’il commence à s’intéresser aux faits divers. Il écrit son premier roman en 1977, Mort au premier tour. L’ex journaliste est marqué par les injustices, la violence des conflits. Par exemple, pendant les révolutions algériennes, plusieurs centaines de personnes, principalement des Algériens sont tués par la police française, jetées à la Seine le 17 octobre 1961. Sa voisine est tuée dans l’événement.2 Son travail de journaliste lui inspire une manière toute particulière de se documenter pour écrire des romans qu’il va ancrer dans un contexte historique réel, à travers la consultation d’archives, de journaux d’époques, de reportages photographiques. Cependant, au-delà de ce travail d’historien reconstruisant une réalité sociale et politique, il ressent le besoin d’être au contact des histoires de vie, des récits de chacun, comme il l’explique : « J’ai appris une chose primordiale : pour écrire des histoires, il faut aller sur place, engranger de la réalité. »3

Avant de se plonger dans la rédaction de Cannibale, Daeninckx se rend en Nouvelle-Calédonie, il vit avec les gens, échange des histoires orales contre lesquelles il raconte les histoires de ses romans.

« Dès le premier jour sur l’île de Lifou, j’ai pris conscience que la culture kanak était essentiellement orale, que le culte de la chose écrite n’existait pas : c’est à la parole donnée qu’on attachait du prix et du respect. »4

Il prend alors conscience que la préservation de cette culture orale est primordiale, car en racontant l’histoire depuis le point de vue et la tradition écrite occidentale, on assiste à une « dépossession historique et culturelle des Kanak. »5 C’est aussi pour cette raison que son roman se déroule essentiellement à Paris. À ces récits qu’il collecte, il ajoute de très nombreuses archives : photographies, articles de journaux comme L’Illustration6 dont il s’imprègne pour comprendre les mentalités de l’époque, les annonces de l’Exposition coloniale à Vincennes, mais également les écrits des opposants à l’exhibition d’êtres humains. Il écoute les musiques des années 1930, lit les écrits engagés de la même époque. D’ailleurs c’est d’abord sous la forme orale que Daenickx fait part de cet événement oublié à travers la pièce radiophonique intitulée « Des Canaques [sic] à Paris ».7

Cannibale, c’est l’histoire vécue par les personnages de fiction Gocéné et Badimoin à Paris lors de l’Exposition coloniale, racontée par Gocéné, qui est le narrateur, des années plus tard à deux jeunes Kanak indépendantistes en Nouvelle-Calédonie. On a donc un récit avec un point de vue subjectif, et dont les personnages et leurs aventures sont inventés, mais qui se place néanmoins dans un cadre historique très précis et très sourcé – on retrouve les noms des acteurs de la colonisation, et des personnalités responsables de l’exhibition d’êtres humains : le Gouverneur Guyon, le Maréchal Lyautey.8

Photographie prise lors du discours du Maréchal Lyautey lors de l’inauguration du pavillon du Danemark de l’Exposition coloniale internationale de Paris, 1931 (c) Creative Commons

Voici l’intrigue, qui se mêle donc à une réalité historique : une centaine de Kanak, qui vivent en Nouvelle-Calédonie, sont un jour choisis pour faire un voyage en France. Ce voyage leur est présenté en ces termes : « Vous montrerez par vos chants, vos danses, que coloniser ce n’est pas seulement défricher la jungle, construire des quais, des usines, tracer des routes, c’est aussi gagner à la douceur humaine les cœurs farouches de la savane, de la forêt ou du désert.»9 Bref, on sent bien l’ironie dans cette phrase de Daeninckx, qui souligne dès le début du roman l’importance pour les organisateurs de l’Exposition coloniale de diffuser un message appuyant les bienfaits de la colonisation, qui à cette époque commence à faire face à de plus en plus d’opposants.

Ce ne sont pas les chants, les danses de Gocéné, Badimoin et les leurs que le public attend à leur arrivée à Paris. Non, le public, qui découvre alors à travers l’Exposition coloniale des peuples du monde entier, issus de l’Empire colonial, a déjà une image toute faite de ce qu’est le peuple Kanak. Cette image complètement fabriquée de l’Autre a été créée de toutes pièces, pour justifier notamment l’intervention coloniale, « la mission civilisatrice » en Nouvelle-Calédonie. Lorsqu’ils arrivent à Paris pour participer à l’Exposition coloniale, on leur demande de creuser des troncs d’arbre, danser, pousser des grands cris pour effrayer la foule, mimer un combat…Chaque geste est décidé par les autorités de ce zoo humain. L’emplacement sur lequel se retrouvent ces hommes et femmes, parqués derrière des grilles, n’est pas anodin non plus : entre la fosse aux lions et le marigot des crocodiles, la distinction entre être humain et animal devient ténue. C’est donc comme « cannibales » que sont présentées ces personnes en 1931. Le public vient rechercher la même sensation d’effroi procurée par le rugissement du lion auprès d’hommes et femmes parquées dans un zoo humain, peu et mal nourris, dont les vêtements ne les protègent pas du froid.

Affiche de l’Exposition coloniale de 1931, Archives départementales du Puy-de-Dôme, T1475, (c) archives départementales du Puy-de-Dôme, https://www.archivesdepartementales.puy-de-dome.fr/n/l-exposition-coloniale-internationale-de/n:30

Conformément au déroulement des faits en 1931, dans l’histoire racontée par Daeninckx, une partie des Kanak arrivés à Paris repart bientôt pour l’Allemagne, en échange de crocodiles, car ceux du marigot de l’Exposition coloniale sont tous morts, sans doute à cause d’une alimentation non adaptée. On fait croire au groupe sélectionné qu’il s’apprêter à aller visiter Paris. Les mots utilisés par l’auteur dévoilent la façon dont les Kanak sont considérés : « En échange [des crocodiles], je leur ai promis de leur prêter une trentaine de Canaques [sic]. Ils nous les rendront en septembre, à la fin de leur tournée. »10 Ceux-ci sont échangés, au même titre que des animaux, sans même être mis au courant de ce qui les attend. Dans le récit de Daeninckx, Gocéné et Badimoin s’échappent du jardin zoologique afin d’aller secourir Minoé, la bien-aimée de Gocéné.

S’ensuit une course poursuite dans un environnement très hostile pour ces deux personnages : la jungle parisienne. Daeninckx joue sur les termes qu’il utilise afin de créer un décalage. Ici ce n’est pas le lieu de vie prétendument hostile de la Nouvelle-Calédonie présentée aux visiteurs de l’Exposition coloniale que l’auteur décrit mais bien l’environnement parisien. Cette inversion des sens, mais également le pouvoir des mots utilisés par l’auteur permet au lecteur, à travers la forme du récit, de comprendre la critique sous-jacente de l’exhibition d’êtres humains. Par exemple la remarque de Gocéné lorsqu’un chauffeur le traite de chimpanzé : « Tu vois, on fait des progrès : pour lui, nous ne sommes pas des cannibales mais seulement des chimpanzés, des mangeurs de cacahuètes. Je suis sûre que, quand nous serons arrivés près des maisons, là-bas, nous serons devenus des hommes. »11

Le travail de journaliste de Daeninckx se retrouve lui dans toutes les références à des faits-divers, dans les descriptions précises et très imagées des différents lieux de l’exposition coloniale, du parcours du visiteur. Un incident, tout comme ceux qui avaient lieu à Vincennes en 1931 met en scène une jeune femme opposée à la colonisation qui tente de réveiller la foule en déclamant des slogans anticolonialistes : « Il n’est pas des semaines où l’on ne tue pas, aux Colonies ! […] Au Maroc, au Liban, en Afrique centrale, on assassine. En bleu, en blanc, en rouge… »12 Des mouvements se créent, militant pour l’indépendance des colonies, s’opposant à la condition des hommes et des femmes exhibés, de la part des artistes, des partis politiques… Par exemple Paul Eluard, André Breton et les surréalistes écrivent un tract intitulé « Ne visitez pas l’Exposition coloniale », dénonçant l’exploitation des réserves et des travailleurs dans les colonies.

La recherche historique de l’auteur préalable à l’écriture de son roman se voit aussi dans les interruptions radiophoniques annonçant le programme de la journée. Quelques chansons populaires de l’époque, telles que celles qui pouvaient être entendues via les haut-parleurs du parc ponctuent également le récit :

« Qu’est-ce que t’attends pour aller aux Colonies :
En Afrique, en Asie, chez l’rajah ou l’sultan ?
Les serpents c’est moins méchant
Qu’ta femme qui gueule tout l’temps… »13

En montrant la banalité de telles paroles, de l’utilisation de termes comme « un p’tit négro d’Afrique centrale »14, l’auteur fait réagir le lecteur mais nous montre également la réalité d’une certaine époque. Sans porter un jugement direct, et sans se vouloir moralisateur, il montre un regard sur l’Autre dans les années 1930, une image construite et totalement faussée dans l’éloge faite de la colonisation. Il lui oppose la singularité et la subjectivité de ses personnages, qui sont touchés, révoltés, mais aussi dépassés par les événements et la façon complètement déshumanisante dont ils sont traités. Il utilise des images fortes, mais réelles, qui poussent le lecteur à la réflexion, pour représenter des préjugés raciaux, un imaginaire collectif autour d’un peuple découvert à travers le prisme des récits et études coloniales. Juste devant les Kanak, la pancarte écrite en français, qu’une partie des Kanak ne comprend pas alors même qu’elle constitue leur étiquette tout au long de l’Exposition coloniale – et malheureusement, bien longtemps après – indique « Hommes anthropophages de Nouvelle-Calédonie ».15 C’est dans ces termes complètement faux et utilisés à dessein pour créer le « frisson » parmi le public qu’est résumée l’identité de tout un peuple. Comme le souligne l’auteur « Les gens ne sont pas représentés pour ce qu’ils sont mais de la manière dont on a envie de les voir. »16

Ce décalage entre l’image créée et la réalité, Daeninckx l’évoque à travers la surprise fréquente des deux personnages principaux face à des réflexions qui leurs sont faites. Alors qu’ils entrent par effraction dans le bureau d’Albert Pontevigne, le Haut-commissaire en charge de l’Exposition universelle, seule manière d’avoir des réponses à leurs questions, Gocéné, en expliquant la réalité des choses à Pontevigne, permet également au lecteur de replacer le contexte de la vie en Nouvelle-Calédonie :

« On prétend que nous vivons avec plusieurs femmes alors que nous sommes tous de fervents catholiques » ; « Tu as bien vu que nos compagnes étaient obligées d’exhiber leurs seins, alors que chez nous elles gardent leur robe missionnaire même pour se baigner dans la mer ».17 En effet, colonie française depuis 1853, la Nouvelle-Calédonie a connu un grand mouvement de christianisation de la population.

Comme le souligne Tina Van Roeyen, Daeninckx « se propose de montrer la réalité à un public ignorant tout de la chose ».18 L’objectif principal, c’est de déterrer des faits oubliés, des inégalités, une réalité sociale et politique révoltante, et de lutter, par leur mise en roman, pour la mémoire de ces faits et surtout celle de ceux qui les ont subis. À travers ses romans, il propose au lecteur de réfléchir aux rapports humains, tout en les replaçant dans un contexte historique et social. Bien que le livre ne soit pas spécifiquement destiné à un jeune public au départ, Cannibale fait partie des ouvrages Classiques et Contemporains des éditions Magnard, ayant pour objectif d’aborder ce pan de l’histoire dans les collèges et lycées. L’ouvrage a d’ailleurs fait l’objet d’une adaptation en bande dessinée en 2017, illustrée par Emmanuel Reuzé.

Première de couverture de la bande dessinée adaptée du roman de Didier Daeninckx, illustrée par Emmanuel Reuzé, 2009. (c) Didier Daeninckx et Emmanuel Reuzé

Suite à un second voyage en Nouvelle-Calédonie, Daeninckx s’attacha à la rédaction de son roman Le retour d’Ataï, dans lequel le personnage de Gocéné retourne en France pour enquêter sur la disparition de la tête d’Ataï, grand chef kanak tué durant l’insurrection de 1878.19 Son crâne avait été présenté à la Société d’Anthropologie de Paris puis mis en dépôt au musée de l’Homme en 1951.20 À travers son ouvrage, Daeninckx contribua à réactualiser l’histoire de ce chef et des luttes indépendantistes de l’époque, mais participa également à un élan vers une recherche historique de la trajectoire de ce crâne, et sa demande de restitution.

Margaux Chataigner

Image à la une : Image de couverture de l’édition Magnard de l’ouvrage Cannibale. Montage réalisé à partir de deux clichés : “Exposition coloniale de 1931 : le Pont du lac Daumesnil” / “Exposition coloniale de 1931 : le pavillon de Nouvelle-Calédonie” ©  L’ILLUSTRATION / KEYSTONE

1 Accords prévoyant le transfert de certaines compétences de la France vers la Nouvelle-Calédonie dans plusieurs domaines, et annonçant que les Néo-Calédoniens vont pouvoir décider de leur indépendance via un scrutin d’autodétermination dix ans plus tard.

2 HARANG, J-B., 2003. « Critique. Œil Daeninckx » in Libérationhttps://www.liberation.fr/livres/2003/06/12/oeil-daeninckx_436471/ dernière consultation le 5 mai 2021.

3Ibid

4 Interview de Didier Daeninckx par Josiane Grinfas dans DAENINCKX, D., 2001. Cannibale. Paris, Magnard, p 134.

5Ibid

6 L’Illustration est un journal fondé en 1843 et publié jusqu’en 1944, ancêtre des magazines d’actualité.

7 Le terme Canaque n’est plus en usage et a été remplacé par celui de Kanak, invariable. Canaque a une connotation colonialiste et patriarcale.

8 Le maréchal Lyautey, militaire ayant fait carrière dans les colonies était le commissaire général de l’Exposition coloniale. Joseph Guyon était gouverneur de Nouvelle-Calédonie, l’un des responsables de la venue des Kanak lors de l’Exposition coloniale.

9 DAENINCKX, D., 2001. Cannibale. Paris, Magnard, p 19.

10Ibid p 27.

11Ibid p 41.

12 VAN ROEYEN, T., 2018. Cannibale de Didier Daeninckx (Analyse approfondie). Profil littéraire. p 13

13 DAENINCKX, D., 2001. Cannibale. Paris, Magnard, p 42

14Ibid p 23.

15Ibid p 21.

16 LEYMARIE, J., juillet 2013, « Les ancêtres de Christian Karembeu exposés comme des animaux (Didier Daeninckx) », Francetvinfo.fr https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/les-choix-de-france-info/les-ancetres-de-christian-karembeu-exposes-comme-des-animaux-didier-daeninckx_1746301.html, dernière consultation le 5 mai 2021.

17 DAENINCKX, D., 2001. Cannibale. Paris, Magnard, p 97

18 VAN ROEYEN, T., 2018. Cannibale de Didier Daeninckx (Analyse approfondie). Profil littéraire, p 16

19 FONTANIEU, G., 2013. « La restitution des mémoires : une expérience humaine, une aventure juridique » in Journal de la Société des Océanistes, vol 136 – 137 p 135.

20 Pour en savoir plus, vous pouvez consulter l’article 1878 : deux regards sur l’Histoire.

Bibliographie :

  • BLANCHARD, P., BANCEL, N., BOËTSCH, G., [et al.], 2011. Zoos humains et exhibitions coloniales : 150 ans d’invention de l’Autre. Paris, la Découverte.
  • DAENINCKX, D., 2001. Cannibale. Paris, Magnard.
  • DAUPHINÉ, J., 1998. Canaques de la Nouvelle-Calédonie à Paris en 1931. De la case au zoo. Paris, l’Harmattan.
  • FONTANIEU, G., 2013. « La restitution des mémoires : une expérience humaine, une aventure juridique. » in Journal de la Société des Océanistes, vol 136 – 137, pp 103-118.
  • HARANG, J-B., 2003. « Critique. Œil Daeninckx » in Libération,  https://www.liberation.fr/livres/2003/06/12/oeil-daeninckx_436471/  dernière consultation le 5 mai 2021.
  • L’ESTOILE, B. (de), 2007. Le goût des Autres : de l’Exposition coloniale aux Arts premiers. Paris, Flammarion.
  • LEYMARIE, J., juillet 2013, « Les ancêtres de Christian Karembeu exposés comme des animaux (Didier Daeninckx) », Francetvinfo.fr https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/les-choix-de-france-info/les-ancetres-de-christian-karembeu-exposes-comme-des-animaux-didier-daeninckx_1746301.html dernière consultation le 5 mai 2021.
  • VAN ROEYEN, T., 2018. Cannibale de Didier Daeninckx (Analyse approfondie). Profil littéraire.

 

 

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