Le parcours des rêves de Stéphane Jacob-Langevin

     Septembre 2019 : le marché de l’art a fait sa rentrée avec deux événements majeurs de l’agenda artistique parisien ! D’un côté, Parcours des mondes du 10 au 15 septembre dans le quartier des Beaux Arts à Saint-Germain-des-Prés, de l’autre, la Biennale du 13 au 17 septembre au Grand-Palais. 

      En 2018, CASOAR vous faisait découvrir ou redécouvrir ces événements à travers l’œil du galeriste Anthony Meyer spécialisé dans l’art océanien et eskimo. Cette année, nous allons à la rencontre d’un autre acteur important du marché de l’art parisien : le galeriste Stéphane Jacob-Langevin, spécialiste de l’art australien contemporain (aborigène et occidental) que vous pouvez retrouver sur www.artsdaustralie.com.

Pouvez-vous nous présenter la galerie ? 

     J’ai créé la galerie Arts d’Australie • Stéphane Jacob en 1996 à la suite d’un séjours d’un an en Australie.
Avant cela, j’ai étudié à l’École du Louvre et ai été responsable de la communication au musée des monuments français pendant trois ans auprès de Guy Cogeval. J’ai beaucoup apprécié mon expérience en musée et suis parti en Australie avec l’idée d’y trouver un emploi ou un stage dans une structure muséale pour quelques mois. J’ai pensé qu’en étant français, de surcroît diplômé de l’École du Louvre et avec de l’expérience, toutes les portes me seraient ouvertes … c’était méconnaître le système australien ! Malgré tout, j’ai été très chanceux : le père de ma meilleure amie, qui était à l’époque ambassadeur de France en Australie, m’a présenté à Elisabeth Churcher, directrice du musée de Canberra. Cette dernière m’a à son tour mis en contact avec plusieurs collectionneurs de Sydney qui m’ont eux mêmes introduit auprès de Marie-Hélène Gilly-Claudel, une Française qui accueillait régulièrement chez elle tout le Sydney francophile. Là, j’ai rencontré Isabelle de Beaumont, une Française ayant tout plaqué pour venir vivre dans ce pays de rêve qu’est l’Australie avec une passion : les Aborigènes ! C’est à ses côtés que, début 1996, je suis parti à la rencontre des communautés aborigènes du désert central et de terre d’Arnhem. À cette époque, les communautés sédentarisées étaient relativement jeunes. Rapidement, nous avons gagné leur confiance et j’ai pu repartir avec plusieurs œuvres laissées en dépôt ! 

      Un peu plus tard, mon ami Michael Carr, alors galeriste à Sydney, m’a invité chez sa mère à Canberra. Là, nous nous sommes rendus dans la petite galerie d’art aborigène Chapman tenue par la très énergique Judith Behan. À notre arrivée, celle-ci était folle furieuse : après avoir commandé une immense toile bleue d’Emily Kame Knawarreye, une cliente venait finalement de la refuser car la couleur ne convenait pas à celle de ses rideaux. Michael et moi la trouvions magnifique. Il m’a dit : “Pourquoi ne pas l’acheter à deux, l’exposer dans ma galerie de Sydney et voir ce qu’il se passe ?”. J’ai donc appelé mes parents (avec dix heures de décalage horaire) pour leur dire : “Voilà, il me faudrait un peu d’argent pour acheter un tableau. Et tant qu’on y est, un autre m’intéresse à Melbourne”. “Pas de problème mon chéri” (rires), Non ça ne s’est pas vraiment passé comme ça, mais ils m’ont fait confiance et nous avons revendu cette toile quelques jours plus tard à Sydney. 

    Finalement, je suis rentré en France avec plusieurs toiles dans mes bagages, aborigènes mais aussi occidentales ! J’ai eu la chance de pouvoir en céder sept en tout au MNAAO (musée national des arts d’Afrique et d’Océanie) dirigé à l’époque par Jean-Hubert Martin. Parallèlement, la crise de la vache folle a contribué à me faire connaître puisque Libération a choisi pour sa Une du 02 septembre 1996 l’une de mes toiles, une oeuvre de John Kelly où l’on voit deux hommes soulevant une vache. Par la suite, j’ai répondu à un appel à projet de la ville de Paris qui était à la recherche d’un projet de sculpture monumentale pour une exposition sur les Champs Elysées. C’est ainsi qu’une vache en bronze de John Kelly retournée sur un eucalyptus de huit mètres de haut s’est retrouvée sur la plus belle avenue du Monde. L’œuvre a fait la première page du Figaro, du Monde et est apparue en ouverture de certains journaux télévisés … pour moi, c’était incroyable ! 

         Concernant le quotidien de la galerie, j’ai beaucoup développé les foires et les salons mais surtout, en parallèle, une activité un peu particulière. En effet, j’ai fait le choix d’occuper l’appartement dans lequel j’ai toujours vécu. Dès lors, j’ai mis en place des soirées de présentation au cours desquelles j’accueille huit à dix personnes pour leur montrer et leur expliquer les œuvres. Les gens ont beaucoup apprécié cette formule, cela permet d’instaurer une convivialité peut-être plus facilement que dans une galerie traditionnelle qui est un espace plus neutre. 

     Dans les années 2000, j’ai eu la chance d’être contacté par le Musée d’Histoire naturelle de Lyon qui était alors en phase de restructuration dans le but de faire sortir de terre une nouvelle institution : le musée des Confluences ! Le directeur, Michel Côté, avait alors la volonté d’ouvrir les collections à l’art aborigène contemporain et plus de 60 pièces sont entrées dans les collections du musée. J’ai par la suite collaboré avec eux à l’occasion de différentes expositions et opérations. Le musée a su faire preuve d’une ouverture d’esprit particulière en intégrant le discours des marchands au sein même de l’espace d’exposition (notamment à travers un film sur l’histoire des collections auquel j’ai participé). Plus tard, un autre beau projet a vu le jour : j’ai été chargé par le musée océanographique de Monaco d’assurer le commissariat de l’exposition “Australie, la défense des océans” dans le cadre de l’exposition monumentale “Taba Naba” (2016). J’y ai présenté six projets dont plusieurs Bagu monumentaux sur le parvis, une linogravure représentant une tortue marine de 640 m2 d’Alick Tipoti sur le spectaculaire toit-terrasse et, clou de l’exposition : un ensemble magique d’œuvres en filets recyclés, les ghostnets

Figures ghostnets, © 2012/2016 Musée Océanographique de Monaco – Monaco Channel 

     Par la suite, la galerie s’est faite ambassadrice en Europe de ces représentations d’animaux marins en filets de pêche qui ont été présentées entre autres à Genève, Paris et même New-York ou encore San-Fransisco.

       Je dirige maintenant la galerie Arts d’Australie • Stéphane Jacob depuis 23 ans et j’ai d’ailleurs eu le très grand honneur de recevoir en novembre 2018 l’Ordre d’Australie pour service rendu à l’art aborigène et australien ! En tant qu’Officier honoraire de l’Ordre d’Australie, il est d’usage d’accoler à son nom de famille les initiales AM (Australian Member), je signe donc dorénavant mes courriers Stéphane Jacob-Langevin AM !

La galerie prend part à Parcours des mondes depuis 2004 (troisième édition), en quoi consiste l’événement ? 

      Pour moi, Parcours des mondes est une invitation au voyage et j’essaie toujours, à travers mes présentations, d’inciter les visiteurs à rêver. Je ne propose jamais de thématique particulière car je me rends compte que les gens apprécient la diversité des œuvres présentées. Je propose également une gamme de prix très étendue, du plus accessible au plus exclusif. D’autant plus que l’art aborigène occupe une place un peu atypique au sein du Parcours : il s’agit d’un art contemporain; dans ma spécialité, les clients ne recherchent pas l’ancienneté ! 

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Présentation du “Parcours des Rêves” lors de Parcours des Mondes, 2019. © Photographie : Galerie Arts d’Australie Stéphane Jacob

    Le Parcours c’est aussi l’ouverture : aider les visiteurs à mieux connaître et comprendre l’art aborigène. Cela fait vingt ans que je prêche dans le désert… c’est un peu moins désertique qu’au départ mais beaucoup découvrent encore ! Selon certains, l’art aborigène devrait être vu uniquement comme un art contemporain et donc, ne devrait pas être expliqué. Ce n’est pas mon point de vue, au contraire c’est sa puissance onirique qui fait la force de l’art aborigène. Mon rôle a toujours été un rôle de médiation, c’est aussi ce qui fait ma particularité. 

      Enfin, Parcours est l’une des rencontres importante de la rentrée. Après un été souvent calme, il est important de relancer la machine d’une année ponctuée d’événements ! 

Il s’agit de votre première année à la Biennale, en quoi cet événement diffère-il mais aussi peut-il être vu comme complémentaire à Parcours des mondes ? 

       Parcours des mondes est devenu pour beaucoup un rendez-vous. Chaque année nous retrouvons une clientèle fidélisée qui prend plaisir à déambuler dans les galeries. En revanche, il y devient difficile d’intéresser massivement de nouveaux collectionneurs. 

 

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Présentation générale de la galerie Arts d’Australie Stéphane Jacob lors de la Biennale de Paris, 2019. © Photographie : Clémentine Débrosse

 

       Chaque foire ayant son public, prendre part à la Biennale permet de conquérir une clientèle différente avec un attrait peut-être plus prononcé pour les œuvres classiques. Mais un collectionneur est un amateur de belles choses et nous l’avons senti sur le stand cette année. 

        C’est aussi être associé à un événement de prestige. Cela donne à la galerie une image de marque et permet de se positionner dans un monde concurrentiel. Exposer dans un lieu prestigieux contribue également à donner à l’art aborigène ses lettres de noblesse. 

Comment choisissez-vous vos œuvres pour chacun des deux événements ?

   Tout d’abord en fonction du lieu. À Parcours, nous disposons d’une grande galerie relativement basse de plafond dans laquelle nous avons exposé une centaine d’œuvres la plupart de petit ou moyen format. À l’inverse, le stand de la Biennale, bien que plus petit, permet d’exposer des œuvres monumentales. Par ailleurs, nous avons fait le choix d’exposer durant Parcours une majorité d’œuvres accessibles constituant le corps des ventes. À la Biennale au contraire, l’investissement demandé et la taille du stand nous ont encouragés à présenter uniquement des peintures et sculptures d’exception. 

      Dans les deux cas, nous avons préféré jouer la carte de la diversité avec, par exemple, des œuvres de la communauté de Papunya, où est née la peinture aborigène, d’Utopia, que j’affectionne particulièrement ou encore de Terre d’Arnhem où l’on retrouve des peintures sur écorces. J’essaie également toujours de présenter une sélection d’esprits Mimih, que j’aime beaucoup, afin que les visiteurs se les approprient.

Pouvez-vous présenter deux œuvres qui vous tiennent particulièrement à cœur ici sur le stand de la biennale ? 

       Il y a évidemment les œuvres d’Abie Loy ! Abie Loy Kemarre, artiste aborigène de la communauté d’Utopia, née en 1972, est l’une de mes artistes phare. Elle est aujourd’hui présente dans de nombreuses collections privées et publiques comme celles du Metropolitan Museum de New-York où elle est entrée récemment. Petite fille de la célèbre peintre Kathleen Petyarre, elle a été initiée à la peinture par cette dernière. Son travail tourne autour de quatre thématiques principales : le rêve de la poule sauvage, les feuilles du bush, les dunes de sable et les peintures corporelles. Abie Loy nous entraîne à l’intérieur de la toile avec un mouvement proche de l’art optique. L’oeuvre peut être appréhendée dans son ensemble où, au contraire, on peut laisser son regard se balader donnant ainsi l’impression que la toile se met en relief. Ici, pour les feuilles du bush, elle travaille des gouttes de peinture qu’elle étire comme des griffes. Exposer son travail permet aussi d’aborder le rôle des femmes dans la peinture aborigène et de faire découvrir aux visiteurs la communauté d’Utopia dont la place fut centrale dans l’émergence de la peinture aborigène contemporaine avec des artistes comme Kathleen et Gloria Petyarre ou encore Emily Kame Knawarreye.  

     Autre œuvre importante du stand : beizam, le requin en ghostnet ! Celui-ci a été réalisé au sein de la communauté d’Erub dans le détroit de Torres. J’ai en effet à cœur de présenter à la fois des artistes aborigènes mais aussi insulaires (le détroit de Torres est politiquement rattaché à l’Australie mais culturellement plus proche de la Nouvelle-Guinée). Ici, l’œuvre, composée d’une quinzaine de cercles juxtaposés, est le premier ghostnet réalisé en sections. De plus, le filet a ici été retravaillé afin de faire apparaître des motifs particuliers. D’apparence massive de face, beizam se dévoile finalement tout en transparence, flottant sous la verrière du Grand Palais.

     Un grand merci à Stéphane Jacob-Langevin de nous avoir si agréablement reçu sur son stand de la Biennale et accordé du temps afin que cet échange puisse avoir lieu. À très vite sur CASOAR !

Margot Kreidl 

Image à la une : Portrait de Stéphane Jacob à la Biennale de Paris, 2019. © Photographie : Clémentine Débrosse

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